Fred Vargas et la correction : « Une boucherie de mots »

Auteur de « rompol » comme elle appelle le roman policier, Fred Vargas écrit vite, corrige beaucoup et lentement. Une quarantaine de versions par ouvrage. Celle à qui l’on doit Pars vite et reviens tard et Temps glaciaires expliquait, dans un entretien avec Christine Ferniot, comment elle écrit.

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La romancière Fred Vargas (photo Visual).

De quelle manière écrivez-vous ? Rapidement, lentement, par bribes ?

J’écris en trois semaines. Sitôt que le film s’est déclenché dans ma tête, c’est comme si je le voyais défiler devant moi. Je n’ai pas de problème de page blanche. Une fois que j’ai mis en place deux, trois chapitres, je n’ai plus qu’à suivre le film et raconter ce que je vois. Puis vient le boulot d' »auteur » comme on dit. On a l’impression que je fais tout ça très vite, mais ensuite il faut compter six mois de corrections.

Six mois de corrections sur l’ensemble du livre ?

Ce que j’écris en trois semaines ne ressemble à rien : la matière ne va pas, le son ne va pas. Il faut tout reprendre. Généralement, la première scène n’est pas celle que j’avais prévue. J’ai juste besoin de commencer à rédiger pour que les mots entraînent les idées et la suite de l’histoire. On pourrait croire que je fais n’importe quoi, que j’avance au fur et à mesure mais, peu à peu, les éléments se mettent en place. (…)

A quoi ressemble la première mouture d’un roman de Fred Vargas ?

On pourrait dire que c’est une imposture. Or, je suis quelqu’un qui bosse. De la première mouture, il reste le scénario, sauf en cas d’incohérence purement technique – le jour au lieu de la nuit, un lundi à la place d’un mardi, des problèmes d’horaire, de boutique fermée, de jour férié… Mais cette première version n’est lue par personne. Je ne la donne même pas à ma soeur Jo, ma première lectrice, car il n’y a pas de style ni de matière. J’écris vite, vite, vite, et le soir, quand je me couche, je prépare mentalement les chapitres du lendemain. Quand j’ai craché l’histoire en vingt et un jours, il n’y a pas beaucoup de phrases d’origine qui resteront telles qu’elles étaient. Après, ce sont des corrections qui vont jusqu’à la folie : un carnage, une boucherie de mots. Des passages entiers que je saque car ils sont mauvais, insauvables, inutiles. (…)

Je fais environ quarante lectures, quarante corrections du livre entier. A la fin, je n’en peux plus, je ne peux plus le voir. Car il y a beaucoup de bois mort, surtout dans les dialogues. Dire que c’est facile à lire, donc facile à écrire est complètement faux : c’est l’enfer.

A quel moment arrêtez-vous les corrections ?

Quand on construit un pont, on place des étais. Mais au bout d’un certain temps, à un certain stade du chantier, les étais se voient et il faut absolument les retirer. Il faut atteindre le bon son, la bonne matière.

Extrait d’un entretien paru dans l’Express, mené par Christine Ferniot, publié le 3 juin 2011.

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