Annie Ernaux : écrire, pour faire le tour d’une absence

Tu ne recevras pas cette lettre, bien sûr. Comment le pourrais-tu, toi qui es morte, encore enfant, il y a soixante ans ? Annie, ta sœur, espère pourtant qu’elle te parviendra, comme lui est parvenue, à l’été 1950, alors qu’elle n’en était pas la destinataire, la nouvelle de ton existence.

Une chronique d’Olivier Quelier.

112.jpgL’autre fille est l’un des courts textes qui inaugurent « Les affranchis », la nouvelle collection des éditions NiL. Quand « écrire à l’autre devient la seule issue », rédiger une lettre permet, selon l’éditeur, de « s’affranchir d’une vieille histoire ».

Annie Ernaux, auteur à l’intimisme universel, ethnologue de ses racines familiales, raconte dans ce texte bref mais comme toujours intense, la vie de sa sœur, Ginette, née et morte avant sa naissance.

Existence tue par les parents, enterrée sous la douleur et l’espoir que « l’autre fille », Annie, réaliserait leurs rêves.

« Tu es morte pour que j’écrive »

Annie, née parce que Ginette n’était plus, jamais conçue si Ginette avait continué d’exister : « Je n’écris pas parce que tu es morte. Tu es morte pour que j’écrive, ça fait une grande différence ».

La vie de Ginette tient en peu de choses pour Annie : une conversation volée, l’été de ses dix ans, et l’image figée de quelques photos : « T’écrire, ce n’est rien d’autre que faire le tour de ton absence (…). Tu es une forme vide impossible à remplir d’écriture ».

« Lutter contre la longue vie des morts »

img15218.jpgComme toujours, Annie Ernaux creuse, avec une maîtrise exceptionnelle de la langue, les silences, les absences, les négations même d’une existence. La beauté et la force de ce court récit est de reconstruire, en si peu de pages, le parcours d’une femme et la vie de ses parents à l’ombre d’une figure comme trop longtemps effacée du tableau familial.

Le récit prend tout son sens en voulant régler une « dette imaginaire », « te donnant à mon tour l’existence que ta mort m’a donnée ».

A moins qu’on l’on n’assiste à une libération, à la délivrance d’un joug trop lourd pour la mémoire et le sens d’une vie : « T’échapper. Lutter contre la longue vie des morts ».

« L’autre Fille » d’Annie Ernaux. NiL éditions. 80p. 7€.

A lire aussi :

« Voir pour écrire, c’est voir autrement« .

« Les mots pour penser le monde aujourd’hui… »

 

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