Pratiquer l’utopie grâce aux ateliers d’écriture

Qu’est-ce qu’un atelier d’écriture ? Un endroit où l’on vient écrire, bien sûr. Un endroit, aussi, où l’on prend conscience de ce que l’on écrit ; où l’on prend conscience que l’on écrit. Avant tout, peut-être, sans doute, en tout cas faut-il le construire, le mener, l’animer ainsi, un endroit où l’on prend conscience.

« Chaque fois que nous mettons modestement en place cette sorte de microsociété qu’est l’atelier, chaque fois qu’au cœur d’une société si souvent injuste et inégalitaire nous prenons appui sur la coopération dans les pratiques de création, et ce par des actes très simples, nous sommes dans la filiation de cette pensée de la paix. Nous le sommes lorsque nous imaginons que ce qui se passe ici et maintenant dans l’atelier pourrait aussi jouer dans d’autres lieux de la cité, pourrait essaimer et configurer autrement le « vivre ensemble ». Les ateliers d’écriture ne sont donc ni des paradis perdus, ni des phalanstères, encore moins la résurgence de ces cités mythiques du bonheur programmé. Prendre appui sur la dimension « d’imagination constituante » et d’invention libre propre à toute atelier, faire l’hypothèse qu’à travers ce qui adviendra, de nouveaux jalons seront posés, de nouvelles exigences seront formulées, voilà notre manière à nous de pratiquer l’utopie. »

Odette et Michel Neumayer

(Animer un atelier d’écriture – Faire de l’écriture un bien partagé, ESF éditeur, 2011)

Pratiquer l’utopie grâce aux ateliers d’écriture

François Le Lionnais : de la nécessité de la réécriture

« Qui n’a senti, en lisant un texte – et quelle qu’en soit la qualité – l’intérêt qu’il y aurait à l’améliorer par quelques retouches pertinentes ? Aucune œuvre n’échappe à cette nécessité. C’est la littérature mondiale dans son entier qui devrait faire l’objet de prothèses nombreuses et judicieusement conçues. »

François Le Lionnais in Oulipo, la littérature potentielle, Gallimard, Folio, 1973. (photo : oulipo.net)

François Le Lionnais : de la nécessité de la réécriture

Olivier Cadiot : un premier jet insatisfaisant, mais…

« Un premier jet, insatisfaisant sans doute, mais avec déjà de vraies phrases bien construites, des paragraphes, des chapitres, des dialogues. Il faut retravailler votre rédaction, mais tout y est, mais si, pas d’inquiétude, un petit effort de style, allez ».

De l’Histoire de la littérature récente, d’Olivier Cadiot, publié chez P.O.L, il faudrait tout citer, ou presque. J’ai choisi ce court passage car il évoque le premier jet, et la nécessité de la réécriture.

Mais l’ouvrage est bien plus riche que cela, bien sûr.

Olivier Cadiot y revient sur ce débat toujours incertain du déclin de la littérature et évoque longuement l’écriture et sa manière d’écrire. Les idées fusent, et les images, les métaphores proposées par l’auteur incrustent dans l’esprit du lecteur autant de ces petites questions dérangeantes mais indispensables pour avancer dans l’écriture.

Pour en savoir plus sur le livre, c’est ICI.

Olivier Cadiot : un premier jet insatisfaisant, mais…

Asli Erdogan honore « les cris silencieux de toutes les victimes »

Asli Erdogan, journaliste et romancière turque, a été emprisonnée quatre mois pour avoir critiqué le gouvernement de son pays. Elle est maintenant sous contrôle judiciaire jusqu’à la tenue de son procès, en juin. Le 9 mai, à Amsterdam, elle a obtenu le prix Princess Margriet Award for Culture 2017, qui vise « à renforcer la cohésion sociale par la culture ». Elle a dédié cette récompense aux « cris silencieux de toutes les victimes ». Quelques jours plus tôt, Asli Erdogan accordait un long entretien au Monde. Elle évoque avec force et émotion comment elle est « entrée en littérature ». Extrait.

« Et puis les sujets m’ont happée les uns après les autres. Tant de tragédies ! Comment pourrions-nous les taire ? Il faut faire entendre la voix des victimes. Il faut trouver les mots et les procédés littéraires les plus à même de toucher les lecteurs qui n’ont pas envie d’être confrontés au drame ou à la violence.

Il faut ! Il faut ! Le langage journalistique n’est pas suffisant. Le recours à l’art et à la littérature est indispensable. J’ai travaillé comme une dingue. Je vérifiais mille fois chaque chose. (…)

Mais qu’on n’exige pas de moi une objectivité qui consisterait à mettre sur le même plan la victime et son bourreau. Ce serait une honte ! Quand on observe un homme battre une femme, l’objectivité consiste à soutenir la femme. »

 

Asli Erdogan honore « les cris silencieux de toutes les victimes »

Sylvain Bourmeau : « Bâtonnage », ou l’évasion des contenus

Ce qu’écrit cet homme, journaliste influent passé par les rédactions des Inrockuptibles et de Libération, co-créateur du site Médiapart ; ce que tente cet homme, revisitant le bâtonnage, activité journalistique qui consiste à « raturer les mots ou les morceaux de texte estimés superflus » afin de rédiger des articles à partir de dépêches d’agences de presse ; ce qu’explique cet homme, donc, Sylvain Bourmeau, dans son envoi de fin d’ouvrage, j’aimerais tout en partager, tout tester, tout m’approprier tant l’idée est belle et enthousiasmant le résultat.

Ce serait ceci : un atelier d’écriture, des coupures de presse devant les participants, quelques exemplaires de Bâtonnage, de Bourmeau, cornés, bourgeonnant de post-it. Prendre un feutre, et commencer à rayer un mot, des mots, une phrase, des phrases : « Faire advenir un texte depuis la matière d’un autre, graver l’article pour ne laisser s’imprimer que l’indéfini. Bâtonnage n’est pas collage, précise l’auteur : il procède d’une seule source. »

Puis ceci : s’étonner du résultat, constater que de cette coupe claire de mots, phrases, paragraphes, reste l’essentiel, un sens pur qui n’est que violence brute ou douce dérision ; capter, de plusieurs textes écrits, des échos, des échanges, voir naître une tension dramatique jouée sur le fil de la chronologie ou le support de la thématique.

Ceci, donc (intitulé Comment Michel Platini a été empapaouté) :

au siège / de l’instance / l’affaire était éthique

le président / juge utile / la date limite / devant Platini / mort

Cela, aussi :

nos élites du réel / comme le général / verront / la violence / snobée / par / une jeunesse / éternelle

la photographie / de l’enfant retrouvé / sur une plage / diffusée / sobrement / a agi

Ceci ensuite, qui plonge les auteurs au cœur non pas du texte (on n’en est plus là), mais de l’écriture quand vient le moment de réécrire, de procéder, comme Bourmeau, « à des retouches, tailler encore, parfaire au clavier « l’éclosion des contours ». Sylvain Bourmeau évoque là l’extension du domaine de la littérature, qui ne peut plus, à ses yeux, « se réduire au seul texte ». J’y vois pour ma part un questionnement sur les limites formelles des mots.

Dans ce recueil à ranger (puisqu’on nous demandera certainement de le ranger), dans la catégorie que Bourmeau nomme »non narrative non fiction », on parle beaucoup de politique (Macron, Ayrault, Morano) et des scandales (Platini, DSK, Valbuena). Mais pas seulement. On y parle aussi, à la fin, de Samuel Beckett (non, le S.B. du Besoin brutal d’être mal armé n’est pas Sylvain Bourmeau…) ; et à la fin de cette fin ces trois vers :

ce volume tout entier / l’affaire est entendue / dépasse vraiment ma compétence

Ceci, pour conclure : ce recueil, original sans être fondateur, prend sa pleine mesure quand chacun s’y essaie, relevant son propre défi. Pour quoi faire ? Sylvain Bourmeau donne la meilleure réponse :

« Tenter d’un simple geste de remettre une forme de verticalité dans ce chaos lissé, isoler des mots plus hauts, plus bas dans le brouhaha contemporain, s’arracher, pour y parvenir, à la pesanteur du sens et miser sur la force inentamée de la subversion poétique. »

Tout est dit.

Reste à raturer, biffer. Bâtonner.

Olivier Quelier

Bâtonnage, de Sylvain Bourmeau, éditions Stock, 138p. 16.50€.

 

Sylvain Bourmeau : « Bâtonnage », ou l’évasion des contenus

Christophe Barbier, « tuteur pour lierre rampant »…

Les journalistes ont mauvaise presse. Pourtant, dans leur ensemble, ils continuent de faire leur boulot. Dans des conditions de plus en plus précaires, dans des situations de plus en plus difficiles. Ballottés entre mutualisation et regroupement, entre pressions et plan de licenciement.

Cela dit, certains aiment créer la polémique, histoire de se goberger d’être encore et toujours au centre des discussions. Enfin, certains… en l’occurrence Christophe Barbier, directeur de la rédaction du magazine L’Express jusqu’en octobre 2016, aujourd’hui dans quelque fonction brumeuse de conseiller du groupe Altice Media.

Des idées sur rien

Christophe Barbier, donc, dont ceux qui l’ont approché disent qu’il a « un avis sur tout mais des idées sur rien » — compétence qui lui permet de continuer à exercer les fonctions d’éditorialiste.

Ah, l’éditorialiste ! Barbier, l’homme à l’écharpe rouge qui ne s’écharpe plus avec personne depuis qu’il a gagné sa jolie petite place au soleil germanopratin, en a donné récemment, dans un article du JDD (rédigé par des étudiants en journalisme), une définition en termes si nobles, si choisis, qu’elle mérite de figurer dans le musée des archaïsmes de la profession.

Pas de « terrain » pour cet homme-là, vous l’allez voir. Il risquerait, en plus, d’y croiser ce « lierre rampant » qu’est le commun des mortels…

Olivier Quelier

Les réseaux sociaux ont déjà partagé des extraits de l’article du JDD, comme le montrent les tweets repris ci-dessous.

 

Christophe Barbier, « tuteur pour lierre rampant »…