De l’assassinat considéré comme genre journalistique

Le livre n’a sans doute pas la même profondeur que De sang-froid, le chef-d’œuvre de Truman Capote. Il n’empêche : ce n’est pas un hasard si Le Journaliste et l’assassin, le livre de Janet Malcolm, figure parmi les cent plus grands ouvrages de non-fiction de la Modern Library (Random House).

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Susan Malcolm par Kevin Sturman. Courtesy of Lori Bookstein fine art

Le Journaliste et l’assassin, chronique d’une trahison journalistique, reprend deux longs articles publiés en mars 1989 dans le New Yorker. Janet Malcolm y relate une affaire qui a marqué les États-Unis dix ans plus tôt.

En 1970, un père de famille, Jeffrey MacDonald, est soupçonné d’avoir tué sa femme et ses deux filles. Dans l’attente de son procès, MacDonald contacte Joe McGinniss, un journaliste en vue, pour écrire un livre qui sera — il le voit comme une évidence — à sa décharge.

Jeffrey MacDonald est condamné. Emprisonné, il continue ses échanges épistolaires avec McGinniss, qui ne cesse de lui témoigner amitié et attention.

Quand le livre paraît, quatre ans plus tard, MacDonald découvre que McGinniss dresse de lui un portrait de tueur psychopathe. Il décide alors d’intenter un procès à son biographe.

Folle histoire

Dans Le Journaliste et l’assassin, livre enlevé et bien documenté, Janet Malcolm raconte cette folle histoire : « Un homme purgeant une peine de prison pour meurtre poursuit l’auteur qui s’est employé à le tromper pendant quatre ans ».

Même si le détail du procès souffre de quelques petites longueurs, le sujet est passionnant. Janet Malcolm a elle aussi été confrontée à la justice dans une histoire similaire. Le « personnage » principal de son précédent livre, Tempête aux archives Freud, l’a poursuivie en justice. Elle est donc à même de s’interroger sur les relations entre un auteur et son sujet, sur les limites de la fidélité à l’autre (d’un point de vue humain) et à ses propos (d’un point de vue journalistique).

La préface, qui a largement contribué au scandale provoqué par le livre, est un modèle du genre, devenue un classique par son incipit : « Le journaliste qui n’est ni trop bête ni trop imbu de lui-même pour regarder les choses en face le sait bien : ce qu’il fait est moralement indéfendable ».

Ambiguïté morale

imgresDans la postface, plus axée sur la déontologie et les techniques d’écriture journalistique, Janet Malcolm insiste sur la difficulté d’un rendu parfait des propos de son interlocuteur.

Elle va plus loin en dénonçant la duplicité liée à cet exercice : « L’ambiguïté morale du journalisme n’est pas dans les écrits mais dans les relations humaines qui en sont à l’origine ; et ces relations sont invariablement et inévitablement déséquilibrées ».

Le journaliste et l’assassin se lit à la fois comme un passionnant legal thriller à l’américaine et comme un essai grinçant mais salvateur sur ce « chancre inscrit au cœur de cette rose qu’est le journalisme : le côté malsain de la relation journaliste-sujet. »

À l’heure où ce livre, publié en France en 2013 (seulement) par les éditions François Bourin, paraît en édition de poche, il est temps de se plonger dans ce qui n’est qu’une illustration supplémentaire des turpitudes humaines : les assassins sont, partout, parmi nous.

Olivier Quelier.

Le journaliste et l’assassin, de Janet Malcolm, éditions J’ai lu. 226p. 6,70€.

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