Philippe Jaenada écrit le roman vrai de Pauline Dubuisson

Le livre est formidable et l’auteur, Philippe Jaenada, devrait inspirer bien des journalistes. Sa Petite Femelle, roman de plus de 600 pages, est un modèle de précision et de digressions, un mélange inédit d’investigation rigoureuse et d’anecdotes personnelles.

C’est cette alternance insolite qui fait la réussite de ce livre, cet entrecroisement qui plaît tant au lecteur. Jaenada explique en début d’ouvrage : « Pour essayer de ne trahir ni Pauline ni mon projet, il faut que je sois rigoureux et — comme un petit chercheur en blouse blanche (au cœur tendre, allez) qui baisse le nez sur son microscope — soucieux des détails. Où se trouve le diable, paraît-il. »

Pauline Dubuisson (1927-1963)

ob_66e843_detective-pauline-dubuisson-1953La Petite Femelle raconte l’histoire, sombre, de Pauline Dubuisson, de son enfance à Malo-les-Bains à son exil à Essaouira, au Maroc. Une histoire marquée par le meurtre de son amant, Félix, qu’elle paiera toute sa vie. Tout comme elle avait payé, après guerre, sa proximité avec les Allemands.

Pour tous, opinion publique, gens de justice, nombre de commentateurs, le portrait est facile : « La hyène, la salope. Une misérable petite putain. Une fille sans âme, une garce, un monstre. Une meurtrière qui a tué plus qu’un homme, qui a tué la pureté. Mauvaise, féroce, perverse, diabolique, insensible, amorale ».

Pas pour Jaenada.

« En tout cas, moi, je ne sais pas »

La méthode de l’écrivain est exemplaire ; il relate ce qu’il a découvert, reprend, et reprend uniquement, ce qu’il a pu vérifier, authentifier, recouper. Rien d’autre. Quand il ne sait pas, il l’écrit, simplement, sans chercher à inventer. Parfois, émise comme telle, une hypothèse.

Exemple : « Il est difficile de savoir précisément ce qui s’est passé à partir de là, et comment, et où. En tout cas, moi, je ne sais pas. Je pourrais faire comme si, c’est plus simple et confortable, peut-être même surtout pour les lecteurs, mais quitte à heurter un peu le récit, ce qui n’est pas bon, je préfère ne pas me mettre ma conscience à dos (elle en a vu d’autres, mais je suis sûr qu’il y a des limites). Disons qu’il y a eu un éboulement sur la route de l’histoire et qu’il faut s’arrêter pour essayer de déblayer les pierres — profitons-en pour boire un coup, il y a buvette).

C’est peu dire que les romanciers qui se sont intéressés à l’affaire, avec plus ou moins (et plutôt moins) d’objectivité, en prennent pour leur compte. Quant aux journalistes… Madeleine Jacob, rédactrice à Libération (celui d’avant Sartre et July), à la lumière des recherches de Jaenada, perd toute crédibilité professionnelle et, pis encore, tout crédit personnel.

Entre parenthèses

51UblmpqDvL._SX309_BO1,204,203,200_L’autre aspect de La Petite Femelle, celui qui fait la différence entre un bon roman et un roman d’exception, c’est l’humour et l’autodérision de l’auteur. Jaenada se file, se faufile, s’immisce. Jamais d’interprétation, mais des comparaisons irrésistibles, comme autant de verres grossissant les mesquineries et les lâchetés de certains protagonistes.

Surtout, cet art de s’imposer (et il semble imposant, Jaenada (même si ses interventions se font souvent entre parenthèses, et qu’on se prend à aimer (à adorer) ce jeu de fausses digressions (mais réelles anecdotes) qui se termine souvent par cette double parenthèse qui se referme)) sans en avoir l’air, pas souvent à son avantage mais toujours avec une distance et une humanité qui ne vous lâchent pas de sitôt, en tout cas pas le livre terminé.

Humanité

Il faut lire Philippe jaenada. Pour ses recherches et ses travaux irréprochables. Pour son humour colossal (ou de colosse, je ne sais). Pour Pauline Dubuisson. Pour le plaisir d’une lecture inoubliable.

Et parce que ça fait du bien, un mec talentueux dont on a envie de lire les autres ouvrages, autant pour ses talents d’auteur que pour ce qui nourrit chaque page de La petite Femelle : son humanité.

Olivier Quelier

La petite femelle, de Philippe Jaenada, Julliard, 714p. 23€.

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