Le chanteur Pierre Lapointe récite l’alphabet « de nos fragiles existences »

Poétique chanteur québécois vedette chez lui mais encore peu connu en France, Pierre Lapointe a sorti récemment un album intitulé La science du cœur. Parmi les titres, cet étrange Alphabet peuplé notamment par Otto Dix, Jim Morrison et David Cronenberg.

A, toujours faire rimer amour avec toujours
B, les initiales BB
C, pour toi, oh blanche cocaïne
D, souvenir du Daba Zurich
E, l’ectoplasme qui sort de ta bouche
F, la femme qui se réveille en toi
G, La reine gastronomique des sens
H, les homos hurlent à la lune
I, l’intelligence de ne pas choisir
J, le jour qui repousse la nuit
K, les infinis multiples du kaléidoscope
L, les larmes qui mènent vers le déni
M, Morrison dans sa baignoire au 17 rue Beautreillis
N, toujours chérir la naïveté
O, la renaissance d’Otto Dix
P, les fashion pirates de Vivienne Westwood
Q, toujours des questions sans réponse
R, le rythme rapide de Steve Reich
S, Salvador et Amanda
T, la tristesse moteur de tes joies
U, l’uranium 235 de Tchernobyl
V, les voitures froissées de David Cronenberg
W, Walter Van Beirendonck est grand
X, la génération prémâchée
Y, deux amoureux sous le ciel de Yellow Knife
Z, l’humain habite dans un zoo

Chacune des lettres de l’alphabet
nous empêche de rester muet
Comme une mélodie divine,
elles évoquent en nous la doctrine
de nos fragiles existences
trop souvent vidées de leur sens

La chanson à écouter ICI.

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Le chanteur Pierre Lapointe récite l’alphabet « de nos fragiles existences »

Philippe Djian : « La littérature, la vraie, ne s’enseigne pas »

On ne peut pas faire de vous un écrivain au sens où moi je l’entends, mais on peut faire de vous un scénariste ou quelqu’un qui publie. La littérature, la vraie, en effet, ne s’enseigne pas. Mais tout le monde peut s’améliorer, à force de travail. En travaillant, on peut écrire, et très bien, à quoi ressemble le bleu du ciel. C’est une question de travail. Ça ne peut pas s’apprendre, mais ça peut s’enseigner. On peut aussi vous enseigner à structurer un récit. C’est ce que nous prouvent tous les jours ces gens qui viennent des Etats-Uni pour nous expliquer comment faire un scénario, comment écrire une série. Il y a des tas de gens qui prennent des cour de dessin, des cours de scénario, et ça fonctionne ! Mais ils n’écriront jamais de la littérature, c’est-à-dire Ulysse ou Guerre et paix. Donc oui, vous pouvez apprendre à travailler pour faire partie des 95 % des bouquins qui encombrent les librairies. Mais les 5 % qui restent, les vrais écrivains, ceux-là sont hors de portée et personne ne peut, en effet, s’engager à vous transformer en l’un d’eux.

Philippe Djian anime désormais des ateliers d’écriture, notamment pour Gallimard/NRF. Et, entre ce qu’il affirmait dans le texte ci-dessus, datant de 2010, et aujourd’hui, il semble avoir changé d’idée. Il déclare à propos de son atelier intitulé Marcher sur la queue du tigre (réveiller ce qui est endormi) : « Il nous a fallu du temps. Je ne sais combien de générations pour l’admettre. Malgré les évidences, les preuves accumulées. Nous en rions aujourd’hui, mais le chemin a été long, les résistances terribles. Je me souviens de la risée que cela provoquait parfois. Pour certains, pour beaucoup, ces ateliers d’écriture ne servaient à rien car écrire ne pouvait s’apprendre. En grande partie, ils avaient tort. »

Il parle de cette activité dans cet entretien.

Philippe Djian : « La littérature, la vraie, ne s’enseigne pas »

Pourvu qu’on écrive avec Gauvain Sers

Je réfléchis depuis un moment à des ateliers d’écriture moins littéraire que musicale. Pas l’autre à la place de l’une, mais en plus, à côté, différemment… Les support(eur)s ne manquent pas : Vincent Delerm, Oldelaf, Juliette, Albin de la Simone… Et désormais Gauvain Sers, repéré grâce à son titre Pourvu. Son premier album recèle une mine de potentielles propositions d’écriture. Si ça vous chante.

D’abord. D’abord il y a Pourvu

Que j’ai écouté après l’avoir entendu

Me disait qu’ça s’rait pas mal

Pour un p’tit travail verbal

Sur l’anaphore

le name dropping

le song writing

que sais-je encor’

 

Et puis. Et puis j’ai écouté

Les aut’ chansons pas entendues

D’la nostalgie d’la légèreté

Plein de p’tits faits plein de choses vues

C’est bien, que j’me suis dit

Les p’tites choses vues

Pour l’atelier. On verra bien

J’reviendrai d’sus

 

Y a de belles plages de nostalgie

Dans la vieille bagnole de son père,

Et su’ le tracteur d’un autre père

Et d’ l’engagement vous en faites pas

y en a aussi : fils au djihad

Hénin-Beaumont

Et puis surtout

Entre République et Nation

 

Mais le meilleur pour le quatre heures

D’mon quotidien d’animateur

Ce sont ces scènes du quotidien

Avec dedans la vie de Gauvain

D’la mise en abyme

De l’autoportrait

Du dérisoire idéal

Pour l’écritoire

 

On fouille le fond de ses poches

On prend l’bus ou bien l’métro

On suit la ligne de Jacques Roubaud

D’la belle poésie sans anicroche

Y a plein d’mots

Y a plein d’idées

Prêts pour le grand saut

En atelier

Olivier Quelier

 

 

 

 

 

 

Pourvu qu’on écrive avec Gauvain Sers

Pierrette Fleutiaux en atelier d’écriture : « Soyez prédateurs ! »

Pierrette Fleutiaux, qui a animé des ateliers d’écriture chez Gallimard, avait l’habitude de rassurer les participants. Voici ce qu’elle leur déclare, et qui vaut pour tous ceux qui souhaitent se lancer. Soyons prédateurs !

L’interview complète est à lire ICI.

Pierrette Fleutiaux en atelier d’écriture : « Soyez prédateurs ! »

« Le groupe » de Jean-Philippe Blondel : plus on écrit… plus on écrit

Ils forment le groupe. Douze participants à l’atelier, dix élèves de terminale, deux enseignants : Marion, prof de philo et François Roussel, prof de français et romancier. Jusqu’alors, il n’avait jamais mêlé ses deux métiers. Mais sur l’insistance de Marion, ils ont créé et co-animé un atelier d’écriture. Il a duré six mois, dans une salle tranquille du lycée.

Six mois. Un rien. Une vie : « Dans notre monde clos — des tremblements de terres intimes, des rébellions contre l’autorité, des révélations, des confirmations. Des chemins qui se dessinent. »

Le récit élégant et tout en retenu de Jean-Philippe Blondel, intitulé Le groupe (Actes Sud junior) nous fait vivre de l’intérieur ces troubles et ces secousses qui installent l’indicible magie des ateliers d’écriture.

D’abord, l’installation et les règles. Roussel : « Pendant une heure, nous allions nous aussi nous soumettre aux règles du groupe : rédiger des textes en un temps limité en suivant une consigne claire et en se pliant à des contraintes, parfois légères, parfois plus complexes. Des textes qui ne seraient jugés par personne — seules les manifestations d’enthousiasme seraient tolérées. Aucun conseil non plus. […] »

Pas de conseils ? Pas de retours sur les textes ? « Après un soupir, j’avais fini par expliquer que ce en quoi je croyais le plus profondément, c’était que plus on écrivait, plus on écrivait. — Plus on écrit, mieux on écrit tu veux dire ? lui rétorque Marion. — Pas nécessairement. Mais plus on écrit, moins on a peur de cette façon de s’exprimer, plus on l’amadoue, plus on l’amène dans son propre monde et plus on s’ouvre aux autres. »

Le parcours n’est jamais simple. Marion, entourée des lycéens : « Je les regarde se débattre, eux aussi. Avec les sujets, les contraintes, les émotions, les mots, les formulations. » Le chemin n’est jamais un sentier plane et droit ; il est semé d’embûches, de doutes, de manque de repères et de fausses pistes.

Mais il crée des liens irremplaçables : « Il fallait aller dans le froid à l’arrêt de bus, retourner chez nous, reprendre le cours de nos existences, tout en gardant au chaud toutes ces vies croisées l’espace d’un atelier, toutes ces intimités dévoilées — c’était plus que nous en étions capables. »

L’appréhension, la  retenue des débuts ont laissé place à l’envie, à l’écoute, au partage.  Une intimité à laquelle il est difficile de mettre fin. Une lycéenne : « C’est tout, on lit et on s’en va et on quitte ce lieu après tout ce qu’on lui a donné, tout ce qu’on vous a donné, tout ce qu’on a découvert, tout ce qu »on a exprimé, ce n’est pas possible, ça ne peut pas se terminer sur une lecture sèche comme ça, il faut, je ne sais pas, il faut plus de vie, quoi, un repas, un pique-nique, un dîner, une soirée à boire des verres, à danser, mais pas juste, juste… »

Olivier Quelier

Le groupe, de Jean-Philippe Blondel, Actes Sud Junior, 128p. 13, 50€.

 

« Le groupe » de Jean-Philippe Blondel : plus on écrit… plus on écrit

L’atelier d’écriture ? « Cela n’aide à devenir écrivains que ceux qui y sont déjà prêts »

Leïla Slimani a obtenu le prix Goncourt en 2016 pour son roman Chanson douce, publié chez Gallimard. En 2013, elle participait aux ateliers d’écriture de la NRF. Une expérience enrichissante, qu’elle a évoquée dans un dossier du Monde paru en mars 2017.

Leïla Slimani (lemonde.fr).

Les ateliers d’écriture que Leïla Slimani a suivi à la NRF ont constitué « une expérience riche, mais qui porte ses propres limites ».

« Il ne faut pas y aller pour apprendre vraiment à écrire, explique la romancière. C’est surtout une forme de sociabilité, une façon de sortir de la solitude de l’écriture et de partager ses interrogations. […] Et cela m’a remotivée, je me suis remise à écrire ­pendant la période de l’atelier ».

Cela dit, Leïla Slimani conclut sur une note positive : « Si on aime écrire, les ateliers sont une très bonne chose pour aller vers sa propre écriture. Mais il ne faut pas avoir d’attentes démesurées. Cela n’aide à devenir écrivains que ceux qui y sont déjà prêts. Beaucoup de gens n’y vont que pour le plaisir, et c’est très bien comme ça ».

Après sa participation à l’atelier d’écriture, Leïla Slimani a publié, en 2014,  Dans le jardin de l’ogre, chez Gallimard.

L’atelier d’écriture ? « Cela n’aide à devenir écrivains que ceux qui y sont déjà prêts »

Serge Joncour : la solitude du romancier au moment de lancer un atelier d’écriture

La solitude du romancier animant un atelier d’écriture. Tentant de débuter l’atelier face à un public méfiant, fermé. En l’occurrence, le public a des raisons de s’inquiéter. Le narrateur de L’écrivain national, de Serge Joncour, arrive avec des vêtements maculés de boue, l’air hagard. Un fait divers l’obnubile, le hante, au point que son comportement inquiète les habitants de cette petite ville qui l’accueille pour quelques semaines en résidence d’auteur.

Mais le romancier n’est pas un novice et c’est l’occasion pour lui (pour Serge Joncour ?) de nous livrer quelques-uns de ses petits secrets.

« Au pire je me replie… »

« Face à moi, assis autour des tables en plus, ils étaient une bonne douzaine, je les sentais aussi farouches que des élèves face a un nouveau prof même si, en la circonstance, ils avaient là un auteur totalement décrédibilisé. […]

Alors je fis vite diversion en parlant de ce qu’on allait faire, je réfléchissais tout haut, je ne savais pas quoi leur donner comme exercice, pour chaque nouvel atelier d’écriture j’improvise en fonction de ce que je ressens des personnes présentes, au pire je me replie sur les exercices de base, la prosopopée ou l’écriture d’une histoire à partir de dix mots piochés ou hasard dans le dictionnaire, chacun la sienne.

Ou bien encore on pourrait se lancer dans la séquence narrative alphabétique, ce serait plus simple, oui sans doute qu’on ferait cela, écrire une très longue phrase dont chaque mot commence par une des lettres de l’alphabet prises dans l’ordre. Mais c’est participants-là, je les trouvais curieusement déboussolés, je sentais qu’ils étaient perdus dans mes explications. Dans leurs regards, je devinais même de la défiance, déjà il se méfiais de moi, alors qu’on n’avait encore rien fait. »

L’écrivain national, de Serge Joncour, Flammarion, 2014, 390p. 21€.

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