La phrase mutine de Jean-Philippe Toussaint

Chez le formidable Jean-Philippe Toussaint, la brièveté des livres n’empêche en rien la phrase de s’étendre, de se déployer, de suivre le fil de la pensée subtile, précise et surtout pleine d’humour et d’autodérision de l’auteur.

Dans le dernier récit de Jean-Philippe Toussaint, Football, on trouve une bonne dizaine de phrases très longues, de plus de 80, voire de 100 mots. Difficile de choisir donc. Je n’ai pas retenu la phrase la plus longue, mais l’une de celle que je trouve la plus représentative du style de Toussaint, riche de 173 mots.

Jean-Philippe Toussaint parle de son livre à la librairie Mollat.

La phrase

Quelques minutes avant le coup d’envoi, les derniers sièges inoccupés se sont remplis inexorablement de Scandinaves retardataires, deux énergumènes suédois particulièrement gratinés sont venus prendre place à mes cotés, emperruqués, tatoués, peinturlurés, encombrés de drapeaux et de crécelles, déjà ivres, surexcités, un garçon et une fille, avec qui j’ai entretenu des relations extrêmement distendues pendant tout le match, une cordialité minimaliste pour une cohabitation contrainte sur nos sièges étroits, jusqu’au but final des Suédois, qui a brisé la glace à la 89e minute du match, et où, dans sa liesse exubérante, expansive et brouillonne, le type, mon voisin (appelons-le Sven, si vous voulez), ayant embrassé tout ce qui passait à sa portée, sa compagne d’abord, puis les Suédois placés devant lui, derrière lui, à coté de lui, n’ayant plus personne à congratuler pour fêter le but de la victoire et ne sachant plus vers où porter ses élans expansionnistes, s’est jeté dans mes bras et m’a étreint dans les tribunes du stade comme rarement je fus étreint (mais, moi, j’étais pour le Paraguay).

Extraits du livre

Pour le seul plaisir de la lecture, trois extraits de Football. L’exergue, que reprend un passage du récit, puis une belle réflexion sur la création.

« Voici un livre qui ne plaira à personne, ni aux intellectuels, qui ne s’intéressent pas au football, ni aux amateurs de football, qui le trouveront trop intellectuel. Mais il me fallait l’écrire, je ne voulais pas rompre le fil ténu qui me relie encore au monde ».

« C’est peut-être là l’enjeu secret de ces lignes, essayer de transformer le football, sa matière vulgaire, grossière et périssable, en une forme immuable, liée aux saisons, à la mélancolie, au temps et à l’enfance ».

« Qu’est-ce que créer, aujourd’hui, dans le monde dans lequel nous vivons ? C’est proposer, de temps à autre, dans un acte de résistance, non pas modeste, mais mineur, un signal – un livre, une œuvre d’art – qui émettra une faible lueur vaine et gratuite dans la nuit ».

Jean-Philippe Toussaint, Football, Les éditions de Minuit, Paris, 124p. 12, 50€.

À lire aussi : Jean-Philippe Toussaint : « Seul le temps lave vraiment le regard« .

 

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