Sur les sentiers de la réécriture avec Nabokov

A force de travailler et d’écrire sur la réécriture, on fait des découvertes formidables. Comme ce roman de Nabokov, étonnant exercice de style. Réécrire, c’est gommer, effacer, biffer, raturer, supprimer, ajouter ? Oui. Non. Pas seulement. Bel exemple.

« Parmi les documents juridiques, je trouvai un bout de papier sur lequel il avait commencé d’écrire une histoire – il n’y avait qu’une unique phrase s’arrêtant court, mais qui me donna l’occasion d’observer le bizarre procédé de travail de Sébastian consistant, en cours de composition, à ne pas biffer les mots qu’il venait de remplacer par d’autres ; si bien que, par exemple, la phrase sur laquelle j’étais tombé se déroulait comme suit : « Comme il avait le sommeil Ayant le sommeil profond, Roger Rogerson, le vieux Rogerson acheta, le vieux Rogers acheta, craignant tellement Ayant le sommeil profond, le vieux Rogers craignait tellement de manquer le lendemain, Il avait le sommeil profond. Il craignait mortellement de manquer l’événement du lendemain la splendeur un des premiers trains la splendeur aussi ce qu’il fit fut d’acheter et de rapporter chez lui non un mais huit réveils différents par la taille et la vigueur du tic-tac neuf huit onze réveils de différentes tailles lesquels réveils neuf réveils qu’il plaça qui fit ressembler sa chambre plutôt à. »

Vladimir Nabokov, La vraie vie de Sébastian Knight, Gallimard.

Sur les sentiers de la réécriture avec Nabokov

Les ateliers d’écriture dans l’actualité culturelle

Un film de fiction appuyant son scénario sur un atelier d’écriture, c’est plutôt rare. Des romans, oui, il y en a eu. Par exemple celui de Chefdeville, en 2009, très social et plein de dérision, sobrement intitulé L’Atelier d’écriture : les tribulations d’un écrivain sans succès qui devient animateur d’ateliers d’écriture dans des collèges dits sensibles.

Ou, en ce début d’année 2017, le roman jeunesse de Jean-Philippe Blondel, Le Groupe. En quatrième de couverture de ce livre publié chez Actes Sud Junior, ce texte :

François Roussel, professeur d’anglais et écrivain, se laisse convaincre de monter un atelier d’écriture pour les Terminales de son lycée. Il se demande tout de même qui cela pourrait bien intéresser. Et puis les premiers inscrits arrivent : Léo, Émeline, Nina… et même Boris, le rigolo de la Terminale ES. Ils seront douze au total, dix élèves et deux profs, réunis une heure par semaine dans un monde clos pour écrire. Pour tous, c’est un grand saut dans l’inconnu. Les barrières tombent, ils seront tous au même niveau, à découvert. Un groupe à part. Avec des révélations, des révoltes, des secrets qu’on dévoile. Des chemins qui se dessinent…

Des livres donc. Le film, lui, a été présenté lors du dernier Festival de Cannes. L’Atelier, de Laurent Cantet, raconte l’histoire d’une auteure de polar (interprétée par Marina Foïs) chargée d’animer un atelier d’écriture pour des jeunes en insertion. Télérama a déjà consacré un article à ce film qui sortira en salles le 11 octobre 2017.

Olivier Quelier

La bande annonce est ici : 

Bibliographie

L’Atelier d’écriture, Chefdeville, Éditions Le Dilettante, 2009, 256p.

Le Groupe, Jean-Philippe Blondel, Éditions Actes Sud Junior, 2017, 144p., 13,50€

 

 

 

Les ateliers d’écriture dans l’actualité culturelle

Petit guide de lecture de ce livre

Quand on l’ouvre, on découvre dès les premières lignes de                                         Ce livre

qu’il sera composé de cinq parties évoquant,

« de différentes manières,

le sujet global

de l’œuvre dans son ensemble ».

 

Pour le dire autrement, l’essence de                                                                                  Ce livre

est de se demander comment un texte produit du sens et la nature même de ce sens.

Pour le lire autrement, disons que parcourir                                                                   Ce livre

revient à appuyer sur Crtl+u sous Windows et appréhender la méta-littérature

comme on plongerait dans les méta-données.

 

Ça a l’air compliqué, comme ça, d’aborder,                                                                      Ce livre

mais ce n’est pas le cas.

Il est même assez jubilatoire,                                                                                             Ce livre

j’allais dire jouissif.

C’est sans doute parce qu’il contient,                                                                                Ce livre

une bonne dose d’humour et de dérision

 

[Intertitre respectant les sacro-saints préceptes de l’écriture web]

 

Vous le comprenez en lisant                                                                                             Ce texte

qui se veut (s’espère) poreux de                                                                                       Ce livre

que celui-ci requiert une lecture micro-typographique,

qui n’est pas la moindre de ses surprises

ni la plus inaboutie

(si tant est qu’une autre soit inaboutie…)

de ses ambitions

 

Mais de quelle ambition parle-t-on à propos de                                                            Ce livre

signé Guy Bennett, qui a traduit                                                                                     This book

avec Frédéric Forte et déjà auteur,

en 2015, de Poèmes évidents ?

 

Il semble ne parler que de lui-même,                                                                              Ce livre

mais est-ce vraiment le cas ?

Et l’essence même de                                                                                                        Ce livre

en serait-elle livrée, comme écrit/promis,

page 69 ?

 

L’auteur est facétieux,

n’apporte que peu de réponses,

ou pour le dire à nouveau autrement, offre avec                                                          Ce livre

plus de serrures qu’il ne propose de clefs

« théoriques et techniques

de la matière qui le constitue ».

 

Le lecteur n’en a jamais fini avec                                                                                     Ce livre

tant il donne d’épaisseur à la réflexion.

Sans doute parce qu’il tente d’explorer,                                                                         Ce livre

« les limites

et les fins

de l’autoréflexivité, ainsi que sa place,

[…]

dans l’écriture

littéraire

contemporaine.

Olivier Quelier

 

Ce livre, de Guy Bennett, éditions de l’Attente, 2017, 96p. 11€.

Petit guide de lecture de ce livre

François Bon : « Au plus obscur de là où naît le langage… »

C’était toute une vie aurait dû être le récit d’un atelier d’écriture mené durant deux ans par François Bon dans une petite ville du sud de la France : « Ce qui force à écrire, c’est que les mots qu’on a reçus n’auront peut-être pas d’autre mémoire, et qu’ils vous hantent : un dépôt trop lourd. De ces visages qu’on a connus, l’un a disparu. »

Alors, le projet n’est plus viable, l’enjeu devient autre et bien plus important : « Le livre n’est plus ce  » journal  » qu’on projetait, mais bien le choc et l’émotion où on a été, à connaître ces visages et recueillir ces mots. Et c’est à la fiction d’en organiser les images, au nom de cette mémoire. »

De ce livre fort et bouleversant, j’ai tiré cet extrait, pas parce qu’il est le plus puissant, mais, plus simplement, parce qu’il évoque le début, le départ de tout ce qui se dira, s’écrira, se vivra : la première séance de l’atelier d’écriture.

Elles étaient là dans la grande salle moderne, au première étage de la bibliothèque, avec des baies vitrées et un balcon pour fumer. Je ne savais pas encore faire, je ne savais pas qu’à condition d’être extrêmement précis dans la demande qu’on a, et l’exigence de cette demande quant à ce qu’on peut en tirer pour soi-même, on peut dès la première séance les emmener au plus obscur de là où naît le langage, hors de toute convention et partage. C’est par elle et avec elles que j’ai appris, parce que cette zone obscure et violente elles y allaient sans moi. Qu’on peut y aller au culot, prendre un mot et y entrer, si ce mot fait partie de la poignée des passeurs.

C’était toute une vie, de François Bon, éditions Verdier, 1995. Disponible aussi sur le Tiers Livre.

François Bon : « Au plus obscur de là où naît le langage… »

Vincent Delerm, tous les garçons (et les filles…)

A présent, le dernier album de Vincent Delerm, est superbe. Onze chansons élégantes et désabusées, qui jouent de l’orchestration comme pour mieux contraster avec le précédent, Les Amants parallèles, projet formel et structuré. Onze chansons, dont Le garçon, touchant autoportrait presque sépia, plein de tendresse et de nostalgie.

Une belle chanson, d’autant plus belle qu’elle est, sinon universelle, du moins si humaine et si personnelle que chacun peut se l’approprier. Quel beau support pour pratiquer l’écriture, plus fort encore qu’un Je me souviens de Georges Perec. J’ai hâte de le partager en atelier.

Le garçon

Et je suis le garçon
Celui qui vous aimait
Sous la neige à Beaumont
Sur la plage en juillet

Je suis celui qu’on voit
Sur cette photographie
Cow-boy cousin Thomas
Panoplie

Je suis le garçon
Celui qui vous aimait
J’ai changé pardon
Quelquefois toi tu me reconnais
Je suis le garçon
Délavé en tailleur
Pareil à l’intérieur

Et je suis celui-là
En février à Rouen

Qui veut faire Barbara
Pour vingt-et-un payants
Un soir dans l’amphi trois
Un soir il y a longtemps
Je suis resté là-bas
Etudiant

Je suis le garçon
Celui qui espérait
J’ai changé pardon
Mais toi parfois tu me reconnais
Je suis le garçon
Dans la loge à vingt heures
Pareil à l’intérieur

Je suis le garçon dont les oreilles devenaient rouges en approchant des fêtes foraines.
Je suis le garçon qui était le seul garçon dans le cours de danse.
Je suis le garçon qui devait regarder la route en voiture.
Je suis le garçon qui n’a pas vu la Guerre des étoiles.
Je suis le garçon qui a demandé un autographe à Bruno Marie-Rose.
Je suis le garçon qui faisait partie d’un groupe de cold-wave.
Je suis le garçon qui était ami avec Vincent Schmitt.
Je suis le garçon qui a perdu un ami d’enfance.
Je suis le garçon qui est parti vivre à Paris.
Je suis le garçon qui a vécu métro Alésia, métro Barbès, métro Poissonnière, métro Belleville.
Je suis le garçon dans la nuit sur le balcon de la clinique des Diaconesses.
Je suis le garçon qui a déclaré un enfant à la mairie du 12e arrondissement.
Je suis le garçon qui a déclaré un autre enfant à la mairie du 12e arrondissement.
Je suis le garçon celui qui vous aimait sous la neige à Beaumont.

Et en live :

Vincent Delerm, tous les garçons (et les filles…)

Mes yeux dans vos yeux, Charles Baudelaire [Atelier d’écriture au Musée Fabre]

Jeudi 18 mai. Musée Fabre de Montpellier. Au milieu des œuvres d’art, la proposition de Marie Bourjea, responsable du DU d’animateur d’atelier d’écriture de l’université Paul-Valéry, est simple.

Il s’agit, en cette matinée venteuse en ensoleillée, d’entrer dans le tableau, de pénétrer dans la toile et de soutenir la contemplation de l’œuvre par un texte littéraire. Vivre la peinture de l’intérieur, comme le vivrait « un livre posé sur la table ».

Je me suis installé face à Baudelaire, peint par Gustave Courbet. Pour un dialogue que je partage ici.

 

 Mes yeux dans vos yeux

 

Vous m’attendiez. Depuis longtemps vous m’attendez. Je viens, quelquefois. Pas assez souvent je sais, trop rarement je sais. Vous tournez le dos aux étangs de Palavas, indifférent à cette feignasse de fileuse qui ronflote frileusement à vos côtés.

– Tu sais, moi, quand je suis plongé dans un livre…

Autour de vous, le patron fanfaronne. Il n’y en a que pour lui dans la salle, Gustave par ci, Gustave par là. C’est lui qui, la première fois, m’a interpellé, je l’avoue. Avec son bâton de marche et sa barbe de hipster… – de « hipster », c’est un… une sorte de… peu importe, pardonnez-moi. Je lui ai dit bonjour, comme tout le monde. Puis j’ai tourné mon regard vers la gauche, et je vous ai vu. Vous n’avez pas levé les yeux.

– Tu sais, moi, quand je suis plongé dans un livre, une pipe au bec…

Vous êtes sombre. Je parle du tableau, non de votre humeur. Bien avant le blues, le bad et le seum, vous avez filé le spleen à des générations d’ados qui, entre un joint et une fille, s’entêtaient à maltraiter les fleurs.

Je reviendrai, vous savez. Encore et encore. Vous finirez par craquer. J’ai tout tenté, déjà : les correspondances, la méditation… J’ai moqué votre ridicule foulard jaune ; je suis venu avec quelques femmes faciles. Aucune réaction. Mais je reviendrai. Vous finirez bien par me regarder

et je planterai mes yeux dans vos yeux, bien plus fort que Nadar

et je plongerai dans votre stupre et votre misère,

vos errances et votre mystère,

vos galères et votre génie

– Tu sais, moi, quand je suis plongé dans un livre, pipe au bec, une toile d’éternité me recouvre. L’éternité est mon seul horizon.

Olivier Quelier

Mes yeux dans vos yeux, Charles Baudelaire [Atelier d’écriture au Musée Fabre]

« Les mots dits » du Projet verbal

À l’heure du numérique, des réseaux sociaux, des blogs et des sites participatifs tels que Medium ou Wattpad, peut-on continuer d’ignorer les textes évolutifs, « interminés » et interminables parce que collaboratifs parfois, souvent réécrits à l’envi — à l’infini — par leur auteur ou leurs auteurs, moins par souci d’embellissement ou d’amélioration (à quelle aune ? sous quel dogme ? avec quelle légitimité ? dans quelle but ?) que pour continuer d’essorer le texte, d’en extraire sinon tout, du moins au maximum, le potentiel ?

Avec Projet verbal, j’ai lancé un texte qui mue au gré de mes ajouts, de mes modifications, au gré aussi des apports des uns et des autres. Je mettrai bientôt en ligne une version contributive.

À ma proposition, Vincent Daumail, éditeur ami et fidèle lecteur (et relecteur) du blog GrandeurSRvitude, a préféré la rédaction d’un texte autonome, inspiré du premier, mais très personnel. Je le partage ici avec un grand plaisir.

Olivier Quelier

Les mots dits

Dis, tu me diras les mots ?

Tu me diras les mots, dis ?

Ceux que l’on murmure

Et ceux que l’on hurle

Qu’on grave sur les murs

Ou vomit en cellule

Mot de roi, roi des mots, et le commun des mots

Mot humble par excellence, celui de tous les jours

Mot de rien, croque-mot, celui de tous les maux

De ceux qu’on n’oublie pas, qui riment avec toujours

Et les mots arc-en-ciel aussi ?

Ce sont les mots de la situation…

Du bleu, pour les yeux de la belle

L’enseigne, les néons ou la célèbre note

Jusques au rouge, pour les rouges du soleil

La marge de l’instit ou bien les amours mortes

Enlacés pour l’éternité, sur l’écorce d’un arbre

Pour être dépouillés dans un bureau de vote

Avec obstination, gravés dedans le marbre

Ou simplement tagués, sur un mur, une porte

Motus, mots tus, dits à demi, croisés, fléchés…

Je vous veux tous, pas question de choisir !

Léchés, brillants, polis, pas l’ombre d’une faute

Éclats ronéotypes, électrochocs de lutte

Ruses de coin de page, volige de litote

Ambigus, secoués, vertige d’anacoluthe

Des petits et des grands – et ma foi tout de suite !

Des gros et des finauds, des incompréhensibles

Ânonnés, bredouillés, un lendemain de cuite

Savoureux billets doux, pour les âmes sensibles

Mots d’ouverture, mots qu’il faut, toujours,

Vous aurez le dernier mot, le mot de ma fin…

Vincent Daumail, 21 février 2017

 

 

 

« Les mots dits » du Projet verbal