Julia Deck, la « vigueur redoublée » des phrases

Le propre de cette rubrique est de présenter, tirées de romans classiques ou contemporains, de longues phrases remarquables par leur style, leur syntaxe, leur construction. L’extrait qui suit fait exception à la règle.

Composée de courtes phrases haletantes, syncopées, comme autant de spasmes et d’assauts, froide évaluation d’un processus sexuel pourtant très chaud, bouillonnant d’envie et de violence à peine retenue, cette scène se démarque du reste du livre de Julia Deck par son écriture et mérite donc d’être partagée ici.

Lèvres sur siennes tremblotantes, agacements, morsures, dévient vers l’oreille, dents attaquent le pavillon, langue contre lobe, mains sous le tee-shirt, chair de poule. Doigts qui pincent, remontent au collet, saisissent la mâchoire, et quelle mâchoire, si délicate, semble taillée dans du cristal. Main sur nuque, immobilisation de la proie, plaquage complet, serrage de près. Voir ce que ça donne en bas, si ça monte, si ça crépite, mesurer sa frappe, viser juste. Fortes turbulences en zone sismique. Descente des flancs, barrage pantalon, obstacle ceinture, doigts fouillant la boucle, érection d’un nouvel obstacle. Obstacle prometteur. Mains sur mains, sous les couches de tissu, pointes dressées, vigueur redoublée de l’obstacle. Pulls jetés à terre, pantalons les rejoignent, chaussures coincent, enlever les chaussures, gestes flous, précipitation contre-productive, chaussures coincent d’autant plus mais on y arrive, on y arrive. Obstacle majestueux contre dentelle blanche. Harponner l’obstacle, l’intromettre. Obstacle frémit, lutte pour sa survie. Mais déroute, retraite, acharnement inutile, ennemi en fuite, victoire trop facile, absence de péril, triomphe sans gloire. Réagir. Ranimer la bataille. Mains partout, doigts agiles, introduits, regain de flamme, on y croit, on y croit. Flanche pareil. Trouver autre chose. Imagination, imagination. À genoux, Élisabeth. Gorge déployée, efficacité retrouvée. Proie respire, se détend, roue libre enfile boulevard, glisse tout seul. Lièvre dans tunnel, écrasé. Se relève, enfoncé. Lièvre se rebiffe. Lasso, lancer, obstacle maîtrisé. Obstacle furieux, rugit, débourse sans compter. Obstacle assoupi.

Viviane Élisabeth Fauville, de Julia Deck, Les éditions de Minuit, 2012.

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Julia Deck, la « vigueur redoublée » des phrases

2 réflexions sur “Julia Deck, la « vigueur redoublée » des phrases

  1. giannischraub dit :

    un style d’écriture convient à un contexte, un écrivain adapte son style au texte. J’ai déjà lu des texte sur internet non publié, bien écrit, mais, ils paraissaient morts, aucune vie, tu lis, la monotonie du style t’endors, la même écriture de la première page à la dernière…quelques mots sur votre article, j’aime bien ce texte.

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