« Le groupe » de Jean-Philippe Blondel : plus on écrit… plus on écrit

Ils forment le groupe. Douze participants à l’atelier, dix élèves de terminale, deux enseignants : Marion, prof de philo et François Roussel, prof de français et romancier. Jusqu’alors, il n’avait jamais mêlé ses deux métiers. Mais sur l’insistance de Marion, ils ont créé et co-animé un atelier d’écriture. Il a duré six mois, dans une salle tranquille du lycée.

Six mois. Un rien. Une vie : « Dans notre monde clos — des tremblements de terres intimes, des rébellions contre l’autorité, des révélations, des confirmations. Des chemins qui se dessinent. »

Le récit élégant et tout en retenu de Jean-Philippe Blondel, intitulé Le groupe (Actes Sud junior) nous fait vivre de l’intérieur ces troubles et ces secousses qui installent l’indicible magie des ateliers d’écriture.

D’abord, l’installation et les règles. Roussel : « Pendant une heure, nous allions nous aussi nous soumettre aux règles du groupe : rédiger des textes en un temps limité en suivant une consigne claire et en se pliant à des contraintes, parfois légères, parfois plus complexes. Des textes qui ne seraient jugés par personne — seules les manifestations d’enthousiasme seraient tolérées. Aucun conseil non plus. […] »

Pas de conseils ? Pas de retours sur les textes ? « Après un soupir, j’avais fini par expliquer que ce en quoi je croyais le plus profondément, c’était que plus on écrivait, plus on écrivait. — Plus on écrit, mieux on écrit tu veux dire ? lui rétorque Marion. — Pas nécessairement. Mais plus on écrit, moins on a peur de cette façon de s’exprimer, plus on l’amadoue, plus on l’amène dans son propre monde et plus on s’ouvre aux autres. »

Le parcours n’est jamais simple. Marion, entourée des lycéens : « Je les regarde se débattre, eux aussi. Avec les sujets, les contraintes, les émotions, les mots, les formulations. » Le chemin n’est jamais un sentier plane et droit ; il est semé d’embûches, de doutes, de manque de repères et de fausses pistes.

Mais il crée des liens irremplaçables : « Il fallait aller dans le froid à l’arrêt de bus, retourner chez nous, reprendre le cours de nos existences, tout en gardant au chaud toutes ces vies croisées l’espace d’un atelier, toutes ces intimités dévoilées — c’était plus que nous en étions capables. »

L’appréhension, la  retenue des débuts ont laissé place à l’envie, à l’écoute, au partage.  Une intimité à laquelle il est difficile de mettre fin. Une lycéenne : « C’est tout, on lit et on s’en va et on quitte ce lieu après tout ce qu’on lui a donné, tout ce qu’on vous a donné, tout ce qu’on a découvert, tout ce qu »on a exprimé, ce n’est pas possible, ça ne peut pas se terminer sur une lecture sèche comme ça, il faut, je ne sais pas, il faut plus de vie, quoi, un repas, un pique-nique, un dîner, une soirée à boire des verres, à danser, mais pas juste, juste… »

Olivier Quelier

Le groupe, de Jean-Philippe Blondel, Actes Sud Junior, 128p. 13, 50€.

 

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« Le groupe » de Jean-Philippe Blondel : plus on écrit… plus on écrit

L’atelier d’écriture ? « Cela n’aide à devenir écrivains que ceux qui y sont déjà prêts »

Leïla Slimani a obtenu le prix Goncourt en 2016 pour son roman Chanson douce, publié chez Gallimard. En 2013, elle participait aux ateliers d’écriture de la NRF. Une expérience enrichissante, qu’elle a évoquée dans un dossier du Monde paru en mars 2017.

Leïla Slimani (lemonde.fr).

Les ateliers d’écriture que Leïla Slimani a suivi à la NRF ont constitué « une expérience riche, mais qui porte ses propres limites ».

« Il ne faut pas y aller pour apprendre vraiment à écrire, explique la romancière. C’est surtout une forme de sociabilité, une façon de sortir de la solitude de l’écriture et de partager ses interrogations. […] Et cela m’a remotivée, je me suis remise à écrire ­pendant la période de l’atelier ».

Cela dit, Leïla Slimani conclut sur une note positive : « Si on aime écrire, les ateliers sont une très bonne chose pour aller vers sa propre écriture. Mais il ne faut pas avoir d’attentes démesurées. Cela n’aide à devenir écrivains que ceux qui y sont déjà prêts. Beaucoup de gens n’y vont que pour le plaisir, et c’est très bien comme ça ».

Après sa participation à l’atelier d’écriture, Leïla Slimani a publié, en 2014,  Dans le jardin de l’ogre, chez Gallimard.

L’atelier d’écriture ? « Cela n’aide à devenir écrivains que ceux qui y sont déjà prêts »

Serge Joncour : la solitude du romancier au moment de lancer un atelier d’écriture

La solitude du romancier animant un atelier d’écriture. Tentant de débuter l’atelier face à un public méfiant, fermé. En l’occurrence, le public a des raisons de s’inquiéter. Le narrateur de L’écrivain national, de Serge Joncour, arrive avec des vêtements maculés de boue, l’air hagard. Un fait divers l’obnubile, le hante, au point que son comportement inquiète les habitants de cette petite ville qui l’accueille pour quelques semaines en résidence d’auteur.

Mais le romancier n’est pas un novice et c’est l’occasion pour lui (pour Serge Joncour ?) de nous livrer quelques-uns de ses petits secrets.

« Au pire je me replie… »

« Face à moi, assis autour des tables en plus, ils étaient une bonne douzaine, je les sentais aussi farouches que des élèves face a un nouveau prof même si, en la circonstance, ils avaient là un auteur totalement décrédibilisé. […]

Alors je fis vite diversion en parlant de ce qu’on allait faire, je réfléchissais tout haut, je ne savais pas quoi leur donner comme exercice, pour chaque nouvel atelier d’écriture j’improvise en fonction de ce que je ressens des personnes présentes, au pire je me replie sur les exercices de base, la prosopopée ou l’écriture d’une histoire à partir de dix mots piochés ou hasard dans le dictionnaire, chacun la sienne.

Ou bien encore on pourrait se lancer dans la séquence narrative alphabétique, ce serait plus simple, oui sans doute qu’on ferait cela, écrire une très longue phrase dont chaque mot commence par une des lettres de l’alphabet prises dans l’ordre. Mais c’est participants-là, je les trouvais curieusement déboussolés, je sentais qu’ils étaient perdus dans mes explications. Dans leurs regards, je devinais même de la défiance, déjà il se méfiais de moi, alors qu’on n’avait encore rien fait. »

L’écrivain national, de Serge Joncour, Flammarion, 2014, 390p. 21€.

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Serge Joncour : le style, côté cour.

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La lecture à voix haute ? « Ecrire n’avait pas suffi »

« Je dis lecture, pour souligner les yeux baissés, l’attention portée au texte comme un marcheur à son chemin, la fragilité, la dépendance, une sorte de bague au doigt de l’instant, l’acteur quand il lit un texte, qui est-il ? Et qui suis-je moi qui le reçoit ? Il ne me rend rien. C’est pire, plus grave. Il me donne. Et j’ai l’impression d’entendre pour la première fois, j’ai l’impression qu’il me donne enfin le texte, et qu’écrire n’avait pas suffi. »

Dominique Sampiero

Celui qui dit les mots avec sa bouche, collection l’arbalète, Gallimard.

La lecture à voix haute ? « Ecrire n’avait pas suffi »

Karina Hocine : l’éditeur a une « conscience aiguë de la fragilité de la création »

Être attentif à l’auteur, explique Karina Hocine, éditrice aux éditions Jean-Claude Lattès, c’est aussi repérer le moment où il convient d’arrêter le travail éditorial. Car la réécriture a ses limites.

Karina Hocine est l’éditrice de Delphine de Vigan.

« Cela réclame beaucoup d’attention. Parfois, en lisant un manuscrit que vous avez encouragé l’auteur à retravailler, vous réalisez que la version précédente était en fait meilleure. Mais il fallait qu’il y ait eu ce pas de trop pour en prendre conscience.

Parfois aussi, l’éditeur sent tout simplement que le romancier est arrivé au bout, il n’a plus envie.

On est dès lors au bord du dévoiement – alors que ce qu’il fait aussi la beauté d’une œuvre, c’est sa fraîcheur, sa sincérité, sa vérité. Il faut toujours garder en tête la conscience aiguë de la fragilité de la création. »

(Publié dans Télérama 3523 du 19/07/2017).

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Sur les sentiers de la réécriture avec Nabokov

A force de travailler et d’écrire sur la réécriture, on fait des découvertes formidables. Comme ce roman de Nabokov, étonnant exercice de style. Réécrire, c’est gommer, effacer, biffer, raturer, supprimer, ajouter ? Oui. Non. Pas seulement. Bel exemple.

« Parmi les documents juridiques, je trouvai un bout de papier sur lequel il avait commencé d’écrire une histoire – il n’y avait qu’une unique phrase s’arrêtant court, mais qui me donna l’occasion d’observer le bizarre procédé de travail de Sébastian consistant, en cours de composition, à ne pas biffer les mots qu’il venait de remplacer par d’autres ; si bien que, par exemple, la phrase sur laquelle j’étais tombé se déroulait comme suit : « Comme il avait le sommeil Ayant le sommeil profond, Roger Rogerson, le vieux Rogerson acheta, le vieux Rogers acheta, craignant tellement Ayant le sommeil profond, le vieux Rogers craignait tellement de manquer le lendemain, Il avait le sommeil profond. Il craignait mortellement de manquer l’événement du lendemain la splendeur un des premiers trains la splendeur aussi ce qu’il fit fut d’acheter et de rapporter chez lui non un mais huit réveils différents par la taille et la vigueur du tic-tac neuf huit onze réveils de différentes tailles lesquels réveils neuf réveils qu’il plaça qui fit ressembler sa chambre plutôt à. »

Vladimir Nabokov, La vraie vie de Sébastian Knight, Gallimard.

Sur les sentiers de la réécriture avec Nabokov

Les ateliers d’écriture dans l’actualité culturelle

Un film de fiction appuyant son scénario sur un atelier d’écriture, c’est plutôt rare. Des romans, oui, il y en a eu. Par exemple celui de Chefdeville, en 2009, très social et plein de dérision, sobrement intitulé L’Atelier d’écriture : les tribulations d’un écrivain sans succès qui devient animateur d’ateliers d’écriture dans des collèges dits sensibles.

Ou, en ce début d’année 2017, le roman jeunesse de Jean-Philippe Blondel, Le Groupe. En quatrième de couverture de ce livre publié chez Actes Sud Junior, ce texte :

François Roussel, professeur d’anglais et écrivain, se laisse convaincre de monter un atelier d’écriture pour les Terminales de son lycée. Il se demande tout de même qui cela pourrait bien intéresser. Et puis les premiers inscrits arrivent : Léo, Émeline, Nina… et même Boris, le rigolo de la Terminale ES. Ils seront douze au total, dix élèves et deux profs, réunis une heure par semaine dans un monde clos pour écrire. Pour tous, c’est un grand saut dans l’inconnu. Les barrières tombent, ils seront tous au même niveau, à découvert. Un groupe à part. Avec des révélations, des révoltes, des secrets qu’on dévoile. Des chemins qui se dessinent…

Des livres donc. Le film, lui, a été présenté lors du dernier Festival de Cannes. L’Atelier, de Laurent Cantet, raconte l’histoire d’une auteure de polar (interprétée par Marina Foïs) chargée d’animer un atelier d’écriture pour des jeunes en insertion. Télérama a déjà consacré un article à ce film qui sortira en salles le 11 octobre 2017.

Olivier Quelier

La bande annonce est ici : 

Bibliographie

L’Atelier d’écriture, Chefdeville, Éditions Le Dilettante, 2009, 256p.

Le Groupe, Jean-Philippe Blondel, Éditions Actes Sud Junior, 2017, 144p., 13,50€

 

 

 

Les ateliers d’écriture dans l’actualité culturelle