Maylis de Kerangal : « La fiction, c’est le réel augmenté de l’expérience du langage »

Maylis de Kerangal vient de publier, dans la collection Raconter le réel, au Seuil, Un Chemin de tables. Elle y raconte le quotidien de Mauro, un jeune cuisinier autodidacte. Elle a livré à Libération une intéressante réflexion sur le rapport de la fiction au réel.

003877978Est-il délicat pour un écrivain d’écrire dans une collection qui sollicite chercheurs en sciences sociales et journalistes ?

Le principe de la collection Raconter la vie laisse à l’écrivain la liberté d’intervenir car il permet de porter le regard vers les marges de la fiction. Cette commande d’un texte court, une centaine de feuillets environ, m’a donné l’occasion de me positionner à un carrefour d’écritures situées entre documentaire, enquête, reportage et fiction.

Le recours à la fiction est-il un moyen plus efficace de restituer le réel ?

C’est la grande question ! A la naissance du projet, je ne pensais pas écrire un récit de fiction, mais plutôt faire un reportage pour aller quérir du matériau brut parce que j’avais l’idée que nous sommes souvent en déficit de réel. Mais c’est le contraire : nous devons faire face à un trop-plein de réel. Aucune description, par exemple, ne peut contenir la totalité du réel. Le passage par la fiction permet d’en donner une lecture, d’en dégager une forme. C’est déjà quelque chose. Mais pour moi, l’enjeu de la fiction n’est absolument pas la restitution du réel, mais la captation de la vie : dans ce livre comme dans les précédents, la matière documentaire est au service de la fiction, toujours fondue en elle et colonisée par elle. La fiction, c’est alors le réel augmenté de l’expérience du langage, c’est le réel qui se perce de tunnels, de galeries, de passages, d’ouvertures par lesquels je m’engouffre, pour l’habiter. Elle devient ce lieu où le réel s’augmente d’une intériorité, où le présent se frotte à l’archaïque, où le contemporain se reconnecte à l’histoire.

Qu’apporte la fiction dans la chasse au réel ?

La fiction est pour moi un moyen d’accéder à des réalités qui ne sont pas celles de nos vies, celle de ma vie. C’est aussi un moyen d’accéder à des lieux ou des états auxquels le documentaire ne donne pas accès : des zones invisibles ou interdites, l’intériorité, la vie psychologique. Dans ce texte, je m’invente comme personnage de fiction : dans le livre, je suis l’amie de Mauro, qui partage de rares moments de loisir avec lui. Ce « je » fictionnel permet d’assumer le regard de la subjectivité, qui n’est pas celui du sociologue ou du reporter, et inscrit le texte dans une empathie. Dans ce récit, c’est ce « je » qui raconte la vie. Mais pour autant, tout comme l’écriture de reportage ou l’écriture documentaire, la fiction requiert d’être précise dans la restitution de ce monde du travail. Par ailleurs, le documentaire, lui, ne peut aller vers l’extrapolation langagière. Par exemple, dans ce livre, je ne m’en tiens pas à écrire que « Mauro est fatigué », le mot fatigue ne me suffit pas, la littérature, elle, me permet de décliner les différentes formes de cette fatigue, ses nuances.

Propos tirés de l’interview parue dans Libération et réécrite pour le blog GrandeurSRvitude.

Un Chemin de tables, de Maylis de Kerangal, coll. Raconter la vie, Seuil, 7.90€.

A lire aussi : 

« Le mot, le faire affleurer de la réalité ».

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Maylis de Kerangal : « La fiction, c’est le réel augmenté de l’expérience du langage »

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