Patrick Cauvin : mon héros, ce pair…

Pim, Pam, Poum sont ses préférés. Betty Boop fut sa première vamp. Il trouve Bel-Ami antipathique et avoue, un peu honteux, détester Tintin.

Il qualifie Tarzan de « bon play-boy sauvage » et passe en revue quelques silhouettes en collant : Robin des Bois, Thierry la Fronde et Superman.

Pendant un an, Patrick Cauvin a planché sur son Dictionnaire amoureux des héros publié chez Plon. Le résultat : un pavé de 700 pages qui regroupe, d’Andromaque à Zorro, tout ce que la littérature, la BD, le théâtre, l’opéra, le cinéma, la télévision, la mythologie… et le reste ont pu offrir de héros.

Patrick Cauvin en a recensé une centaine, des plus célèbres (Columbo, Bécassine et Cyrano) à quelques oubliés, dont Yvonne et Derradji, les personnages d’un roman qui enchanta sa jeunesse marseillaise.

Une centaine d’habitués

Plus qu’un ouvrage savant, Patrick Cauvin nous propose une balade en compagnie de héros dont certains lui sont très familiers, puisqu’ils habitent depuis maintenant plus de 35 ans une œuvre conviviale et éclectique.
Personnel, presque impudique tant s’y dessine en creux, au fil des pages, le portrait de l’auteur, cet ouvrage nous offre un pur moment de plaisir.

EXTRAIT
« Je n’avais pas prévu que, pour une bonne part, ce vagabondage se ferait en pays d’enfance. Grâce au ciel, j’avais conservé la plupart de mes anciennes lectures Bibliothèque verte, collection Nelson, vieilles bandes dessinées : Bicot, Lucky Luke, capitaine Fracasse, Zorro l’homme au fouet, je ne m’attendais pas à les retrouver aussi pimpants, aussi vivaces… J’ai même replongé dans de vieux classiques Larousse : Le Bourgeois gentilhomme, Dom Juan… je ne me souvenais pas d’y avoir souligné des passages, pris des notes.

Aurais-je été un élève studieux ? J’en suis encore ébahi. J’y ai retrouvé le fantôme du frisson des leçons non apprises. Sur la cire de la mémoire, la jeunesse est-elle l’âge où s’inscrivent plus facilement les héros ? » (Patrick Cauvin)

Patrick Cauvin, Dictionnaire amoureux des héros de Bécassine à Zorro, éditions Plon, 698p., 24€.

Olivier Quelier.

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Patrick Cauvin : mon héros, ce pair…

« Le groupe » de Jean-Philippe Blondel : plus on écrit… plus on écrit

Ils forment le groupe. Douze participants à l’atelier, dix élèves de terminale, deux enseignants : Marion, prof de philo et François Roussel, prof de français et romancier. Jusqu’alors, il n’avait jamais mêlé ses deux métiers. Mais sur l’insistance de Marion, ils ont créé et co-animé un atelier d’écriture. Il a duré six mois, dans une salle tranquille du lycée.

Six mois. Un rien. Une vie : « Dans notre monde clos — des tremblements de terres intimes, des rébellions contre l’autorité, des révélations, des confirmations. Des chemins qui se dessinent. »

Le récit élégant et tout en retenu de Jean-Philippe Blondel, intitulé Le groupe (Actes Sud junior) nous fait vivre de l’intérieur ces troubles et ces secousses qui installent l’indicible magie des ateliers d’écriture.

D’abord, l’installation et les règles. Roussel : « Pendant une heure, nous allions nous aussi nous soumettre aux règles du groupe : rédiger des textes en un temps limité en suivant une consigne claire et en se pliant à des contraintes, parfois légères, parfois plus complexes. Des textes qui ne seraient jugés par personne — seules les manifestations d’enthousiasme seraient tolérées. Aucun conseil non plus. […] »

Pas de conseils ? Pas de retours sur les textes ? « Après un soupir, j’avais fini par expliquer que ce en quoi je croyais le plus profondément, c’était que plus on écrivait, plus on écrivait. — Plus on écrit, mieux on écrit tu veux dire ? lui rétorque Marion. — Pas nécessairement. Mais plus on écrit, moins on a peur de cette façon de s’exprimer, plus on l’amadoue, plus on l’amène dans son propre monde et plus on s’ouvre aux autres. »

Le parcours n’est jamais simple. Marion, entourée des lycéens : « Je les regarde se débattre, eux aussi. Avec les sujets, les contraintes, les émotions, les mots, les formulations. » Le chemin n’est jamais un sentier plane et droit ; il est semé d’embûches, de doutes, de manque de repères et de fausses pistes.

Mais il crée des liens irremplaçables : « Il fallait aller dans le froid à l’arrêt de bus, retourner chez nous, reprendre le cours de nos existences, tout en gardant au chaud toutes ces vies croisées l’espace d’un atelier, toutes ces intimités dévoilées — c’était plus que nous en étions capables. »

L’appréhension, la  retenue des débuts ont laissé place à l’envie, à l’écoute, au partage.  Une intimité à laquelle il est difficile de mettre fin. Une lycéenne : « C’est tout, on lit et on s’en va et on quitte ce lieu après tout ce qu’on lui a donné, tout ce qu’on vous a donné, tout ce qu’on a découvert, tout ce qu »on a exprimé, ce n’est pas possible, ça ne peut pas se terminer sur une lecture sèche comme ça, il faut, je ne sais pas, il faut plus de vie, quoi, un repas, un pique-nique, un dîner, une soirée à boire des verres, à danser, mais pas juste, juste… »

Olivier Quelier

Le groupe, de Jean-Philippe Blondel, Actes Sud Junior, 128p. 13, 50€.

 

« Le groupe » de Jean-Philippe Blondel : plus on écrit… plus on écrit

Simon Liberati : « Comment s’armaturer sur un souffle ? »

Je l’avoue, je n’ai pas tout saisi des Rameaux noirs, le livre de Simon Liberati. Qu’importe : ce que j’en ai compris m’a touché souvent, souvent ébloui. Et tant pis pour les aigrelets qui ne voient qu’égocentrisme creux dans sa prose.

Simon Liberati est un oiseau sauvage qui se laisse porter par un mince souffle de vie. Dans Les Rameaux noirs, il parle de son père, de l’amour qu’il porte à ce père qui l’a guidé dans son travail littéraire, et de l’inspiration. C’est peu. Aussi, « comment s’armaturer sur un souffle ? » Simon Liberati, deux ans après, revient à ce qui a conduit l’écriture du formidable Eva, un genre entre confession et autobiographie.

On croise dans Les Rameaux noirs Aragon et Breton. Rien d’étonnant, le père de Liberati, filleul d’Aragon, fut surréaliste, auteur d’un roman sulfureux et plein de mystère, Vieux Capitaine.

Somptueuse écriture

Ce que j’aime chez Simon Liberati, envers et contre tout ce que son image peut renvoyer, c’est sa sincérité, ce regard dérisoire qu’il porte sur sa vie, son passé. Qu’il soit le pote-poète de Beigbeder, ait vécu aux crochets de riches et sans doute vieilles mécènes une existence de dandy installé dans l’abus n’est rien en balance de son écriture somptueuse.

Alors bien sûr il y a Damascius le Diadoque, les théories orphiques, Mnémosyne, Rohde et Jean-Jacques Schuhl… chacun ses digressions, chacun ses obsessions. Qu’importe, là encore. Les phrases de Liberati nous emportent — et comme elle sont censées nous amener à la source de l’inspiration, le chemin est tortueux. Mais la marche inspirée, puissante.

Liberati, dans ce livre, se révèle par l’entremise de son père, de l’écriture et donne quelques clés pour mieux comprendre son style — dont cette technique du « nourrissage », qu’il a maintenant abandonnée, mais qui reste intéressante à expérimenter.

« Ouvrir le texte »

L’écrivain explique qu’il s’arrêtait volontairement à des moments où « ça marchait ». Au retour, il relisait, corrigeait, s’interdisait de reprendre le fil. Liberati explique : « La méthode que j’avais découverte chez Proust (…) et qui consiste à ouvrir le texte pour le « nourrir », rajouter à l’intérieur d’importantes et parfois monstrueuses précisions, brisant le rythme pour mieux serrer la vérité, préciser des détails, élargir le papier peint jusqu’à l’horizon, l’océan ou la mémoire, cette méthode du « bourrage » (…) pouvait parfois porter ses fruits. Le livre ralenti par mes efforts me semblait moins facile, plus écrit, plus exact. Je me méfiais de ma pente comme si l’élan n’était que le symptôme d’une euphorie trompeuse, un glissement maniaque, une logorrhée. »

Mais Simon Liberati a évolué : « Depuis, pressé par le temps, j’ai pris de l’assurance, j’ai observé que le premier jet, le discours du premier venu qui se présente sous ma main a un fil moins emmêlé, plus clair et souvent plus intelligible. Je ne parle pas de facilité de lecture, mais de simplicité d’expression. Quand j’écris ce qui m’est dicté, je dis les choses plus franchement, je prends le risque d’être entendu plutôt que jugé favorablement sur mon style ou le raffinement de mes rendus en termes de sensation ».

Olivier Quelier

Simon Liberati, Les rameaux noirs, Stock, 285p. 19,50€.

Simon Liberati : « Comment s’armaturer sur un souffle ? »

Laurent Nunez : les incipits explicités en intime majesté

Ah, l’incipit ! Ce fameux incipit qui pique et qui pète et plaque les pupilles du lecteur au lustre de l’impatience (oui, on a les métaphores qu’on peut…). Cette phrase de quatre (« Aujourd’hui maman est morte ») ou quatre cents mots, qui révèle ou recèle, garde sa part d’obscurité quoiqu’il s’écrive ensuite.

Laurent Nunez, dans un ouvrage à l’élégance savante, s’attaque au mystère de certaines premières phrases, plus ou moins célèbres, de la littérature française. Il rappelle que Marcel Proust a mis trois ans pour trouver : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure ». Et Céline a transformé « Ça a commencé comme ça », sur le manuscrit envoyé à l’éditeur en « Ça a débuté comme ça », sur les épreuves destinées à l’imprimeur. « Ceux qui ne voient pas la différence, conclut Nunez, sont des sauvages ».

Prenons le temps, c’est important

Parce qu' »on lit toujours trop vite », Laurent Nunez nous invite à prendre le temps et à étudier chaque incipit mot après mot. Aux paresseux qui prétendent que « poésie et commentaire ne vont pas ensemble », il pose la question : « Est-ce que lire [le texte] vous suffit ? ». Son analyse de Chantre, le plus court poème de la langue française, écrit par Apollinaire, est un concentré de finesse et de talent.

Chantre, c’est ce monostiche sur lequel nul ne s’accorde tant les interprétations sont nombreuses :

Et l’unique cordeau des trompettes marines

La pertinence de l’analyse de Laurent Nunez est bluffante. Chaque mot est étudié, mis à nu. Trop ? Certainement pas. « On ne décode jamais assez, affirme Nunez, et c’est bien pourquoi la littérature existe. Lire, c’est toujours lire entre les lignes. L’interprétation est vitale à l’homo sapiens qui chasse, cueille et pêche depuis toujours, même au sein du langage. Dès lors, il ne faut pas dire que les œuvres littéraires ne s’expliquent pas, mais que c’est par l’explication seule que la littérature existe. »

Prenons encore un peu de temps, c’est passionnant

Nunez le démontre, face aux incipits de Proust, Queneau, Zola, Aragon et bien d’autres. Et démontre que l’on peut encore dire « des choses neuves sur des textes classiques », nous incitant, nous invitant à relire les chefs-d’œuvre. A les relire, vraiment, même s’il mesure avec dérision ce que ses « microlectures ont d’hystérique ».

Ah, les lectures érudites et passionnées de Laurent Nunez ! « Elles croient que chaque phrase est un coffre, dont les clefs seraient forgées par la grammaire, l’étymologie, les figures de rhétorique. Mais elles prouvent surtout qu’un texte littéraire est illisible, parce que personne ne peut réfléchir ainsi sur 200 ou 300 pages. »

Prenons le temps de nous laisser gagner par l’hystérie de lecture de Laurent Nunez.

Olivier Quelier

L’énigme de premières phrasesde Laurent Nunez, Grasset, 198p. 13€.

 

Laurent Nunez : les incipits explicités en intime majesté

Le désordre amoureux : un Chiflet des lettres

Jean-Loup Chiflet déclare sa flamme à la langue française dans un dictionnaire amoureux de plus de 700 pages. Un livre foutraque mais au plaisir communicatif.

Il y manque sans doute un peu d’ordre et de rigueur. De ce qui fait la différence entre le dictionnaire, fût-il amoureux, et le fourre-tout sympathique et subjectif.

Dans son ouvrage, Jean-Loup Chiflet ne cesse de déclarer sa flamme à la langue française. Au risque de s’y brûler parfois. Certaines listes, certains jeux de mots circulent tellement sur Internet que le sel s’en est évaporé. D’autres listes, elles, perdent de leur intérêt tant elles s’étalent sur des pages et des pages : dix sur les nouveaux mots de la Révolution ; vingt-cinq sur les nuances entre mots, alors que l’anecdote placée en exergue les vaut toutes !

Mais passons. Le dictionnaire amoureux de la langue française de Chiflet est riche de plus de 730 pages. C’est dire que ce passionné des mots a l’espace pour se faire plaisir et offrir aux lecteurs ses souvenirs, ses amours et ses anecdotes.

Fleurs de rhétorique

On s’amusera avec les aptonymes — ces noms qui correspondent à la profession de ceux qui les portent : docteur Bargeot, psychiatre ; Paul Amen, prêtre. On se cultivera en découvrant les gentilés (les noms des habitants de communes). On se posera des questions essentielles : d’où vient le mot alphabet ? Quelle différence entre un auteur et un écrivain ? On se délectera d’expressions régionales ; on « montera sur son poironnier », rouge de colère, face au politiquement correct ; on révisera les figures de style, rebaptisées « fleurs de rhétorique », dont la présentation, forcément incomplète, est bien replacée dans le fil de l’histoire de la langue française.

L’autre intérêt de ce dictionnaire personnel et partageur réside dans le panthéon des serviteurs de la langue, que Chiflet ouvre à Balzac, Baudelaire, La Fontaine, Hugo, Racine, Camus, Flaubert, Aragon… Sa passion du français éclate avec talent et générosité. On aime ce dico comme Chiflet aime la langue française : autant « pour ses trésors que pour ses insuffisances et ses défauts ».

Olivier Quelier

Dictionnaire amoureux de la langue française, de Jean-Loup Chiflet, Plon.

Le désordre amoureux : un Chiflet des lettres

« Le jour du chien » de Patrick Bauwen : quand le Mal niche sous Paris

Puisque l’été n’est pas (tout à fait) fini, puisqu’on ne voit pas encore clairement le bout des vacances, il faut vous précipiter sur Le jour du chien, le roman à suspense de Patrick Bauwen. 

Ce type est un malade. Un grand malade. Je ne parle pas du (très) méchant personnage principal du livre, mais de l’auteur du Jour du chien, Patrick Bauwen. Patrick a la gentillesse de me gratifier de son amitié et, vu ce que son cerveau de romancier produit, je préfère ne pas imaginer ce qu’il réserve à ceux qu’il n’aime pas…

Le Jour du chien est un excellent thriller, nourri aux meilleurs maîtres américains du genre, et bien installé dans son décor parisien. Il faut passer les quelques lignes qui sentent un peu trop leur fiche de guide touristique pour apprécier la malicieuse idée de Patrick Bauwen : faire un vrai personnage non de Paris (ce qu’il serait le énième à réaliser) mais de la vie souterraine de Paris.

« Peu de gens s’en rendent compte, mais Paris n’est que le couvercle d’une autre ville aussi vaste. Entre les réseaux des égouts, du métro, du téléphone, les galeries électriques, les parkings, les innombrables caves, les abris datant de la Deuxième Guerre mondiale et les Catas, ce sont des milliers et des milliers de kilomètres qui grignotent le sous-sol. »

Un beau terrain de jeu et surtout de prédation pour le Chien, personnage qui se veut l’incarnation même du Mal. Un inquisiteur, un « guerrier saint »… Face à lui, Christian Kovak, médecin urgentiste marqué par la mort de sa femme, quelques années plus tôt et, bientôt, par les séquelles d’une balle dans l’épaule. Enfin, « la mort de sa femme »… Ne serait-ce pas elle qui apparaît sur cette vidéo tournée dans le métro ? (Oui, Bauwen a lu Harlan Coben, et n’a rien à envier au maître du « cliffhanging » et du « page turner » – inutile de m’insulter pour les anglicismes, merci).

L’histoire commence.

Ce qui est agréable pour le chroniqueur, avec les thrillers de ce calibre, c’est qu’il n’a pas à se fader un résumé qui serait plus terne que l’intrigue. Pis, même : qui saperait le plaisir du lecteur, risquant de déjà trop en dire alors que la mécanique est parfaitement huilée et la technique bien au point.

Mais il n’y a pas que de la mécanique et de la technique, chez Bauwen. Le romancier transmet son dynamisme et son humanité à ses personnages (sauf au Chien, qui ne manque pas de dynamisme, mais pour l’humanité…). Bauwen est bien ancré dans son époque, sait s’emparer du quotidien pour mieux accrocher le lecteur et l’emmener avec lui dans les profondeurs de la ville et de la perversité.

« Dans le Clavis Calendaria, écrit par le prêtre John Bardy en 1813, il est dit que les Jours du Chien consacrent l’apogée du Mal » relève Patrick Bauwen à la page 33. Si vous ouvrez son bouquin, il ne vous faudra que quelques heures pour suivre cet apogée. Mais elles seront intenses. Croyez-moi.

Olivier Quelier.

Le Jour du chien, de Patrick Bauwen, Albin Michel, 21.50€.

Photo site Albin Michel.

 

« Le jour du chien » de Patrick Bauwen : quand le Mal niche sous Paris

Laurent Binet, Oscar Wilde, la correction et la fiction

« Je pense à Oscar Wilde, comme d’habitude, c’est toujours la même histoire : « Toute la matinée, j’ai corrigé un texte, pour finalement ne supprimer qu’une virgule. L’après-midi, je l’ai rétablie ».

Cette citation est extraite du livre de Laurent Binet HHhH, paru chez Grasset en 2009. Un « roman » stipule la couverture. Pas si simple. Car si l’intrigue évoque l’opération « Anthropoïde » destinée à assassiner Reinhard Heydrich, le « bourreau de Prague », chef de la Gestapo et planificateur de la solution finale, le livre dévoile aussi, derrière les préparatifs de l’attentat, une « autre guerre », « celle que livre la fiction romanesque à la vérité historique ».

L’ouvrage vaut donc autant par le récit, bien mené, de l’ascension de Heydrich, que par les interventions de Laurent Binet qui explique ses hésitations, ses reprises, ses doutes et ses scrupules.

« La fiction ne respecte rien »

Quand il n’a pas trouvé l’élément de réponse en se documentant, Laurent Binet s’interroge : « Je ne sais pas encore si je vais « visualiser » (c’est-à-dire inventer !) cette rencontre, ou non. Si je le fais, ce sera la preuve définitive que, décidément, la fiction ne respecte rien ».

Pourtant, il a conscience des limites de la précision, de l’exhaustivité, de la rigueur historique et documentaire : « Pour que quoi que ce soit pénètre dans la mémoire, il faut d’abord le transformer en littérature. C’est moche mais c’est comme ça ».

« Un romancier, quoi »

Binet découvre beaucoup de livres consacrés de près ou de loin à Heydrich. Certains l’impressionnent, d’autres l’interrogent sur son projet, l’amenant à cette remarque à propos d’un auteur : « S’appuyer sur une histoire vraie, en exploiter au maximum les éléments romanesques, mais inventer allègrement quand cela peut servir la narration sans avoir de comptes à rendre à l’Histoire. Un tricheur habile. Un prestidigitateur. Un romancier, quoi. »

HHhH, un grand roman sur le jeu entre fiction et réalité, un grand roman sur le processus d’écriture. Un grand roman.

Olivier Quelier

Laurent Binet, Oscar Wilde, la correction et la fiction