Christine Angot : « C’est le vrai qui crée l’émotion »

Ils sont beaucoup à la détester. Sans la lire, sans doute. Et parce que c’est très « tendance » de rejeter ce — et celle — qui dérange. Qu’on le veuille ou non, Christine Angot est une vraie voix de la littérature. En août 2015, dans un entretien accordé à Nathalie Crom, de Télérama, elle explique longuement sa manière d’écrire. Et c’est passionnant. Extrait.

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Pouvez-vous raconter le processus d’écriture d’un livre, à travers l’exemple de celui-ci ?

Je pense à ce livre depuis presque trente ans, mais disons que je l’ai commencé vraiment il y a un peu plus d’un an, à la fin du printemps. Je voulais faire ça, et je n’y arrivais pas, comme d’habitude. Puis, à la fin de l’été, je trouve comment commencer. Et là j’avance, j’avance. Fin décembre ou début janvier, le livre est écrit. Je commence alors à en tirer des versions papier, et à chacune je reprends tout, phrase à phrase, mot à mot.

Chaque fois que je me vois dans le texte, autrement dit chaque fois que je vois un écrivain en train de faire une phrase pour transmettre un message à un lecteur, je sais que ça ne va pas. Alors je reprends jusqu’à ce que ça disparaisse, je cherche. Le lecteur doit oublier qu’il y a un écrivain. Il ne doit rien avoir à faire, il ne doit pas avoir besoin de réfléchir, en tout cas pas d’une manière cérébrale. Il doit pouvoir être là et percevoir les choses, c’est tout, les regarder, les sentir, les penser sans y penser. Comme dans la vie.

Oui, quand on écrit, ce qu’on a à faire, c’est essayer de reconstituer les choses comme elles arrivent dans la vie. C’est-à-dire sans explication, sans surplomb. Dans la vie, ce sont des choses qui arrivent aux gens, pas des théories ou des analyses — c’est après, lorsqu’elles se sont produites, qu’on se débrouille comme on peut pour leur trouver une signification…

Donc, à chaque nouvelle version imprimée — en l’occurrence, pour ce livre, il y en a eu vingt-cinq —, je relis, et tant que je me dis « tiens, si j’essayais de faire comme ça » ou « tiens, là, il y a une virgule, pourquoi je n’essaierais pas un point » ou « pourquoi je ne supprime pas cette phrase », autrement dit tant que je pense à une nouvelle possibilité, le livre n’est pas fini. Quand tout est posé, présent, actif on pourrait dire, là, c’est fini, enfin.

L’écriture est une technique sensible qui utilise pour exprimer la pensée et les émotions, c’est-à-dire des choses très immatérielles et impalpables, des éléments techniques très concrets. Des mots, des signes de ponctuation, des retours à la ligne, des blancs, des passages dialogués, des silences, etc.

C’est ça qui est génial dans l’écriture : ce truc qui est très profond, -insaisissable, enfoui, brumeux, mais que je ressens, et les autres aussi, il suffit d’assembler techniquement tels signes de ponctuation, tels mots d’usage courant, et il est là. Présent. Et c’est avec sa sensibilité et celle du lecteur qu’on fait ça. Celle du lecteur, je l’imagine.

Pour que cette chose insaisissable soit présente, je pense en permanence à sa perception : si j’emploie tel mot, si je mets une virgule ici, qu’est-ce qu’il voit, qu’est-ce qu’il sent ?

Vos livres sont toujours remuants pour le lecteur. Recherchez-vous l’émotion en écrivant ?

Non, je recherche le vrai, et c’est le vrai qui crée l’émotion. L’écriture est au service de ce que la phrase doit montrer, de ce qu’on doit voir. On ne sait pas à l’avance ce qu’on doit voir. Alors on cherche, et on ne sait pas quoi. Mais, quand c’est là, on le sait. Parce que ça fait une lumière. C’est très évident.

Quand c’est là, sur la page, je reconnais, et le lecteur reconnaît aussi. Le vrai est quelque chose qui se manifeste. Quand on cherche à écrire, et qu’on n’y arrive pas, c’est parce qu’il ne se manifeste pas, qu’on n’arrive pas à le rendre présent. Mais quand il est là, c’est génial. Car je crois qu’on est ému par la vérité, quand elle apparaît. Pas la vérité factuelle, évidemment, mais la vérité sur l’humain.

Le premier travail de l’écrivain, c’est l’attention aux choses. Ensuite vient la perception sensible. Puis trouver les moyens de dire, pour montrer ces choses. Et que les mots deviennent une voix. Un peu comme dans le jazz, avec le souffle, la respiration, la vie. Il y a une autre chose encore qui fait partie du travail de l’écrivain : c’est accepter d’avoir ça à faire. Accepter le fait que ce sera la part principale de votre vie.

Pour moi, ça continue d’être une épreuve. Je n’ai pas envie de faire autre chose, mais c’est quand même un truc spécial, l’écriture. C’est une passion, vous n’avez pas le choix. C’est une question de désir, et contrairement à ce qu’on dit, le désir n’est pas quelque chose de… cool. Le désir, ça vous fait disparaître. Le « je » que j’emploie dans mes livres n’a rien à voir avec le « moi ».

Il y a bien sûr des gens qui écrivent avec le moi qu’ils ont face à eux lorsqu’ils se regardent dans le miroir. C’est un travail d’écrivain possible, pourquoi pas, mais moi, ce n’est pas ce que je fais. Au contraire, je travaille à le faire disparaître, ce moi, et je cherche un « je » qui nous est commun, et qu’on ne voit pas dans un miroir.

L’intégralité de l’entretien est à lire ICI. À lire aussi l’entretien mené par Jean Birnbaum pour lemonde.fr.

À lire aussi :

Christine Angot : « Ça ne sert à rien de savoir écrire ».

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2 réflexions sur “Christine Angot : « C’est le vrai qui crée l’émotion »

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