L’hymne à la nature de Jean Giono

Il est court et lumineux, ce portrait de l’Homme qui plantait des arbres signé Jean Giono. L’homme, c’est Elzéard Bouffier, un berger solitaire et silencieux qui, dans les Alpes arides du début du 20e siècle, plante, plein de sérénité, jour après jour, plein d’humilité, année après année — plante des glands, des centaines, des milliers de glands qui recouvriront peut-être, plus tard, les terres escarpées qu’il arpente, avec patience, jour après jour, avec obstination, année après année.

Les fonctionnaires imbéciles et les benoits politiciens qui dans le futur n’hésiteront pas à déforester à tout-va croient au travail de la nature, bonne fille, ramenant, d’arbre en arbre, l’eau dans les sources et les habitants dans les villages désertés. Ils ne remercient pas la nature, les imbéciles — ils ne la remercient jamais. Ils ne remercient pas le vieil Elzéard (ils n’y pensent même pas, fermés à cette générosité magnifique qu’ils ne soupçonnent à aucun moment).

Jean Giono célèbre un homme à l’acharnement paisible, discrète main de Dieu qui a trouvé comment préserver et partager son bonheur. Son texte vient s’enraciner dans la nouvelle collection Folio Cadet relancée par Gallimard, dans un ouvrage servi par les magnifiques illustrations d’Olivier Desvaux, pas cher (6,90€), recommandé par l’Education nationale et destiné aux enfants dès 8 ans. Car il n’est jamais trop tôt pour leur faire lire Giono. Ni pour leur apprendre à regarder les arbres.

Olivier Quelier

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L’hymne à la nature de Jean Giono

« Les mots me manquent »

Les mots me manquent. Me manquent comme un absent, un disparu, un trop tôt parti, jamais revenu. Me manquent et laissent comme une page blanche, un trou noir, une vacance rédhibitoire.

Les mots me manquent aussi dans l’autre sens. Me manquent, que je sois précis, dans l’autre acception de la formule : je ne sais plus quoi dire, en vrai.

En un sens, je n’ai plus les mots…

Je ne lis plus guère, ou des semaines sur un même livre, pages sautées, pages survolées. J’ignore ma bibliothèque, les livres s’empilent, je fais face, j’évite la médiathèque, impression d’errer au milieu des milliers de volumes dans des couloirs sans faim, alors…

Je n’écris plus, ou presque. Même si ce que je viens de saisir sur l’ordinateur dément au fur et à mesure ce que j’énonce. Mais au prix de quel effort, de combien de temps, de reports, de remords, de rejets… La question l’obsession, toujours les mêmes : à quoi bon ? Il fait si beau dehors, le jardin est en fleurs, le chat se prélasse sous le figuier ; la pluie est légère, passagère, le chat se lasse, sous la verrière. La météo ruine mes rares envies, dépression passagère sur la passion d’une vie.

Curieuse sensation de se détacher de ce qui a construit page après page ce qu’il faut bien appeler une vie, comme si l’encre de ces pages après pages s’effaçait lentement au rythme des bruines de printemps, perdant leurs forces, leurs couleurs…

J’ai la vie lavis, c’est là le drame, tout passe tout s’efface, j’aurais de quoi tenir des feuillets et des feuillets avec cette antienne, tiens, mais je n’écris pas, non, enfin quand j’écris je n’écris pas long, non, quand je vois tout ce qui se déplie se déploie se déroule et dégueule sur les réseaux je plie je ploie et souvent je remballe, je suis mauvais compagnon je crois mais tout ça m’angoisse,

à quoi bon
à quoi suis-je bon
pas à écrire long mais bon, j’ai écrit c’est déjà ça
337 mots

J’arrête là, c’est déjà ça
Je n’aurais pas fait mieux
Mais n’aurais-pas mieux fait de…

Olivier Quelier.

 

« Les mots me manquent »

Cizia Zykë, aventurier de l’édition populaire

Face à ce bonhomme-là, on se serait sans doute senti comme Frédéric Moreau rentrant chez sa mère et apercevant, sur le bateau du retour, ce fameux gaillard exotique… Car il était impressionnant, Cizia Zykë, lui qui a bouleversé le paysage de l’édition, dans les années 1980, en publiant des livres comme Oro, Sahara ou Parodie. Thierry Poncet retrace Zykë l’aventure chez Taurnada éditions…

Mon souvenir de Zykë, c’est ce vendredi soir où, invité dans l’émission Apostrophes, il répond à Bernard Pivot qui lui demande s’il a déjà tué : « On ne pose pas ce genre de question. — Mais moi je vous la pose, reprend Pivot. — Je ne vous répondrai pas. »

Cizia Zykë n’était pas qu’un phénomène éditorial, c’était un phénomène tout court, aventurier, trafiquant, chercheur d’or, homme de bonnes affaires et de mauvais coups qui cherchait la fortune et fuyait le quotidien des employés modèles. Cette vie de roi, richissime un jour et fauché le lendemain, un de ses plus proches courtisans la raconte dans un livre décoiffant et ébouriffé, pas bien élevé, pas politiquement correct mais si vivant, si torride, si enthousiasmant qu’on le lit au rythme déjanté de son auteur, Thierry Poncet, m’sieur Poncet comme disait le patron.

Avant, un grand bandit

Zykë l’aventure, sous-titré « d’après une folle histoire vraie », est un livre enlevé qui raconte comment une rencontre dans un PMU de la rue du Faubourg-Saint-Martin change le destin de Thierry Poncet, devenu en un instant lieutenant-chauffeur-homme à tout faire et surtout secrétaire, nègre et documentaliste de Cizia Zykë.

Le lecteur voyage beaucoup dans ce livre, autant que les personnages y boivent, y baisent et y consomment des substances illicites plus ou moins fortes. On passe de chambres minables à des palaces et des maisons somptueuses, on passe de bordels en boxons et en lupanars, on passe d’un pays à l’autre avec toujours autant de soif de vie, d’inattendu et… d’écriture.

Le premier intérêt de ce livre est de nous présenter un Zykë à l’ouvrage, réfléchissant, élaborant, dictant son texte à un m’sieur Poncet réactif et survitaminé. Ces deux-là écriront quelques-uns des plus gros succès de l’édition : Oro, Sahara, Parodie, Fièvres, la série des Tuan Charlie... Zykë s’enorgueillit de cette réussite et de son nouveau statut : « Avant, j’étais un grand bandit mais maintenant je suis un écrivain. »

Il veut faire imploser le monde de l’édition parisienne et ne manque pas de jouer de ses mauvaises manières face à la gente germanopratine, poussant la moquerie jusqu’à réclamer ses fastueux à-valoir et ses millions de droits d’auteur en billets de banque qu’il fourrait avec nonchalance dans un grand sac.

Le style, M’sieur Poncet

Thierry Poncet.

L’autre intérêt, et non le moindre, est le style de Thierry Poncet. Car on n’est ici ni dans le livre populaire mal écrit ni dans l’ouvrage de commande. Poncet a retenu la leçon de son patron : « Le langage de Zykë ne souffre aucun relâchement. Jamais de pause. Pas de faiblesse ni de temps mort. Sont bannis toutes les suavités du « bien-écrire », toutes les formules coulantes qui embellissent le propos, toutes les miséricordes que me seraient les subordonnées, les comparaisons imagées et les formules poétiques.

Non.

C’est brut.

Violent.

Chaque phrase s’assène, coup à la tête du lecteur, sec, net et impitoyable entre ses deux points. »

Oui, Poncet a retenu la leçon, qui livre quelques brillants exercices de style, comme dans cette scène entre « gendelettres » : « Ça bavarde. Ça bavasse. Ça mélasse. Ça ressasse. Ça jacasse. Ça se passe les plats. Ça se passe la brosse. Ça se repasse la sauce. Ça se répond. Ça se répand. Ça rebondit. Ça s’ébaubit. Ça se théorie. Ça se théorème. Ça se ah-oui-mais-quand-même. Ça se vous n’y pensez pas. Ça se vous avez bien raison. Ça se mon cher. Ça se ma chère. Ça se macère… »

Voyou élégant, superbe et imposant, Zykë a secoué le monde de l’édition de ses mauvaises manières et de ses bonnes idées éditoriales. Il est raconté avec tendresse et justesse par Thierry Poncet. Rien de moins normal entre « gens de sac et de corde ».

Olivier Quelier

Thierry Poncet, Zykë l’aventure, Taurnada éditions. 14.99€.

Cizia Zykë, aventurier de l’édition populaire

« Depuis l’au-delà », Bernard Werber fourbit ses âmes de romancier populaire

J’ai lu ce livre Depuis l’au-delà. Ça a été une sacrée bonne surprise. Ce roman de Bernard Werber est plein d’esprit(s), de spirites, d’âmes errantes, d’égrégores et de médiums… Autant dire que je ne partais pas serein, pas certain de plonger dans 430 pages, ballotté entre monde immatériel et immondes matériels. Et pourtant…

Je n’abordais pas vraiment serein Depuis l’au-delà. Et pourtant  j’ai vite été rassuré : Werber a ce génie du romancier de tout oser, sans crainte : faire intervenir les défunts Napoléon, Conan Doyle et Mitterrand, balancer des blagues potaches et livrer des scènes de grande comédie… Ça marche : le lecteur, ravi, accepte tout. Le pitch est simple, mais (diablement ?) efficace : écrivain de romans à suspense, Gabriel Wells est assassiné. Son âme errante décide de retrouver le meurtrier avec l’aide d’une médium, Lucy Filipini. Et tenter de percer, tant qu’à faire, le mystère de la mort.

Gabriel Wells

Le grand talent de Bernard Werber, c’est d’allier à son imagination sans limite une certaine candeur ancrée dans l’optimisme. La trame de son roman s’enrichit d’extraits de la « fameuse » Encyclopédie du savoir relatif et absolu d’Edmond Wells. Un personnage fictif, créé par l’auteur, mais dont les articles sont d’une incroyable richesse. Non, je ne vous en dirai rien, allez donc découvrir, c’est renversant.

L’autre bonne idée de Werber, c’est d’avoir fait de son personnage principal un auteur populaire de romans à suspense. Un bon moyen de glisser de respectables vérités et, en plus de régler quelques comptes, livrer quelques-unes de ses convictions d’écrivain. Aux arguments de Jean Moisi, acariâtre critique littéraire redouté du fretin parisien à cause de son pouvoir éminemment gris et piètre auteur dont les ouvrages soi-disant autofictifs comptent plus de mensonges que de lecteurs — à Moisi, donc, Wells/Werber oppose une défense du roman de genre, grand public, nourri à l’aventure, à l’imagination.

« La viande, c’est l’intrigue »

Moisi l’aigri nombriliste face à Wells/Werber. Ma religion est faite, j’ai toujours aimé les raconteurs d’histoires et le mépris dans lequel la presse littéraire les maintient encore m’incite à continuer à les lire. Qu’écrit-il, Werber, en illustration de ces propos ? D’un critique qui reproche son absence de style à Gabriel Wells, il dit : « La littérature qu’il aime est essentiellement cosmétique. C’est du maquillage qui sert à cacher les rides et les boutons. La forme est mise en valeur pour dissimuler la faiblesse du fond. Ou, pour utiliser une autre image, le style est la sauce d’un plat. On met beaucoup de sauce, bien grasse et bien salée, de la sauce au beurre ou de l’huile de friture, quand on veut saturer les papilles pour cacher le goût de la viande. Or, pour moi, la viande, c’est l’intrigue. Si elle est bonne, elle n’a pas besoin de sauce. »
Un peu plus loin : « L’autofiction, qui est en effet l’unique littérature à la mode actuellement en France (ou plutôt à Paris), n’est qu’une thérapie déguisée. L’auteur qui raconte par exemple son enfance n’a rien inventé : il se contente d’observer. Ce n’est pas lui qui crée ses parents, son cadre de vie, ceux qui participent à sa vie. Ces écrivains ne sont rien d’autres que des autobiographes, et ils devraient indiquer « Dieu » comme co-auteur puisque c’est lui qui a inventé les acteurs, le décor et même les situations qu’ils décrivent. »

Au-delà de ça

Depuis l’au-delà constitue un réel bonheur de lecture, riche de fantaisie et d’audace. Ça n’empêchera pas de relire Duras, ça n’empêchera pas de ne pas lire Musso ; ça n’empêchera rien du tout mais replacera simplement le livre, quel qu’il soit, à sa vraie place : dans les mains d’un lecteur, d’une lectrice qui pensera sans doute que « le suprême paradoxe est que la vérité est dans les romans, le mensonge dans les journaux ».

Olivier Quelier

Bernard Werber, Depuis l’au-delà, Albin Michel, 2017. 22€.

Le site officiel de Bernard Werber est ICI.

 

 

« Depuis l’au-delà », Bernard Werber fourbit ses âmes de romancier populaire

Lisa Balavoine : « Eparse » qu’on aime, on l’écrit

C’est un livre tout en fragments et en listes, qui lui confèrent une trompeuse légèreté d’apparence. Eparse est un roman façon puzzle, moins jeu de piste que reconstruction, dans les deux sens du terme : reconstruire le parcours d’une femme qui cherche, peut-être, à se reconstruire.

Le lecteur plonge sans méfiance dans Eparse, premier roman de Lisa Balavoine ; l’apparente neutralité de la forme l’entraîne pourtant dans la spirale dessinée par l’auteur, dans ce retour sans complaisance mais non sans plaies, sans cruauté mais non sans crudité,

 

(c’est un peu ridicule, ce mot « crudité », on parle littérature et on fait dans la carotte râpée, mais râpé pour râpé je le garde ce mot de « crudité », c’est bien de la brutalité des sensations dont il est question, alors enchaînons)

 

dans ce livre qui parle de quoi, au fond, sinon d’une banale séparation (mais peut-on se pardonner d’avoir quitté quelqu’un ?), d’un couple qui s’est vu s’est plu s’est aimé s’est perdu…

Encrer, déverser

Pas de quoi en faire une hist… Si, justement. Elle nous en fait un roman, Lisa Balavoine, un roman où il « serait question d’aimer, il serait question de raconter. C’est ce qui se fait de nos jours, raconter. Mettre en mots. Encrer. Déverser. La sueur, la moelle, le sang. Le beau comme le sale. Ce qui brûle là, au-dedans. Le vivant. Des histoires de rien, brodées de petits motifs, ajustées aux entournures, un peu lâches par moments. Des histoires de rien, parce que le beaucoup ce n’est pas mon fort, parce que le plein je le connais mal, parce que je ne connais que le bancal, le boiteux, le casse-gueule, le branlant ».

Entre listes et aphorismes, constats bruts et longues envolées en anaphores, ceci : « Je suis une fille particulièrement décousue ».

Les anaphores, tiens, y en a des paquets, source d’inspiration pour futurs présidents normaux : on a des « j’ai perdu », des « on ne m’avait pas dit », des « je t’aime Mathieu Amalric », des « Je fais ce que je peux », des « il y aura encore », des « nous nous habituons » et bien d’autres qui dessinent à eux seuls les contours de l’histoire, de l’espoir, de la mémoire.

Paquets de listes

Des listes aussi, il y en a des paquets  dont celle-ci, qui énumère, de Trintignant à Di Caprio (Lisa Balavoine ne me connaissait pas au moment où elle rédigeait ce passage) tous les hommes avec qui elle a vécu une histoire d’amour.

Des citations d’auteurs (Duras et Rousseau) et dans les bagages de Lisa Balavoine quelques mots-valises. Celui-ci, pas le moins réussi :

« Rupturlute (n. f.) : rupture brutale, à s’en ôter les mots de la bouche. Exemple : Ce mec m’a encore fait le coup de la rupturlute. Franchement, c’est dur à avaler ».

Bande-son des années 70-80 pour accompagner le tout. Nougaro, France Gall, Simon and Garfunkel. « Bye-bye love / Bye-bye happiness ». La narratrice se raconte, raconte son ex, ses mecs, sa mère, ses enfants… Lisa Balavoine bâtit son roman comme on recommence un château de cartes, ébauchant un nouvelle histoire, « une histoire qui se plante de trajectoire. Un histoire qui ne va pas tout droit ». Et qu’elle conclurait comme ça, Lisa : « Je pourrais sans doute parler de moi ».

Olivier Quelier

 

 

 

Lisa Balavoine : « Eparse » qu’on aime, on l’écrit

Emmanuel Venet nous rappelle à ses bons souvenirs

Avec J’aurai tant aimé, Emmanuel Venet propose, chez Jean-Claude Lattès, un « inventaire de nos joies minuscules ». Un régal de finesse, d’élégance et de douce complicité.

D’abord, noter la conjugaison : ni passé composé ni plus-que-parfait. Apprécier surtout la nuance : non pas le conditionnel passé (j’aurais aimé) mais le futur antérieur : j’aurai aimé. Ce temps-là, employé seul, pour exprimer une supposition relative à un fait passé.

De fait, comprendre la subtilité de ce choix : à la lecture, difficile de déduire le « déjà fait » du « fait depuis » et du « encore à faire ». Ce qui participe, aussi, du charme de ce petit livre.

Ensuite, repérer le message du bandeau : « inventaire de nos joies minuscules », qui sonne joyeux et quasi delermien, doucettement, douillettement prometteur

Puis, bien sûr, vérifier la filiation, affirmée, assumée avec le Je me souviens de Georges Perec et donc avec I remember, de Joe Brainard.

En venir au texte, avec légèreté, sans cette pression du page à page. Sautiller, papillonner, passer, revenir, s’attarder et découvrir un auteur attachant, au phrasé élégant et calme. Un auteur qui s’attarde moins sur la nostalgie (« J’aurai tant aimé le bleu pâle des Renault 4L, dans les années soixante ») que sur la nature, les végétaux et les animaux : « J’aurai tant aimé le vol en V des oies sauvages ».

La douceur des choses

Esprit raffiné, Emmanuel Venet partage avec son lecteur ses émois et ses souvenirs culturels : « J’aurai tant aimé retrouver dans toute sa subtilité une sensation complexe entre les mots de Ponge, Gracq ou Michaux ». Mais il n’oublie pas, humour et blagounette, de le faire rire, ou sourire : « J’aurai tant aimé le pistou, que j’ai longtemps cru diurétique (pisse-tout) ».

Et, qui me touche de près, bien sûr, Venet lance de brèves et justes déclarations d’amour à la langue française : « J’aurai tant aimé les verbes de marine, drosser, amurer, empanner, lofer, dessaler, engouffrer… » ; « J’aurai tant aimé les zeugmes et en truffer mes écrits » ; « J’aurai tant aimé les mots rares et précieux, faucarder, « janissaire, capricant. »

Emmanuel Venet sait goûter à la douceur des choses, rêverie en hamac et pause en terrasse. Surtout, il sait partager ses « joies minuscules » et les rendre non pas universelles, mais touchantes et si personnelles. Le genre de petites phrases qui fait d’un livre un ami pour la vie, juste là en cas de besoin : ralentir le rythme du monde, retrouver quelques instants doux, se retrouver. J’aurai tant aimé est un livre précieux, à l’inépuisable beauté dans laquelle il ne faut pas hésiter à replonger, et replonger encore.

Olivier Quelier

Emmanuel Venet, J’aurai tant aimé, JC Lattès, 160p. 14€.

 

Emmanuel Venet nous rappelle à ses bons souvenirs

Hélène Viala-Daniel, « braconnière » des ornières

Hélène Viala-Daniel est une glaneuse de bribes, une voleuse de vies. Pas un bandit de grand chemin. Ce qu’elle aime, Hélène, sous « les néons de l’existence », c’est rencontrer des gens, réécrire des histoires. En naît un livre étonnant, attachant surtout, par la sincérité de son style et la force de son humanité.

Le livre d’Hélène Viala-Daniel, intitulé Quand les pylônes auront des feuilles, est à son image : tout en retenue, d’une humanité fragile parce que trop grande pour le monde présent. Quoique. Le monde est à l’image de celui ou celle qui le regarde. Et Hélène Viala-Daniel est de celles qui savent observer les petits riens : « Il y en a partout pour qui sait les voir ou les écouter. Sur les murs. Dans les bribes de conversation. Le long des fissures de trottoirs. Dans les interstices des portes cochères. Dans la lumière d’une saison. »

Avec une prudente élégance, Hélène évoque dans ces textes, mi-chroniques mi-nouvelles, les troquets, les petits faits d’hiver, les absents, les amours, les absences, les espoirs… Elle évoque les souvenirs d’été et de ce qui a été… Dans les courts chapitres, les modes de narration varient. Ici la mémoire du temps où « les bouchons des bouteilles de limonade étaient en porcelaine reliés à la bouteille par un fil de fer » ; là les « je me souviens » qui font surgir du passé les « aiguillées des paresseuses ».

Les mots plombés

Ce livre est empli de poésie et de lyrisme, ben sûr, mais grandis par cette petite fêlure qui fait barrage aux larmes trop sentimentales. Les larmes, elles sont pour les vrais drames, pour les mots maudits et plombés qui disent la maladie, la saloperie contre laquelle il faut se battre.

Les fenêtres allumées qu’elle voit dans la nuit, Hélène ne peut s’imaginer qu’on a oublié de les éteindre. Elles lui ressemblent : discrètes et rassurantes, elles veillent sur nous.

Quand les pylônes auront des feuilles est une magnifique ode au monde et à l’espoir. Au rire et à la bienveillance. Il faut beaucoup de talent et plus encore d’amour de son prochain pour offrir un tel texte. Être, comme l’est Hélène, une capteuse. « Quelqu’un qui vit le nez en l’air et toutes les écoutilles réglées sur ouverture maximum. Un pilleur de bribes. Un collectionneur. Un glaneur. Un braconnier. »

Olivier Quelier

Hélène Viala-Daniel, Quand les pylônes auront des feuilles, Monty-Petons Publications, 276 p., 16,50€.

Hélène Viala-Daniel, « braconnière » des ornières