Sorj Chalandon : « Je pense qu’on a toujours des mots de trop »

Sorj Chalandon, écrivain et journaliste (à Libération puis au Canard enchaîné), est né en 1952. Il reçoit en 1988 le prix Albert-Londres pour ses reportages sur l’Irlande du Nord. Il écrit son premier roman, Le Petit Bonzi, en 2005 (Grasset). Cinq autres suivent, toujours aux éditions Grasset, souvent récompensés par des prix littéraires. Dans cet extrait d’entretien, Chalandon décrit son écriture. 

chalandon©Jf Paga  Grasset
Sorj Chalandon a obtenu le Prix du Style 2015. Photo © JF Paga.

Dans Mon traître, votre écriture est passée à la râpe. Il ne reste que l’essentiel. Comment arrive-t-on à ça ?

« C’est parce que je suis bègue. Petit, pour moi, chaque phrase était une bataille, chaque mot était un soldat. Je dois faire un choix de mots stricts. Je dois prendre les mots à l’os. Des mots courts, précis. Je les tourne d’abord dans ma tête avant de les mettre en bouche. Cette oralité déteint sur l’écriture et j’écris pour lire à voix haute. »

C’est important d’épurer son écriture pour qu’elle soit efficace ?
« Je pense qu’on a toujours des mots de trop. Il faut aller au sang des mots. Mes mots sont tellement nettoyés qu’ils en sont douloureux. J’écris coupé déjà. Pour Mon traître, il n’y a quasiment pas eu de retouche, c’est presque le premier jet. Quand j’écris les mots, ils ont déjà été nettoyés dans ma tête. Le mot parfait, c’est celui qui est cassant. Celui qui n’a pas de gras autour. Chaque mot devrait être une larme de glace qui se casse net. Pour arriver à ça, il faut avoir mal et aimer les mots. J’essaie qu’il n’y ait pas de mot parasite. Il faut même que je fasse attention car je pourrais aller vers un dépouillement absolu. »

Dans votre livre, il y a des accroches, des chutes, des relances. Écrire un livre, est-ce un peu comme écrire un article ?
« Le journalisme m’a appris à écouter et à regarder. En reportage, je note les faits sur la page de droite de mon calepin. La page de gauche est réservée à mes commentaires, à mes observations, à mes ressentis. C’est le regard du chirurgien. C’est très douloureux car on est à fleur de peau tout le temps. Le journalisme m’a appris à me nourrir de ces choses que je vois. En formation auprès des jeunes, j’apprends à ne pas nommer mais à décrire les choses. Ça ne veut rien dire « Il est en colère ». J’apprends à décrire ce qui se passe pour que le lecteur comprenne que la personne est en colère. »

« Ça coulait comme un drain », « Il faut avoir mal »… Écrire, c’est souffrir ?
« C’est différent pour le journaliste et pour l’écrivain. Le journaliste, c’est le jour et ce sont des faits. Pour le journaliste, la prise de notes, c’est 90% du travail de reportage. Le travail d’écriture ne représente que 10%. Il s’agit d’une formalité technique, sans heurt. Sur place, dans un reportage, je sais que telle phrase sera mon attaque, ma chute. L’écrivain, c’est la nuit et ce sont les rêves. C’est une écriture souffrante car plus impliquante. Quand la nuit tombe, je puise dans l’écriture fictionnelle. Elle fait appel à des choses plus intimes et là, la douleur arrive. Chaque mot fait mal. Je souffre des mots qui sortent, pas de ceux qui ne viennent pas. Comme si les mots passaient par une plaie. C’est pour ça qu’il faut que mes mots soient courts. »

(Propos recueillis en 2008 par Valérie Pailler – CFPJ).

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