Un regard sur le système scolaire : si Molière m’était Delacomptée…

C’est la semaine de la rentrée, pour les profs et les élèves. Pour une transition en douceur, il est bon de côtoyer encore un peu Molière à la campagne (même si le livre d’Emmanuelle Delacomptée a deux ans). Une plongée légère mais pertinente dans le monde des enseignants.

Electre_978-2-7096-4577-5_9782709645775« Dis-moi Jeoffrey, si ton point fort est l’hortografe, je me demande quels sont tes points faibles… ». Cruelle, la première affectation imposée par l’Éducation nationale à ses jeunes enseignants. Quelques mois plus tôt, ils étaient sur les bancs de la faculté, auréolés de leurs succès, lestés du poids des humanités et de leurs dignes prédécesseurs.

Et les voilà, un matin de septembre, sur un quai de gare, prêts à partir pour une province inconnue où les attendent, dans un collège quelconque, des ados pubères et immatures.

C’est cette aventure que raconte Emmanuelle Delacomptée dans Molière à la campagne (Lattès), un récit plein de légèreté et de pertinence.

Exophore et valence

Sur le quai de la gare Saint-Lazare, Emmanuelle fait le point : après « des dissertations de sept heures, une maîtrise imparable de l’exophore mémorielle, une science sans faille de l’évolution des sons [aü] et [eü] au XVIIIe siècle, une acquisition sûre de la notion de valence et d’analyse actancielle, une compréhension intime des hypotyposes, une fréquentation assidue du Canzionere de Pétrarque, l’Education nationale m’expédie dans les tréfonds de l’Ouest, au cœur de la Haute-Normandie, entre les départementales D32 et D547, à Saint-Bernard de l’E. »

Emmanuelle va découvrir ses premiers élèves, les Douglas, Jordan, Jeffrey, Kelly, Charlotte et quelques autres. Pas facile, mais elle va devoir affronter pire danger : les parents d’élèves, les collègues, les supérieurs… L’Education nationale dans toute sa pesanteur et son ridicule.

Le lecteur partage le cours de psychologie collective mensuel, les nombreuses réunions, vacille d’un acronyme (Clippa) à d’autres (Clis, Capsais, Segpa, UPI, Capa-SH, Sessad).

Appreneurs et géniteurs

Le ton est léger, plein d’autodérision et de pertinence. On sourit, on grimace, on s’indigne. C’est dans la description de la gabegie de l’Education nationale que la plume d’Emmanuelle Delacomptée est la plus acerbe et la plus vive.

La scène du cours de grammaire – pardon de « discours raisonné de la langue » – en présence de Mme Castaing, l’inspectrice, est une merveille de preuve par l’absurde du dysfonctionnement des formations en IUFM. Il en va de même pour ce cours « qui rencontre un grand succès auprès des primo-enseignants : la transgression des apprenants ». Ah, les appreneurs, les apprenants, les géniteurs d’apprenants (les parents d’élèves, quoi…) !

Emmanuelle Delacomptée fait œuvre d’excellente pédagogue en nous révélant ce à quoi sont confrontés les jeunes enseignants. On comprend mieux leurs craintes, leurs doutes, leurs défaites. Certains partent, d’autres craquent. Et d’autres résistent, s’accrochent, parce qu’ils croient en ce qu’ils font. Et parce qu’ils croient que les enfants, si exténuants et si « attachiants » soient-ils, méritent d’avoir une chance.

Olivier Quelier

Molière à la campagne, d’Emmanuelle Delacomptée. Editions Jean-Claude Lattès. 264p. 16, 50€.

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