Sylvain Bourmeau : « Bâtonnage », ou l’évasion des contenus

Ce qu’écrit cet homme, journaliste influent passé par les rédactions des Inrockuptibles et de Libération, co-créateur du site Médiapart ; ce que tente cet homme, revisitant le bâtonnage, activité journalistique qui consiste à « raturer les mots ou les morceaux de texte estimés superflus » afin de rédiger des articles à partir de dépêches d’agences de presse ; ce qu’explique cet homme, donc, Sylvain Bourmeau, dans son envoi de fin d’ouvrage, j’aimerais tout en partager, tout tester, tout m’approprier tant l’idée est belle et enthousiasmant le résultat.

Ce serait ceci : un atelier d’écriture, des coupures de presse devant les participants, quelques exemplaires de Bâtonnage, de Bourmeau, cornés, bourgeonnant de post-it. Prendre un feutre, et commencer à rayer un mot, des mots, une phrase, des phrases : « Faire advenir un texte depuis la matière d’un autre, graver l’article pour ne laisser s’imprimer que l’indéfini. Bâtonnage n’est pas collage, précise l’auteur : il procède d’une seule source. »

Puis ceci : s’étonner du résultat, constater que de cette coupe claire de mots, phrases, paragraphes, reste l’essentiel, un sens pur qui n’est que violence brute ou douce dérision ; capter, de plusieurs textes écrits, des échos, des échanges, voir naître une tension dramatique jouée sur le fil de la chronologie ou le support de la thématique.

Ceci, donc (intitulé Comment Michel Platini a été empapaouté) :

au siège / de l’instance / l’affaire était éthique

le président / juge utile / la date limite / devant Platini / mort

Cela, aussi :

nos élites du réel / comme le général / verront / la violence / snobée / par / une jeunesse / éternelle

la photographie / de l’enfant retrouvé / sur une plage / diffusée / sobrement / a agi

Ceci ensuite, qui plonge les auteurs au cœur non pas du texte (on n’en est plus là), mais de l’écriture quand vient le moment de réécrire, de procéder, comme Bourmeau, « à des retouches, tailler encore, parfaire au clavier « l’éclosion des contours ». Sylvain Bourmeau évoque là l’extension du domaine de la littérature, qui ne peut plus, à ses yeux, « se réduire au seul texte ». J’y vois pour ma part un questionnement sur les limites formelles des mots.

Dans ce recueil à ranger (puisqu’on nous demandera certainement de le ranger), dans la catégorie que Bourmeau nomme »non narrative non fiction », on parle beaucoup de politique (Macron, Ayrault, Morano) et des scandales (Platini, DSK, Valbuena). Mais pas seulement. On y parle aussi, à la fin, de Samuel Beckett (non, le S.B. du Besoin brutal d’être mal armé n’est pas Sylvain Bourmeau…) ; et à la fin de cette fin ces trois vers :

ce volume tout entier / l’affaire est entendue / dépasse vraiment ma compétence

Ceci, pour conclure : ce recueil, original sans être fondateur, prend sa pleine mesure quand chacun s’y essaie, relevant son propre défi. Pour quoi faire ? Sylvain Bourmeau donne la meilleure réponse :

« Tenter d’un simple geste de remettre une forme de verticalité dans ce chaos lissé, isoler des mots plus hauts, plus bas dans le brouhaha contemporain, s’arracher, pour y parvenir, à la pesanteur du sens et miser sur la force inentamée de la subversion poétique. »

Tout est dit.

Reste à raturer, biffer. Bâtonner.

Olivier Quelier

Bâtonnage, de Sylvain Bourmeau, éditions Stock, 138p. 16.50€.

 

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