Mario Vargas Llosa : « Lire, c’est protester contre les insuffisances de la vie »

Mario-Vargas-Llosa.jpgÀ l’heure de la culture du divertissement de masse, du divertissement planétaire et immédiat, à l’heure du divertissement audiovisuel et, mieux, multimédiatique, à quoi sert encore l’écrivain ?

Je ne crois pas que la littérature soit menacée par le divertissement audiovisuel. Parce que la littérature reste le seul moyen opérant pour maîtriser le langage. Et le langage, c’est ce qui est fondamental. Pas seulement pour vous permettre de vous exprimer d’une manière intelligente, nuancée, avec toutes les précisions que vous jugez nécessaires. Le langage, c’est ce qui permet à votre pensée de s’organiser.

Le langage, c’est ce qui déploie et structure votre imagination, régit votre sensibilité, vos émotions, vos passions. Et cette richesse, vous ne pouvez pas l’acquérir en regardant la télévision ou en voyant des films : c’est le roman, la poésie, les grands essais qui vous la donnent.

Mais de nouveaux langages apparaissent sans cesse. Le langage de l’image, en ce début de XXIe siècle, semble bien plus puissant que le langage des mots…

Je ne crois pas. Le langage de l’image est un langage très attirant qui vous donne beaucoup d’émotions instantanées, mais passagères. Très passagères. Seule la littérature, et notamment la fiction, peut vous donner la conscience que le monde, tel qu’il est, est mal fait, en tout cas qu’il n’est pas fait à la mesure de nos expectatives, de nos ambitions, de nos désirs, de nos rêves.

Cette insoumission au monde tel qu’il est, seule la littérature vous la transmet, dès votre premier contact avec un livre, et ensuite d’une manière permanente, jusqu’à devenir une partie essentielle de votre personnalité. Et si l’on veut des sociétés qui soient libres, dynamiques, où fonctionne vraiment la démocratie, alors vous avez besoin de citoyens qui soient véritablement mécontents du monde tel qu’il est fait, qui aient soif d’absolu. La littérature provoque cela.

Lire, c’est protester contre les insuffisances de la vie. Lire, c’est se mettre en état d’alerte permanent contre toute forme d’oppression, de tyrannie, c’est se blinder contre la manipulation de ceux qui veulent nous faire croire que vivre entre des barreaux, c’est vivre en sécurité.

La littérature est donc une machine à produire une insatisfaction… salvatrice ?

Oui, car elle vous fait désirer une autre vie, que la vie réelle ne peut pas vous donner, et forge donc des esprits critiques, épris d’idéal, tandis que l’extraordinaire machinerie audiovisuelle est là pour nous amuser et créer des sujets passifs et conformistes. Un monde sans littérature serait un monde sans insolence. Un monde d’automates.

Entretien paru dans Le Point n°2040. Propos recueillis par Franz-Olivier Giesbert et Christophe Ono-dit-Biot.

Mario Vargas Llosa : « Lire, c’est protester contre les insuffisances de la vie »

Le « vieux journaliste méticuleux » de Maupassant

Dans Bel-Ami, Guy de Maupassant évoque l’ascension, dans le monde de la presse, de Georges Duroy. Quelques paragraphes de l’ouvrage sont consacrés à la fonction de secrétaire de rédaction. Les voici.
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Guy de Maupassant photographié par Nadar.
La Vie française était avant tout un journal d’argent, le patron étant un homme d’argent à qui la presse et la députation avaient servi de leviers. Se faisant de la bonhomie une arme, il avait toujours manœuvré sous un masque souriant de brave homme, mais il n’employait à ses besognes, quelles qu’elles fussent, que des gens qu’il avait tâtés, éprouvés, flairés, qu’il sentait retors, audacieux et souples. Duroy, nommé chef des Échos, lui semblait un garçon précieux.

 

Cette fonction avait été remplie jusque-là par le secrétaire de la rédaction, Monsieur Boisrenard, un vieux journaliste correct, ponctuel et méticuleux comme un employé. Depuis trente ans il avait été secrétaire de la rédaction de onze journaux différents, sans modifier en rien sa manière de faire ou de voir. Il passait d’une rédaction dans une autre comme on change de restaurant, s’apercevant à peine que la cuisine n’avait pas tout à fait le même goût. Les opinions politiques et religieuses lui demeuraient étrangères.

 

Il était dévoué au journal quel qu’il fût, entendu dans la besogne, et précieux par son expérience. Il travaillait comme un aveugle qui ne voit rien, comme un sourd qui n’entend rien, et comme un muet qui ne parle jamais de rien. Il avait cependant une grande loyauté professionnelle, et ne se fût point prêté à une chose qu’il n’aurait pas jugée honnête, loyale et correcte au point de vue spécial de son métier.

Le « vieux journaliste méticuleux » de Maupassant

Will Self : « Le journalisme est une tâche, l’écriture de romans est un art »

Dans un entretien à Télérama, le romancier Will Self livre sa vision, sombre et pessimiste, du futur : vanité de l’écriture, mort du roman quand le monde sera passé au tout-numérique, fin du livre… Par chance, il débute ce lugubre entretien par une intéressante comparaison entre journalisme (il a travaillé pour The Observer jusqu’en 1997) et écriture de romans. Voici son propos.

« Le journalisme est une tâche, l’écriture de romans est un art. Le journalisme est fonctionnel, l’écriture de romans est universelle. Le journaliste a une audience ciblée, il sait à qui il parle. La fiction s’adresse à tout le monde, sans but précis.

Chez moi la fiction nourrit le journalisme et vice versa. Être romancier influe sur mon style journalistique. Dans mes articles, je me sens à l’aise avec les subtilités de la langue, les métaphores, les parenthèses, les dialogues. Inversement, le journalisme fait entrer le monde dans mes romans.

Si j’avais été un écrivain à plein temps, je serais assis dans mon bureau depuis trente ans, sans jamais rien voir de la vie. »

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Crédit photo : Maja Daniels pour Télérama.

 

Will Self : « Le journalisme est une tâche, l’écriture de romans est un art »

Le style selon Marcel Proust

« Le style n’est nullement un enjolivement comme le croient certaines personnes, ce n’est même pas une question de technique, c’est – comme la couleur chez les peintres – une qualité de la vision, la révélation de l’univers particulier que chacun de nous voit, et que ne voient pas les autres. Le plaisir que nous donne un artiste, c’est de nous faire connaître un univers de plus ».

Marcel Proust

(entretien avec Elie-Joseph Bois pour le quotidien « Le Temps » du 13 novembre 1913).

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Lire aussi : le bien écrire de Gustave Flaubert.

Le style selon Marcel Proust

Charles Baudelaire, à la virgule près

Cette année 2015, Sotheby’s a mis en vente une lettre autographe de Charles Baudelaire à l’éditeur Gervais Charpentier, directeur de la Revue nationale et étrangère. Le poète y évoque ses exigences d’auteur et ses déconvenues après la publication de ses textes.

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Dans cette lettre du 20 juin 1863, Charles Baudelaire revient sur la publication de deux de ses poèmes, Les Tentations et [La Belle] Dorothée dans la Revue nationale et étrangère dirigée par Gervais Charpentier. Il s’insurge contre les « extraordinaires changements introduits après [s]on bon à tirer » et réclame le respect de la typographie qu’il a adoptée : « Supprimez tout un morceau, si une virgule vous déplaît dans le morceau, mais ne supprimez pas la virgule ; elle a sa raison d’être. »

Toujours écorché, Baudelaire poursuit sa missive par cet aveu plein d’assurance : « J’ai passé ma vie entière à apprendre à construire des phrases, et je dis, sans craindre de faire rire, que ce que je livre à une imprimerie est parfaitement fini. »

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Charles Baudelaire par Etienne Carjat.

Le texte de la lettre

Monsieur,

je viens de lire les deux extraits

(Les Tentations et Dorothée) insérés

dans la Revue Nationale. J’y trouve

d’extraordinaires changements introduits

après mon bon à tirer. Cela, Monsieur,

est la raison pour laquelle j’ai fui

tant de journaux et de revues.

Je vous avais dit : supprimez tout

un morceau, si une virgule vous

déplaît dans ce morceau, mais ne

supprimez pas la virgule ; elle a sa

raison d’être.

J’ai passé ma vie entière à

apprendre à construire des phrases,

et je dis, sans craindre de faire rire,

que ce que je livre à une imprimerie

est parfaitement fini.

(…)

 

Charles Baudelaire, à la virgule près

Gustave Flaubert : « Bien écrire est tout »

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Gustave Flaubert.

Je crois que l’arrondissement de la phrase n’est rien. Mais que bien écrire est tout, parce que « bien écrire, c’est à la fois bien sentir, bien penser et bien dire ». (Buffon). Enfin, je crois la Forme et le Fond deux subtilités, deux entités qui n’existent jamais l’une sans l’autre.

Ce souci de la Beauté extérieure que vous me reprochez est pour moi une méthode. Quand je découvre une mauvaise assonance ou une répétition dans une de mes phrases, je suis sûr que je patauge dans le Faux ; à force de chercher, je trouve l’expression juste qui était la seule et qui est, en même temps, l’harmonieuse ; le mot ne manque jamais quand on possède l’idée.

 

Gustave Flaubert, extrait d’une Lettre à George Sand, 10 mars 1876.

A lire aussi :

Gustave Flaubert : les journaux, ne pouvoir s’en passer.

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Javier Cercas : « Nous avons tous besoin de fiction »

Javier Cercas, écrivain catalan, est l’auteur de L’imposteur, publié chez Actes Sud. Un « roman sans fiction saturé de fiction » dans lequel il retrace le parcours du faussaire Enric Marco.

CVT_LImposteur_186Dans un entretien publié par le quotidien La Croix (1er octobre 2015), Javier Cercas évoque les liens entre réalité et fiction : « J’écris toujours sur ce que je ne connais pas. Pour savoir. À l’inverse des enquêtes journalistiques ou des recherches d’historiens, le roman ne peut donner une réponse claire, univoque, définitive. Elles sont plutôt ambiguës, paradoxales, ironiques. »

Cercas poursuit : « T.S. Eliott disait que l’espèce humaine ne peut pas supporter trop de réalité. Nous avons tous besoin de fiction. Nous sommes assoiffés d’une voix plus intense, plus riche. Sans fiction nous ne pouvons pas vivre ».

Javier Cercas : « Nous avons tous besoin de fiction »