Anna Gavalda : « L’écriture, c’est comme la boucherie-charcuterie… »

Tout le monde peut-il devenir écrivain ?

Non, et c’est injuste sans doute mais l’écriture, c’est comme la boucherie-charcuterie, ça ne s’improvise pas. C’est un don merveilleux de savoir dire et écrire les choses, de trouver les mots justes, ceux qui peuvent vous sortir de n’importe quelle situation par un petit entrechat élégant, mais ça reste un don, hélas… notez, c’est aussi une malédiction quelquefois…

Anna Gavalda interview dans Lire, octobre 2013

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Anna Gavalda : « L’écriture, c’est comme la boucherie-charcuterie… »

Jacques Roubaud : « Le poète, vois-tu, est comme un ver de terre… »

Les « conseils à un jeune poète » et les arts poétiques constituent des exercices que bien des auteurs pratiquent avec plaisir. Loin du lyrisme de Rainer Maria Rilke, le grand et facétieux Jacques Roubaud (poète, romancier, membre de l’Oulipo) se prête au jeu sous forme de fable. 

 

Le lombric

(Conseils à un jeune poète de douze ans)

Dans la nuit parfumée aux herbes de Provence,
le lombric se réveille et bâille sous le sol,
étirant ses anneaux au sein des mottes molles
il les mâche, digère et fore avec conscience.

il travaille, il laboure en vrai lombric de France
comme, avant lui, ses père et grand-père ; son rôle,
il le connaît. Il meurt. La terre prend l’obole
de son corps. Aérée, elle reprend confiance.

Le poète, vois-tu, est comme un ver de terre
il laboure les mots, qui sont comme un grand champ
où les hommes récoltent les denrées langagières ;

mais la terre s’épuise à l’effort incessant !
sans le poète lombric et l’air qu’il lui apporte
le monde étoufferait sous les paroles mortes.

Jacques Roubaud, Les Animaux de tout le monde.

 

Jacques Roubaud : « Le poète, vois-tu, est comme un ver de terre… »

Tom Wolfe : « La ponctuation, c’est la vie ! »

Hein ? Quoi ? ‘Tain, non ! J’suis pas d’accord. Pas d’acc, quoi ! J’aime pas trop ça, l’exaltation de la ponctuation. Suis pas le seul. Elmore Leonard disait des points d’exclamation : « Vous êtes autorisé à en utiliser deux ou trois tous les 100 000 mots.  »

Pigé ? ‘Fin, pour être honnête il ajoutait juste après, Elmore : « Sauf si vous avez le don de les employer comme Tom Wolfe, alors ne vous gênez pas. »

Okay d’acc’, okay. Qu’est-ce qu’y dit donc, Tommy — on l’appelle Tommy, le pape du nouveau journalisme ? Sais pas. S’en fout. Il dit ça, Tom Wolfe.

« Les ellipses, les points, les points de suspension, d’exclamation, c’est la façon dont pensent les gens. Il y a des trous dans leur pensée. c J’insiste : cette façon de faire, c’est la bonne façon d’écrire ! […] Allez ! Mettez des points partout. La ponctuation, c’est la vie ! »

(extrait d’une interview publiée dans Lire, mai 2013).

A lire aussi :

Les dix conseils d’écriture d’Elmore Leonard.

Tom Wolfe : « Sors ! ».

Tom Wolfe : « La ponctuation, c’est la vie ! »

Patrick Cauvin : mon héros, ce pair…

Pim, Pam, Poum sont ses préférés. Betty Boop fut sa première vamp. Il trouve Bel-Ami antipathique et avoue, un peu honteux, détester Tintin.

Il qualifie Tarzan de « bon play-boy sauvage » et passe en revue quelques silhouettes en collant : Robin des Bois, Thierry la Fronde et Superman.

Pendant un an, Patrick Cauvin a planché sur son Dictionnaire amoureux des héros publié chez Plon. Le résultat : un pavé de 700 pages qui regroupe, d’Andromaque à Zorro, tout ce que la littérature, la BD, le théâtre, l’opéra, le cinéma, la télévision, la mythologie… et le reste ont pu offrir de héros.

Patrick Cauvin en a recensé une centaine, des plus célèbres (Columbo, Bécassine et Cyrano) à quelques oubliés, dont Yvonne et Derradji, les personnages d’un roman qui enchanta sa jeunesse marseillaise.

Une centaine d’habitués

Plus qu’un ouvrage savant, Patrick Cauvin nous propose une balade en compagnie de héros dont certains lui sont très familiers, puisqu’ils habitent depuis maintenant plus de 35 ans une œuvre conviviale et éclectique.
Personnel, presque impudique tant s’y dessine en creux, au fil des pages, le portrait de l’auteur, cet ouvrage nous offre un pur moment de plaisir.

EXTRAIT
« Je n’avais pas prévu que, pour une bonne part, ce vagabondage se ferait en pays d’enfance. Grâce au ciel, j’avais conservé la plupart de mes anciennes lectures Bibliothèque verte, collection Nelson, vieilles bandes dessinées : Bicot, Lucky Luke, capitaine Fracasse, Zorro l’homme au fouet, je ne m’attendais pas à les retrouver aussi pimpants, aussi vivaces… J’ai même replongé dans de vieux classiques Larousse : Le Bourgeois gentilhomme, Dom Juan… je ne me souvenais pas d’y avoir souligné des passages, pris des notes.

Aurais-je été un élève studieux ? J’en suis encore ébahi. J’y ai retrouvé le fantôme du frisson des leçons non apprises. Sur la cire de la mémoire, la jeunesse est-elle l’âge où s’inscrivent plus facilement les héros ? » (Patrick Cauvin)

Patrick Cauvin, Dictionnaire amoureux des héros de Bécassine à Zorro, éditions Plon, 698p., 24€.

Olivier Quelier.

Patrick Cauvin : mon héros, ce pair…

« Le groupe » de Jean-Philippe Blondel : plus on écrit… plus on écrit

Ils forment le groupe. Douze participants à l’atelier, dix élèves de terminale, deux enseignants : Marion, prof de philo et François Roussel, prof de français et romancier. Jusqu’alors, il n’avait jamais mêlé ses deux métiers. Mais sur l’insistance de Marion, ils ont créé et co-animé un atelier d’écriture. Il a duré six mois, dans une salle tranquille du lycée.

Six mois. Un rien. Une vie : « Dans notre monde clos — des tremblements de terres intimes, des rébellions contre l’autorité, des révélations, des confirmations. Des chemins qui se dessinent. »

Le récit élégant et tout en retenu de Jean-Philippe Blondel, intitulé Le groupe (Actes Sud junior) nous fait vivre de l’intérieur ces troubles et ces secousses qui installent l’indicible magie des ateliers d’écriture.

D’abord, l’installation et les règles. Roussel : « Pendant une heure, nous allions nous aussi nous soumettre aux règles du groupe : rédiger des textes en un temps limité en suivant une consigne claire et en se pliant à des contraintes, parfois légères, parfois plus complexes. Des textes qui ne seraient jugés par personne — seules les manifestations d’enthousiasme seraient tolérées. Aucun conseil non plus. […] »

Pas de conseils ? Pas de retours sur les textes ? « Après un soupir, j’avais fini par expliquer que ce en quoi je croyais le plus profondément, c’était que plus on écrivait, plus on écrivait. — Plus on écrit, mieux on écrit tu veux dire ? lui rétorque Marion. — Pas nécessairement. Mais plus on écrit, moins on a peur de cette façon de s’exprimer, plus on l’amadoue, plus on l’amène dans son propre monde et plus on s’ouvre aux autres. »

Le parcours n’est jamais simple. Marion, entourée des lycéens : « Je les regarde se débattre, eux aussi. Avec les sujets, les contraintes, les émotions, les mots, les formulations. » Le chemin n’est jamais un sentier plane et droit ; il est semé d’embûches, de doutes, de manque de repères et de fausses pistes.

Mais il crée des liens irremplaçables : « Il fallait aller dans le froid à l’arrêt de bus, retourner chez nous, reprendre le cours de nos existences, tout en gardant au chaud toutes ces vies croisées l’espace d’un atelier, toutes ces intimités dévoilées — c’était plus que nous en étions capables. »

L’appréhension, la  retenue des débuts ont laissé place à l’envie, à l’écoute, au partage.  Une intimité à laquelle il est difficile de mettre fin. Une lycéenne : « C’est tout, on lit et on s’en va et on quitte ce lieu après tout ce qu’on lui a donné, tout ce qu’on vous a donné, tout ce qu’on a découvert, tout ce qu »on a exprimé, ce n’est pas possible, ça ne peut pas se terminer sur une lecture sèche comme ça, il faut, je ne sais pas, il faut plus de vie, quoi, un repas, un pique-nique, un dîner, une soirée à boire des verres, à danser, mais pas juste, juste… »

Olivier Quelier

Le groupe, de Jean-Philippe Blondel, Actes Sud Junior, 128p. 13, 50€.

 

« Le groupe » de Jean-Philippe Blondel : plus on écrit… plus on écrit

Simon Liberati : « Comment s’armaturer sur un souffle ? »

Je l’avoue, je n’ai pas tout saisi des Rameaux noirs, le livre de Simon Liberati. Qu’importe : ce que j’en ai compris m’a touché souvent, souvent ébloui. Et tant pis pour les aigrelets qui ne voient qu’égocentrisme creux dans sa prose.

Simon Liberati est un oiseau sauvage qui se laisse porter par un mince souffle de vie. Dans Les Rameaux noirs, il parle de son père, de l’amour qu’il porte à ce père qui l’a guidé dans son travail littéraire, et de l’inspiration. C’est peu. Aussi, « comment s’armaturer sur un souffle ? » Simon Liberati, deux ans après, revient à ce qui a conduit l’écriture du formidable Eva, un genre entre confession et autobiographie.

On croise dans Les Rameaux noirs Aragon et Breton. Rien d’étonnant, le père de Liberati, filleul d’Aragon, fut surréaliste, auteur d’un roman sulfureux et plein de mystère, Vieux Capitaine.

Somptueuse écriture

Ce que j’aime chez Simon Liberati, envers et contre tout ce que son image peut renvoyer, c’est sa sincérité, ce regard dérisoire qu’il porte sur sa vie, son passé. Qu’il soit le pote-poète de Beigbeder, ait vécu aux crochets de riches et sans doute vieilles mécènes une existence de dandy installé dans l’abus n’est rien en balance de son écriture somptueuse.

Alors bien sûr il y a Damascius le Diadoque, les théories orphiques, Mnémosyne, Rohde et Jean-Jacques Schuhl… chacun ses digressions, chacun ses obsessions. Qu’importe, là encore. Les phrases de Liberati nous emportent — et comme elle sont censées nous amener à la source de l’inspiration, le chemin est tortueux. Mais la marche inspirée, puissante.

Liberati, dans ce livre, se révèle par l’entremise de son père, de l’écriture et donne quelques clés pour mieux comprendre son style — dont cette technique du « nourrissage », qu’il a maintenant abandonnée, mais qui reste intéressante à expérimenter.

« Ouvrir le texte »

L’écrivain explique qu’il s’arrêtait volontairement à des moments où « ça marchait ». Au retour, il relisait, corrigeait, s’interdisait de reprendre le fil. Liberati explique : « La méthode que j’avais découverte chez Proust (…) et qui consiste à ouvrir le texte pour le « nourrir », rajouter à l’intérieur d’importantes et parfois monstrueuses précisions, brisant le rythme pour mieux serrer la vérité, préciser des détails, élargir le papier peint jusqu’à l’horizon, l’océan ou la mémoire, cette méthode du « bourrage » (…) pouvait parfois porter ses fruits. Le livre ralenti par mes efforts me semblait moins facile, plus écrit, plus exact. Je me méfiais de ma pente comme si l’élan n’était que le symptôme d’une euphorie trompeuse, un glissement maniaque, une logorrhée. »

Mais Simon Liberati a évolué : « Depuis, pressé par le temps, j’ai pris de l’assurance, j’ai observé que le premier jet, le discours du premier venu qui se présente sous ma main a un fil moins emmêlé, plus clair et souvent plus intelligible. Je ne parle pas de facilité de lecture, mais de simplicité d’expression. Quand j’écris ce qui m’est dicté, je dis les choses plus franchement, je prends le risque d’être entendu plutôt que jugé favorablement sur mon style ou le raffinement de mes rendus en termes de sensation ».

Olivier Quelier

Simon Liberati, Les rameaux noirs, Stock, 285p. 19,50€.

Simon Liberati : « Comment s’armaturer sur un souffle ? »

John Irving et l’écriture : « Less is more ? Non, less is less ! »

C’est entendu : John Irving n’apprécie pas Ernest Hemingway. Ecrire court, écrire rapide, aller à l’os, à l’essentiel, écrire au plus près de soi-même… Less is more  ?

irvingConneries ! Tout cela fait partie du faux machisme d’Hemingway. Les hommes sont intéressants car ils ne peuvent jamais rien dire de personnel et blablabla… Non, mais quelle stupidité ! C’est une échappatoire, une esquive. Hemingway utilise le moins de mots possible dans ses phrases. Si ça lui chante. Mais pourquoi ? Si vous vouliez courir, est-ce que vous vous attacheriez une jambe à vos fesses et sauteriez à cloche-pied ? Pas moi, j’aimerais avoir deux jambes solides ! Il me semble qu’en affirmant cela, less is more, Hemingway représente l’antithèse des Sophocle, Shakespeare ou de tous ces écrivains du XIXe siècle qui écrivaient sublimement longuement, sublimement lentement, développaient les choses au fil du temps et des pages de telle sorte que vous pouviez, en lisant, voir les choses prendre vie.

Tout le monde parle en sténo chez Hemingway. C’est un langage de secrétariat. C’est, tout simplement, ennuyeux. Less is more ? Non, less is less !

Extrait d’une interview parue dans LIRE. Le texte complet est disponible ICI.

John Irving et l’écriture : « Less is more ? Non, less is less ! »