Annie Ernaux : « Voir pour écrire, c’est voir autrement »

D’Annie Ernaux, j’aime tous les livres. Plus, même. J’aime sa vision politique de l’écriture, j’apprécie la fluide élégance de son style. Son court ouvrage Regarde les lumières mon amour (2014), paru dans la collection Raconter la vie au Seuil, ne déroge pas à la règle.

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J’inscrirais volontiers Regarde les lumières mon amour parmi les journaux « extimes » d’Annie Ernaux, recueils d’impressions, de notifications et de choses vues que constituent Journal du dehors (1993) et La Vie extérieure (2000)

Un relevé libre d’observations

Dans Regarde les lumières mon amour, Annie Ernaux explique son procédé : « Pas d’enquête ni d’exploration systématique donc, mais un journal, forme qui correspond le plus à mon tempérament, porté à la capture impressionniste des choses et des gens, des atmosphères. Un relevé libre d’observations, de sensations, pour tenter de saisir quelque chose de la vie qui se déroule là ».

Ce court livre est le journal des visites qu’Annie Ernaux a effectuées durant un an à l’hypermarché Auchan du centre commercial des Trois-Fontaines. Elle explique ainsi son engagement d’écriture : « Donner ici aux gens, dans ce journal, la même présence et la même place qu’ils occupent dans la vie de l’hypermarché ».

Engagement politique

Mais l’engagement littéraire de l’écrivain est aussi un engagement politique, affirmé à plusieurs reprises. Il l’amène à refuser toute carte de fidélité, voire, quand elle en a pris une par faiblesse, à la découper et à la jeter. Elle a ainsi déchiré sa carte Auchan : « Acte politique simple : refuser de s’en servir ».

Au fil des mois, Annie Ernaux prend pleine conscience de la « force de contrôle que la grande distribution exerce dans ses espaces » mais aussi « l’attractivité de ce lieu et de la vie collective, subtile, spécifique, qui s’y déroule »

Face à un violent constat – « les instances commerciales raccourcissent l’avenir et font tomber le passé de la semaine dernière aux oubliettes » – et à ce qu’elle a pu constater dans la grande surface, Annie Ernaux mesure au fil des mois la « force de contrôle que la grande distribution exerce dans ses espaces » mais aussi « l’attractivité de ce lieu et de la vie collective, subtile, spécifique, qui s’y déroule ».

« Me retirer du mouvement du monde »

Après les scènes vécues ou partagées dans l’hypermarché, l’écrivain s’interroge : « M’est venue la question que je me pose des quantités de fois, la seule qui vaille : pourquoi on ne se révolte pas ? ». Et apporte un début de réponse : « Nous sommes une communauté de désirs, non d’action ».

Comme toujours chez Ernaux, ce qu’elle dit de son écriture est aussi passionnant que le texte. Elle conclut ainsi : « J’ai arrêté mon journal. Comme chaque fois que je cesse de consigner le présent, j’ai l’impression de me retirer du mouvement du monde, de renoncer non seulement à dire mon époque mais à la voir. Parce que voir pour écrire, c’est voir autrement. C’est distinguer des objets, des individus, des mécanismes et leur conférer valeur d’existence ».

Olivier Quelier

A lire aussi :

Annie Ernaux : « Les mots pour penser le monde aujourd’hui, je ne les aime pas« .

 

 

 

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Annie Ernaux : « Voir pour écrire, c’est voir autrement »

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