Annie Ernaux : « Les mots pour penser le monde aujourd’hui, je ne les aime pas »

J’aurais pu choisir une dizaine d’extraits du livre d’Annie Ernaux. Mais c’est finalement ce passage du Vrai lieu que j’ai choisi. Sans doute pour ses accents politiques, puisque l’écriture d’Ernaux — elle le rappelle souvent — est elle-même politique. Pour son lien aux origines, également, si fort chez elle.

Autour d’Annie Ernaux
Annie Ernaux (photo C. Hélie – Gallimard).

C’est égal, au fond : tout ce qu’Annie Ernaux dit de l’écriture est important. Il me suffirait de recopier divers passages de l’ouvrage, longs chapitres ou brefs aphorismes, pour apporter un éclairage sur un pan de l’acte d’écrire, sa difficulté, sa puissance, sa portée.

Plus que tout autre auteur contemporain — plus sensuellement en tout cas, plus charnellement — Ernaux me touche par ses textes et par ce qu’elle dit de ses textes, de son travail. Par son rapport aux autres, aussi : « Je suis traversée par les gens, leur existence, comme une putain », écrit-elle dans Journal du dehors.

Peu importe l’extrait retenu. Peu importe le livre, d’ailleurs. Il faut lire Annie Ernaux… Non, il faut tout lire d’Annie Ernaux, de La honte aux Années, de La vie extérieure à La chambre noire. Parce que son écriture va/touche à l’essentiel, interroge nos êtres et nos origines et nous laisse pantois et pantelants, souvent, devant tant de résonance et de force.

Olivier Quelier.

 

Annie Ernaux : « Vous savez… »

le_vrai_lieuVous savez, on ne pense pas autrement qu’avec des mots. Et les mots pour penser le monde aujourd’hui, je ne les aime pas, ce sont les mots de la consommation, les mots du libéralisme. Des mots qui ostracisent aussi les nouveaux arrivants de la société française de manière à les écarter. On a parlé des cités, ensuite des quartiers, puis des zones sensibles. Des mots pour séparer. À cette heure où nous parlons, il est vrai que je m’inquiète, oui, de l’évolution des mentalités de manière générale. De la pénétration dans les consciences, dans le langage, d’une forme de repli sur… allez je vais lâcher le mot, celui que je récuse toujours, l’identité. L’identité française. Je ne sais pas ce que ça signifie, l’identité. La langue française, oui, la mémoire française, aussi, parce qu’on a été traversés par les mêmes choses, mais pas l’identité française.

Annie Ernaux, Le vrai lieu, entretiens avec Michelle Porte (Gallimard).
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Annie Ernaux : « Les mots pour penser le monde aujourd’hui, je ne les aime pas »

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