Écrire long : la phrase édito de 712 mots

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Denis Diderot par Louis-Michel Van Loo.

C’est une rubrique qui me trotte dans la tête depuis quelques semaines, une de celles dont on ne sait si elle révolutionnera la recherche littéraire du XXIe siècle ou se noiera, ridicule goutte d’eau dans l’océan des milliers de pages de la littérature française (en même temps, avec ce genre de métaphore vous vous dites que la phrase naissant sous vos yeux au mieux inquiets au pire consternés n’augure rien de bon) ­– même si un soupçon de lucidité m’incite à pencher pour la deuxième solution, après tout pourquoi ne pas, puisqu’auteur, me faire plaisir et mettre à profit une récente découverte elle-même porteuse d’un partage pas inintéressant avec les stagiaires : merci donc au supplément annuel des Inrocks consacré à la rentrée littéraire, proposant parmi quelques extraits de romans l’incipit du Boussole de Mathias Énard, aujourd’hui lauréat du prix Goncourt de l’année, un roman débutant par une phrase de plusieurs centaines de mots, que je trouvais brillant, dense et parfait à partager fût-ce non en cours de stylistique mais lors d’un cours d’écriture journalistique, quitte à me contredire en public alors que je ne cesse de répéter et répéter encore – la répétition comme base de la pédagogie, rien de bien nouveau – qu’il faut écrire court et dense et concis (les phrases à défaut de l’article) ; mais que voulez-vous, à force de rabâcher à mes stagiaires que la phrase optimale comporte une quinzaine de mots tout au plus ; à force de citer en exemple Françoise Giroud et ses éditos qui en comptent quatorze en moyenne (des mots, tâchez de suivre sinon c’est perdu d’avance) ; à force de lire des extraits de San Antonio (San Antonio, déjà un quasi inconnu dans les groupes d’apprenants – quelle misère…) ; à force de reprendre la célébrissime anecdote de George Clemenceau (sans accent à Clemenceau, ça aussi je le répète sans arrêt) alors directeur du journal l’Aurore, limitant les phrases de ses journalistes à un sujet un verbe, un complément avant d’ajouter « pour les adjectifs vous viendrez me voir » et, paraît-il – c’est la partie que je préfère – si vous utilisez un adverbe vous êtes virés » ; à force de les assommer par la lecture de la logorrhée déstructurée de la rédactrice en chef (hum) de À Nous Paris à l’heure de l’après-déjeuner, bref, après d’aussi salvateurs conseils, j’ai envie d’aller puiser dans quelques romans et articles pour montrer (s’il en est vraiment besoin) que des auteurs peuvent associer longueur et clarté, cohérence du propos et maîtrise de la pensée, le tout sans trop d’artifices ni de circonvolutions linguistiques et stylistiques – des auteurs, et non des moindres, Proust, bien sûr, aussi Hugo, Descartes, Énard et tant d’autres, je commence à peine à chercher, gratter, fouiller, compiler, feuilleter (les énumérations, rien de mieux pour allonger la phrase à peu de frais – ah, si j’avais un dictionnaire de synonymes sous la main, tiens, voire le dictionnaire de combinaisons des mots, vous en prendriez pour bien des lignes supplémentaires, je referme la parenthèse), des auteurs français surtout, même si je ne m’interdis pas quelques incartades traduites de langues étrangères (après tout, l’auteur a bien le droit de déroger à ses propres règles sinon à quoi bon…) et le tout en espérant surtout de l’interactivité, du participatif comme on dit sur l’internet 2.0, des idées, des pistes, des découvertes, des partages, des… non je ne vais pas repartir pour une énumération, tomber dans le procédé est avouer une faiblesse, mais un dernier point (enfin façon de parler, vous êtes comme moi en train de l’attendre), je ne présenterai ici que des phrases tirés d’ouvrages écrits selon la « norme », pas d’Eden Eden Eden de Guyotat ici, pas de Paradis de Sollers, je préfère la beauté stylistique à l’exercice d’écriture – certains diront à l’œuvre littéraire simplement, qu’importe je n’entre pas dans ce débat-là donc mon choix est fait, j’espère que vous l’apprécierez et l’alimenterez avec le même plaisir de la découverte et la même gourmandise des longues phrases dans lesquelles le bonheur de plonger n’exclut en rien l’exigence de l’analyse syntaxique, et parce que je crois avec ferveur – c’est d’ailleurs le grand objet de ce blog – que littérature et journalisme se nourrissent de sans cesse se côtoyer et se courtiser, voire plus si affinités, un point c’est tout.

Olivier Quelier (712 mots).

A lire aussi : la phrase de 858 mots de Proust.

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Émile Verhaeren par Théo van Rysselberghe.
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Écrire long : la phrase édito de 712 mots

10 réflexions sur “Écrire long : la phrase édito de 712 mots

  1. MERCI de cette initiative à laquelle je pensais moi-même, voulant lancer le mouvement: « Sauvons la phrase longue, partant, la littérature ». Et comme je suis lasse de m’entendre dire que Proust est avant tout la phrase longue, je pense m’attaquer à la phrase courte, qui me fait haleter à sa lecture. Bravo, et je ferai de mon mieux pour vous faire connaître (par mon blog proustpourtous par exemple). et bonne année!

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