Marcel Proust : « Sans honneur que précaire… » (858 mots)

Comment inaugurer cette rubrique consacrée aux phrases les plus longues de la langue française avec un autre que Marcel Proust ? Voici, extraite de Sodome et Gommorhe (1922), une phrase de 858 mots.

marcel-proustLe nom de Marcel Proust est souvent associé à des phrases interminables, à des « périodes littéraires » étudiées au lycée. Elles laissent parfois de terribles séquelles chez les non-lecteurs adultes.

Pourtant, la phrase la plus connue de Proust – l’incipit de la Recherche – ne contient que huit mots : « Longtemps je me suis couché de bonne heure ». Et la moyenne des phrases relevée dans les 3 100 pages d’A la recherche du temps perdu (en édition Pléiade) est d’environ 40 mots (tout dépend des études, Richaudeau la fixant à 43) loin de la  vingtaine de mots d’autres auteurs.

La phrase proustienne

Les phrases de plusieurs centaines de mots ne manquent pas dans l’œuvre de Proust, même si elles sont loin de former l’essentiel de son écriture. J’ai choisi ici la phrase la plus longue, d’après plusieurs experts, composée de 858 mots et tirée de Sodome et Gommorhe.

Il faut ici s’intéresser moins au propos qu’à la structure de la phrase elle-même : les phrases proustiennes – Proust les considérait parfois « trop longues, des phrases trop sinueusement attachées aux méandres de ma pensée » (lettre à Paul Souday) – répondent à des caractéristiques précises.

L’encyclopédie en ligne universalis.fr l’explique : « On note l’abondance des tirets et des parenthèses, qui signalent l’originalité de la phrase proustienne : ce sont des éléments qui introduisent une distance entre ce qui est raconté et le narrateur, et qui divisent la réalité décrite. Ce qui permet à la phrase proustienne d’être longue, plus encore que celle de Chateaubriand, par exemple, c’est sa construction : elle ordonne, subordonne, rapproche ou sépare, corrige. Elle contient une tension entre deux mouvements : le premier est celui de l’observateur serein qui reconstruit le monde par un langage clair ; le second est dans le morcellement, la fièvre du chercheur, qui énumère les qualités, accumule les hypothèses. »

Olivier Quelier

A lire aussi la phrase édito.
sodome-et-gomorrhe-proust-marcel-ref-19314-de-marcel-proust-1039046896_ML

 

Marcel Proust : « Sans honneur que précaire… » (858 mots)

 

Sans honneur que précaire, sans liberté que provisoire, jusqu’à la découverte du crime ; sans situation qu’instable, comme pour le poète la veille fêté dans tous les salons, applaudi dans tous les théâtres de Londres, chassé le lendemain de tous les garnis sans pouvoir trouver un oreiller où reposer sa tête, tournant la meule comme Samson et disant comme lui : « Les deux sexes mourront chacun de son côté » ; exclus même, hors les jours de grande infortune où le plus grand nombre se rallie autour de la victime, comme les Juifs autour de Dreyfus, de la sympathie — parfois de la société — de leurs semblables, auxquels ils donnent le dégoût de voir ce qu’ils sont, dépeint dans un miroir qui, ne les flattant plus, accuse toutes les tares qu’ils n’avaient pas voulu remarquer chez eux-mêmes et qui leur fait comprendre que ce qu’ils appelaient leur amour (et à quoi, en jouant sur le mot, ils avaient, par sens social, annexé tout ce que la poésie, la peinture, la musique, la chevalerie, l’ascétisme, ont pu ajouter à l’amour) découle non d’un idéal de beauté qu’ils ont élu, mais d’une maladie inguérissable ; comme les Juifs encore (sauf quelques-uns qui ne veulent fréquenter que ceux de leur race, ont toujours à la bouche les mots rituels et les plaisanteries consacrées) se fuyant les uns les autres, recherchant ceux qui leur sont le plus opposés, qui ne veulent pas d’eux, pardonnant leurs rebuffades, s’enivrant de leurs complaisances ; mais aussi rassemblés à leurs pareils par l’ostracisme qui les frappe, l’opprobre où ils sont tombés, ayant fini par prendre, par une persécution semblable à celle d’Israël, les caractères physiques et moraux d’une race, parfois beaux, souvent affreux, trouvant (malgré toutes les moqueries dont celui qui, plus mêlé, mieux assimilé à la race adverse, est relativement, en apparence, le moins inverti, accable qui l’est demeuré davantage) une détente dans la fréquentation de leurs semblables, et même un appui dans leur existence, si bien que, tout en niant qu’ils soient une race (dont le nom est la plus grande injure), ceux qui parviennent à cacher qu’ils en sont, ils les démasquent volontiers, moins pour leur nuire, ce qu’ils ne détestent pas, que pour s’excuser, et allant chercher, comme un médecin l’appendicite, l’inversion jusque dans l’histoire, ayant plaisir à rappeler que Socrate était l’un d’eux, comme les Israélites disent de Jésus, sans songer qu’il n’y avait pas d’anormaux quand l’homosexualité était la norme, pas d’antichrétiens avant le Christ, que l’opprobre seul fait le crime, parce qu’il n’a laissé subsister que ceux qui étaient réfractaires à toute prédication, à tout exemple, à tout châtiment, en vertu d’une disposition innée tellement spéciale qu’elle répugne plus aux autres hommes (encore qu’elle puisse s’accompagner de hautes qualités morales) que de certains vices qui y contredisent, comme le vol, la cruauté, la mauvaise foi, mieux compris, donc plus excusés du commun des hommes ; formant une franc-maçonnerie bien plus étendue, plus efficace et moins soupçonnée que celle des loges, car elle repose sur une identité de goûts, de besoins, d’habitudes, de dangers, d’apprentissage, de savoir, de trafic, de glossaire, et dans laquelle les membres mêmes qui souhaitent de ne pas se connaître aussitôt se reconnaissent à des signes naturels ou de convention, involontaires ou voulus, qui signalent un de ses semblables au mendiant dans le grand seigneur à qui il ferme la portière de sa voiture, au père dans le fiancé de sa fille, à celui qui avait voulu se guérir, se confesser, qui avait à se défendre, dans le médecin, dans le prêtre, dans l’avocat qu’il est allé trouver ; tous obligés à protéger leur secret, mais ayant leur part d’un secret des autres que le reste de l’humanité ne soupçonne pas et qui fait qu’à eux les romans d’aventure les plus invraisemblables semblent vrais, car dans cette vie romanesque, anachronique, l’ambassadeur est ami du forçat ; le prince, avec une certaine liberté d’allures que donne l’éducation aristocratique et qu’un petit bourgeois tremblant n’aurait pas, en sortant de chez la duchesse s’en va conférer avec l’apache ; partie réprouvée de la collectivité humaine, mais partie importante, soupçonnée là où elle n’est pas étalée, insolente, impunie là où elle n’est pas devinée ; comptant des adhérents partout, dans le peuple, dans l’armée, dans le temple, au bagne, sur le trône ; vivant enfin, du moins un grand nombre, dans l’intimité caressante et dangereuse avec les hommes de l’autre race, les provoquant, jouant avec eux à parler de son vice comme s’il n’était pas sien, jeu qui est rendu facile par l’aveuglement ou la fausseté des autres, jeu qui peut se prolonger des années jusqu’au jour du scandale où ces dompteurs sont dévorés ; jusque-là obligés de cacher leur vie, de détourner leurs regards d’où ils voudraient se fixer, de les fixer sur ce dont ils voudraient se détourner, de changer le genre de bien des adjectifs dans leur vocabulaire, contrainte sociale légère auprès de la contrainte intérieure que leur vice, ou ce qu’on nomme improprement ainsi, leur impose non plus à l’égard des autres mais d’eux-mêmes, et de façon qu’à eux-mêmes il ne leur paraisse pas un vice.

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