Mes yeux dans vos yeux, Charles Baudelaire [Atelier d’écriture au Musée Fabre]

Jeudi 18 mai. Musée Fabre de Montpellier. Au milieu des œuvres d’art, la proposition de Marie Bourjea, responsable du DU d’animateur d’atelier d’écriture de l’université Paul-Valéry, est simple.

Il s’agit, en cette matinée venteuse en ensoleillée, d’entrer dans le tableau, de pénétrer dans la toile et de soutenir la contemplation de l’œuvre par un texte littéraire. Vivre la peinture de l’intérieur, comme le vivrait « un livre posé sur la table ».

Je me suis installé face à Baudelaire, peint par Gustave Courbet. Pour un dialogue que je partage ici.

 

 Mes yeux dans vos yeux

 

Vous m’attendiez. Depuis longtemps vous m’attendez. Je viens, quelquefois. Pas assez souvent je sais, trop rarement je sais. Vous tournez le dos aux étangs de Palavas, indifférent à cette feignasse de fileuse qui ronflote frileusement à vos côtés.

– Tu sais, moi, quand je suis plongé dans un livre…

Autour de vous, le patron fanfaronne. Il n’y en a que pour lui dans la salle, Gustave par ci, Gustave par là. C’est lui qui, la première fois, m’a interpellé, je l’avoue. Avec son bâton de marche et sa barbe de hipster… – de « hipster », c’est un… une sorte de… peu importe, pardonnez-moi. Je lui ai dit bonjour, comme tout le monde. Puis j’ai tourné mon regard vers la gauche, et je vous ai vu. Vous n’avez pas levé les yeux.

– Tu sais, moi, quand je suis plongé dans un livre, une pipe au bec…

Vous êtes sombre. Je parle du tableau, non de votre humeur. Bien avant le blues, le bad et le seum, vous avez filé le spleen à des générations d’ados qui, entre un joint et une fille, s’entêtaient à maltraiter les fleurs.

Je reviendrai, vous savez. Encore et encore. Vous finirez par craquer. J’ai tout tenté, déjà : les correspondances, la méditation… J’ai moqué votre ridicule foulard jaune ; je suis venu avec quelques femmes faciles. Aucune réaction. Mais je reviendrai. Vous finirez bien par me regarder

et je planterai mes yeux dans vos yeux, bien plus fort que Nadar

et je plongerai dans votre stupre et votre misère,

vos errances et votre mystère,

vos galères et votre génie

– Tu sais, moi, quand je suis plongé dans un livre, pipe au bec, une toile d’éternité me recouvre. L’éternité est mon seul horizon.

Olivier Quelier

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Mes yeux dans vos yeux, Charles Baudelaire [Atelier d’écriture au Musée Fabre]

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