Marie Desplechin : opposer fiction et non-fiction plutôt que littérature et journalisme

Marie Desplechin est journaliste et romancière. Présidente du jury du Prix de reportage France Info-XXI, elle a prononcé à cette occasion une allocution — passionnante — sur le thème « journalisme et littérature ». En voici des extraits.

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Marie Desplechin en 2011 à Montreuil.

Dans le placard

C’est une place singulière que le journalisme occupe dans la littérature. Pour filer la métaphore, disons que si la poésie occupe le salon, le roman la salle à manger, le théâtre la chambre à coucher, et la philosophie la bibliothèque, le journalisme est lui planqué dans le placard en dessous de l’escalier.

Il existe, sur le journalisme, sa pratique et ses textes, une sorte de soupçon. Mais je ne devrais peut-être pas parler si généralement. Je devrais peut-être restreindre ma réflexion à la France, pays des arts, du goût et de la catégorie.

Disons qu’il existe en France une sorte de pensée générale qui voudrait que le journalisme soit un mercenariat, exercé par des gens dénués de scrupules, sinon déontologiques du moins esthétiques, qui feraient avec l’écriture des choses pas très ragoûtantes, punies par le fait qu’à la fin, de toute façon, comme on l’apprenait il y a trente-cinq ans dans les écoles de journalisme (en tout cas de mon temps du papier et de l’encre), leurs produits serviraient à emballer le poisson. (Alors que le roman, c’est connu, survit glorieusement dans les siècles des siècles.)

Que quelques écrivains s’y soient risqués, Blondin, Vialatte, ne servirait en somme qu’à confirmer l’exception : l’écrivain véritable dissimulé dans les pages du journal y révèlerait toujours, par une manière d’épreuve du feu, sa nature supérieure.

Fiction, non-fiction

Ailleurs, vous le savez, les choses se présentent un peu différemment, et un peu plus lisiblement à mon sens. Dans les pays anglo-saxons, la différence s’établit plus volontiers entre fiction et non-fiction qu’entre journalisme et littérature.

(…) Fiction/non fiction sont deux termes qui sont comparables. Soit vous rendez compte des faits dont vous avez eu connaissance, soit vous inventez des faits, dont une partie peut être issue de votre observation mais dont rien ne dit qu’ils correspondent à une réalité éprouvée. Elle est là, la  frontière, à ce rapport au réel, dont, selon le cas, on se donnera pour le maître ou le soumis.

(…) J’ai le sentiment qu’il s’est instauré, au moins de la part des littérateurs qui ont, par nécessité, l’ego plus véhément que celui des journalistes, une sorte de concurrence entre les deux pratiques. Les uns, les littérateurs, reprochant aux autres, les journalistes, de faire un usage dégradé de leur matériau. Comme s’ils, les journalistes dénaturaient l’écriture, pris qu’ils sont dans la double contrainte à laquelle ils se soumettent, contrainte vis-à-vis du réel qui les commande, et vis-à-vis du lecteur qui est client. L’écriture de l’écrivain n’étant, elle, que le fruit de sa grandiose liberté. Résultat en forme de cliché : l’écrivain est vénérable, le journaliste est douteux.

De l’information à la sensation

(…) Dans ces conditions, la littérature, à quoi bon ? J’ai une réponse. La littérature, c’est peut-être juste la capacité de faire entrer le réel et notre condition dans l’ordre du récit, de passer si l’on veut de la dimension de l’information à celle de la sensation. Ce n’est pas une petite opération, ça. Parce que savoir, tant qu’on ne sent pas, ce n’est pas grand-chose.

Quand Albert Londres écrit Le Juif errant est arrivé, il ne fait pas précisément un scoop. Tout le monde sait ce qui arrive aux juifs. Et tout le monde s’en fout. Pareil quand il écrit Au Bagne, tout le monde est au courant qu’on envoie des types au bagne. Seulement, voilà que ça devient un récit, écrit, avec le matériau sacré et là, d’un coup, ce n’est plus pareil. Ça existe.

La révélation

C’est comme révélé. Ça c’est littéraire, n’est-ce pas, la révélation ? D’ailleurs, c’est bien ce qu’opère la fiction. Révélation de soi, révélation de l’autre. Hugo quand il écrit Les Misérables, et pas seulement Choses vues, ou Dickens, ou Vallès… Les pauvres, ce n’est pas nouveau. Mais, avant le récit, qu’est-ce qu’on en savait ? Voilà comment le journalisme, le reportage, l’enquête et l’entretien excèdent la seule information, nous rendent l’existence et le monde sensibles, et s’inscrivent de fait dans la littérature.

(…) Je repense à cette histoire de placard à balais. Et je me dis qu’il faudrait libérer le journalisme, le reloger dans un meilleur endroit. On pourrait lui donner, par exemple, le parc et les jardins. Ce serait bien, le parc et les jardins, ouverts aux pluies, au soleil et au vent. Ce serait assez dans son genre, au journalisme.

Marie Desplechin

Pour lire l’allocution dans son intégralité, c’est ICI.

 

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