Atelier d’écriture : des cadavres à pipe et à moustache

Il est des endroits, joyeux et créatifs, où la pipe devient chaleureuse, la moustache jalouse et l’épilation, blonde. Compte-rendu d’une séance d’atelier d’écriture consacrée aux cadavres exquis.

Il suffit d’un groupe de stagiaires en graphisme, d’un projet stimulant et d’un intervenant accro aux mots, jeux de mots et jeux sur les mots pour que les couloirs de l’école prennent des airs souriants et mystérieux.

Le « cadavre exquis » est un incontournable des ateliers d’écriture. Il devrait l’être des cours de journalisme, qu’ils s’adressent aux rédacteurs ou aux secrétaires de rédaction. Parce que le mot est un matériau que tous doivent s’approprier pour mieux l’utiliser, le triturer, le malaxer, pour qu’il transmette l’information ou rende l’émotion, pour qu’il « fasse sens » comme dit l’époque.

Spécialistes de l’image, du logo, du design, en un mot —et pardon pour le propos réducteur — de la communication visuelle, les graphistes avaient pour challenge d’associer les textes à leurs recherches, à leur réflexion.

Du placard de la créativité

Rien de mieux pour s’y essayer que d’en revenir aux valeurs sûres : Georges Perec, les Oulipiens, les surréalistes. Ces derniers ont inventé le jeu du Cadavre exquis. L’écrivain André Breton en donne cette définition : « Jeu qui consiste à faire composer une phrase, ou un dessin, par plusieurs personnes sans qu’aucune d’elles puisse tenir compte de la collaboration ou des collaborations précédentes. »

Autrement dit : chaque participant écrit un morceau de phrase (sujet, verbe, complément) sans savoir ce que le précédent a écrit. La première production née de ce jeu, et qui lui a donné son nom, fut : « Le cadavre exquis boira le vin nouveau ».

Sur ce canevas, les graphistes ont sorti quelques cadavres du placard de leur créativité. Quelques exemples meublent en ce moment le décor.

Rien de gratuit dans cet exercice

L’exercice n’a rien de gratuit. Il permet d’évacuer les réticences et les exacerbations. Puis, surtout, de se recentrer sur un sujet très précis. Mais ceci est une autre histoire. De mots et d’amour.

(Une première version de cet article a été initialement publiée sur le site emi-cfd.com en décembre 2014).

 

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Atelier d’écriture : des cadavres à pipe et à moustache

« À quoi tu penses ? » Inoubliable variation d’Hervé Le Tellier

C’est l’un des titres les plus drôles et les plus faciles à retenir : Les amnésiques n’ont rien vécu d’inoubliable. Un ouvrage signé Hervé Le Tellier, journaliste, écrivain, dramaturge. Membre de l’Oulipo depuis 1992, il propose dans ce livre près d’un millier de réponses à cette simple question : « À quoi tu penses ? ».

Une subtile et amusante variation sur les listes chères aux Oulipiens et à Georges Perec en particulier, dont l’ouvrage Je me souviens est sans aucun doute ici un modèle inspirant.

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Court extrait :

À quoi tu penses ?

Je pense qu’une des raisons pour lesquelles je n’ai jamais sauté d’un pont à l’élastique, c’est que j’ai peur de pisser de trouille, et d’être à l’envers à ce moment-là.

À quoi tu penses ?

Je pense que je suis incapable de résister à une femme à qui je plais, et je m’en moque d’être un type facile.

À quoi tu penses ?

Je pense qu’en roulant sur l’autoroute, on aperçoit de très jolis châteaux, où l’on aimerait bien habiter. Et puis on se rappelle qu’ils sont près de l’autoroute.

À quoi tu penses ?

Je pense qu’avec un peu d’imagination, on a du mal à rester fidèle, mais qu’avec énormément d’imagination, ce doit être possible.

À quoi tu penses ?

Je pense que je n’ai pas beaucoup d’imagination.

Pour tous ceux qui aiment les mots, les jeux de mots, les jeux sur les mots et l’écriture à contraintes, le site de l’Oulipo est incontournable !

« À quoi tu penses ? » Inoubliable variation d’Hervé Le Tellier

John Le Carré : une histoire entre chien et chat

C’est une anecdote régulièrement évoquée en atelier d’écriture et que je lance parfois en cours. Une de ces règles qu’on avance moins comme vérité absolue — ce serait absurde — que comme dynamique incitation à l’écriture.

IMG_0381Je l’ai retrouvée par hasard dans un article du Nouvel Observateur (octobre 2013). Sous la plume de John Le Carré, la citation diffère un peu de celle que je connais.

L’auteur de L’Espion qui venait du froid écrit : « The cat sat on the mat is not a story. But the cat sat on the dog’s mat is the beginning of a story » (« Le chat s’est assis dans son panier n’est pas une histoire. Mais le chat s’est assis dans le panier du chien est l’amorce d’une histoire »).

J’avais entendu cette anecdote sous une forme légèrement différente, commençant par : « Le chat est couché sur le tapis… » . Je vous l’accorde, cela ne fait guère de différence. Mais je tenais ce propos pour être d’Ernest Hemingway.

Cela dit, ce ne serait pas la première fois qu’on lui attribuerait une phrase qu’il n’a pas écrite ou prononcée.

Olivier Quelier.

John Le Carré : une histoire entre chien et chat

Vincent Delerm : pourquoi le name dropping ?

Le name dropping est une technique visant à utiliser des noms de célébrités, de lieux, de marques, de magasins, de références culturelles (films, objets, publicités, etc.) pour diverses raisons. En marketing, en politique, en soirée même, l’idée générale est de briller en société. Avec un usage plus littéraire, le name dropping permet de poser une époque, un milieu, un cadre culturel et social qui typent vraiment le texte, qu’il soit article ou chanson.

La liste de la foule

Quand j’étudie le name dropping avec mes étudiants, je m’appuie toujours sur les chansons de Vincent Delerm. Bien sûr, j’évoque d’autres artistes, comme MC Solaar (superbe Carpe Diem)…

Ménélik, Rose (La Liste) ou encore Alain Souchon (Foule sentimentale)…

Mais Delerm, j’adore. Je ne vais donc pas me priver de reprendre Fanny Ardant et moi, Les filles de 1973 ont trente ans ou Deutsche Grammophon.

Les souvenir se ramassent à la Perec

Après lecture ou écoute des paroles, les stagiaires peuvent écrire des textes légers (amusement garanti en atelier) et sont aptes à appréhender les écrits de Georges Perec, dont l’incontournable Je me souviens.

Dans un article, Vincent Delerm explique pourquoi les noms propres occupent une telle place dans ses albums précédents. À tel point d’ailleurs qu’un internaute a consacré un site aux personnages dans ses chansons.

« À mes débuts, explique Vincent Delerm, l’étudiant que j’étais n’avait pas assez vécu pour décrire la vie autrement qu’à travers des références culturelles. Quand je décrivais une chambre, j’avais en tête celle d’Antoine Doinel ; quand je parlais d’une relation amoureuse, me revenaient les souvenirs de Trintignant et Françoise Fabian dans Ma nuit chez Maud, d’Éric Rohmer ».

Ôte-toi de là qu’Oldelaf…

Cette technique du name dropping n’est plus de mise dans le dernier opus de Delerm, Les Amants parallèles, qui ne reprend que trois noms propres : Dalida, Joe Montana et Mia Farrow.

Pas grave ; j’ai découvert récemment Oldelaf. Très fort en name dropping, Oldelaf, comme le prouve sa chanson Kleenex.

Olivier Quelier.

 

Vincent Delerm : pourquoi le name dropping ?

Mortel, le cadavre exquis chanté par Gainsbourg

On connaît mon goût pour les ateliers d’écriture créative et pour les jeux sur les mots. Après tout, ils constituent le matériau de base de toute écriture, quel que soit le support auquel ils sont destinés. J’y consacre donc, autant que possible, des séances ludiques et interactives avec stagiaires et étudiants, ravi de constater, à chaque fois, des avancées tangibles dans la rédaction ou son approche.

Le « Cadavre exquis » est un incontournable de ces ateliers. Le jeu a été  inventé par les Surréalistes dans les années 1920. Il s’agit, selon le Dictionnaire abrégé du surréalisme, d’un jeu  « qui consiste à faire composer une phrase, ou un dessin, par plusieurs personnes sans qu’aucune d’elles puisse tenir compte de la collaboration ou des collaborations précédentes ».

Depuis près de cent ans, son succès ne se dément pas. Pour preuve, Serge Gainsbourg lui a consacré une chanson, donc voici le texte et la vidéo.

Olivier Quelier.

Le cadavre exquis 

Si l’on jouait au jeu du cadavre exquis

Histoire d’nous passer un peu notre ennui

Tu écris un mot n’importe quoi

Et moi j’en inscris un autre après toi

La petite mouche à merde

A mis des bouchées doubles

Y a des coups d’pied qui s’perdent

Dans les roubles

Oui c’est ça le jeu du cadavre exquis

Nous allons y jouer toute la nuit

Emmanuelle aime les caresses

Buccales et manuelles

Remue un peu tes fesses

Me dit-elle

Moi j’préfère jouer au jeu du cadavre exquis

Que de l’enfiler toute la nuit

L’humour noir vient d’Afrique

Exemple Amin DiDi

Je bande magnétique

Pour lui

Si l’on jouait au jeu du cadavre exquis

Histoire d’nous passer un peu notre ennui.

Auteur : Serge Gainsbourg. Compositeur : Serge Gainsbourg. © Melody Nelson Publishing – 1975.

A lire aussi :

Gainsbourg et le français, dans En relisant ta lettre.

Mortel, le cadavre exquis chanté par Gainsbourg

Clichés : l’arroseur… à la rose

Lorsque j’aborde avec mes étudiants le cours consacré aux lieux communs, clichés et autres poncifs, je leur cite à chaque fois cette phrase : « Le premier qui compara une femme à une rose était un poète. Le deuxième était un imbécile ». Sans, je l’avoue, en savoir beaucoup plus…

Et voilà qu’au hasard d’une relecture rapide de C’était bien de Jean d’Ormesson, je tombe, au chapitre intitulé Nous en avons tant vu, sur la relation par l’auteur de la même anecdote, mais complétée et enrichie.

Il s’agit en fait d’un échange entre Jorge Luis Borges et Roger Caillois que je partage ici :

« Le premier, disait Borges, s’inspirant peut-être de Nerval, qui compara une femme à une rose était un génie.

– Oui, répondait Caillois, mais le deuxième était un imbécile.

– Oui, reprenait Borges, mais le troisième était un classique ».

Voilà un entretien qui, livré complet, devrait (re)lancer le débat sur le cliché et son utilité…

Olivier Quelier.

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Le poète et la rose : une relation bien ancienne…

C’était bien, de Jean d’Ormesson, éditions Héloïse d’Ormesson.

Clichés : l’arroseur… à la rose