Michel Le Bris : « Le fictif, s’il n’est pas le vrai, n’est pas non plus le faux »

« Si l’on considère que la fiction est quelque chose de sérieux, qu’elle dit ce qui ne pourrait pas se dire autrement, il faut bien postuler que le fictif, s’il n’est pas le vrai, n’est pas non plus le faux.

Et s’il n’est de l’ordre ni du vrai ni du faux, c’est que l’imaginaire est une puissance de connaissance autre que la connaissance conceptuelle.

Irréductible à toutes les interprétations que l’on peut donner. »
Michel Le Bris

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Michel Le Bris : « Le fictif, s’il n’est pas le vrai, n’est pas non plus le faux »

Lisa Balavoine : « … Et corrigeons ce qui peut être corrigé »

C’est un extrait du très réussi premier roman de Lisa Balavoine, Eparse. Un texte qui parle du passé, mais que j’aime à lire comme une évocation de l’écriture, de ses errances, de ses remords parfois. D’un peu de réécriture, donc.

 

Reprenons au commencement. Au début du commencement. Au début du tout début. Sans effacer. Sans réécrire. Sans oublier. Reprenons les prémices les esquisses les brouillons les ratés et corrigeons ce qui peut être corrigé. Reprenons le temps des silences le temps des absences le temps pour nous pour rebâtir pour recréer pour estomper les traits grossiers qui dénaturent nos pensées. Reprenons reprenons au début reprenons son but divaguons égarons nous nous pouvons bien nous perdre et nous réinventer. Mais d’abord reprenons. Reprenons-nous.

Lisa Balavoine : « … Et corrigeons ce qui peut être corrigé »

Franz Kafka : le livre, entre un « coup de poing sur le crâne » et une « hache »

Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? Pour qu’il nous rende heureux, comme tu l’écris ? Mon Dieu, nous serions tout aussi heureux si nous n’avions pas de livres, et des livres qui nous rendent heureux, nous pourrions à la rigueur en écrire nous-mêmes.

En revanche, nous avons besoin de livres qui agissent sur nous comme un malheur dont nous souffririons beaucoup, comme la mort de quelqu’un que nous aimerions plus que nous-mêmes, comme si nous étions proscrits, condamnés à vivre dans des forêts loin de tous les hommes, comme un suicide — un livre doit être la hache pour la mer gelée en nous. Voilà ce que je crois.

Franz Kafka, Lettre à Oskar Pollak (janvier 1904).

Franz Kafka : le livre, entre un « coup de poing sur le crâne » et une « hache »

Camille Laurens : « Le médecin et l’écrivain font le même métier… »

Photo C. Hélie © Éditions Gallimard

« Le médecin et l’écrivain font le même métier : ils lisent des signes. Que ces signes soient émis par le corps ou par le monde, il s’agit toujours de les déchiffrer et de les interpréter.

Pour soigner comme pour écrire, il faut avoir un regard aigu, une sensibilité aux signes les plus subtils et une grande capacité à les réfléchir.

L’écrivain possède un avantage : il a le temps. Le médecin, lui, doit, en outre, être rapide. »

(extrait de Philippe P.O.L 1995 ; Stock 2011)

Camille Laurens : « Le médecin et l’écrivain font le même métier… »

Mario Vargas Llosa : « Lire, c’est protester contre les insuffisances de la vie »

Mario-Vargas-Llosa.jpgÀ l’heure de la culture du divertissement de masse, du divertissement planétaire et immédiat, à l’heure du divertissement audiovisuel et, mieux, multimédiatique, à quoi sert encore l’écrivain ?

Je ne crois pas que la littérature soit menacée par le divertissement audiovisuel. Parce que la littérature reste le seul moyen opérant pour maîtriser le langage. Et le langage, c’est ce qui est fondamental. Pas seulement pour vous permettre de vous exprimer d’une manière intelligente, nuancée, avec toutes les précisions que vous jugez nécessaires. Le langage, c’est ce qui permet à votre pensée de s’organiser.

Le langage, c’est ce qui déploie et structure votre imagination, régit votre sensibilité, vos émotions, vos passions. Et cette richesse, vous ne pouvez pas l’acquérir en regardant la télévision ou en voyant des films : c’est le roman, la poésie, les grands essais qui vous la donnent.

Mais de nouveaux langages apparaissent sans cesse. Le langage de l’image, en ce début de XXIe siècle, semble bien plus puissant que le langage des mots…

Je ne crois pas. Le langage de l’image est un langage très attirant qui vous donne beaucoup d’émotions instantanées, mais passagères. Très passagères. Seule la littérature, et notamment la fiction, peut vous donner la conscience que le monde, tel qu’il est, est mal fait, en tout cas qu’il n’est pas fait à la mesure de nos expectatives, de nos ambitions, de nos désirs, de nos rêves.

Cette insoumission au monde tel qu’il est, seule la littérature vous la transmet, dès votre premier contact avec un livre, et ensuite d’une manière permanente, jusqu’à devenir une partie essentielle de votre personnalité. Et si l’on veut des sociétés qui soient libres, dynamiques, où fonctionne vraiment la démocratie, alors vous avez besoin de citoyens qui soient véritablement mécontents du monde tel qu’il est fait, qui aient soif d’absolu. La littérature provoque cela.

Lire, c’est protester contre les insuffisances de la vie. Lire, c’est se mettre en état d’alerte permanent contre toute forme d’oppression, de tyrannie, c’est se blinder contre la manipulation de ceux qui veulent nous faire croire que vivre entre des barreaux, c’est vivre en sécurité.

La littérature est donc une machine à produire une insatisfaction… salvatrice ?

Oui, car elle vous fait désirer une autre vie, que la vie réelle ne peut pas vous donner, et forge donc des esprits critiques, épris d’idéal, tandis que l’extraordinaire machinerie audiovisuelle est là pour nous amuser et créer des sujets passifs et conformistes. Un monde sans littérature serait un monde sans insolence. Un monde d’automates.

Entretien paru dans Le Point n°2040. Propos recueillis par Franz-Olivier Giesbert et Christophe Ono-dit-Biot.

Mario Vargas Llosa : « Lire, c’est protester contre les insuffisances de la vie »

Le « vieux journaliste méticuleux » de Maupassant

Dans Bel-Ami, Guy de Maupassant évoque l’ascension, dans le monde de la presse, de Georges Duroy. Quelques paragraphes de l’ouvrage sont consacrés à la fonction de secrétaire de rédaction. Les voici.
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Guy de Maupassant photographié par Nadar.
La Vie française était avant tout un journal d’argent, le patron étant un homme d’argent à qui la presse et la députation avaient servi de leviers. Se faisant de la bonhomie une arme, il avait toujours manœuvré sous un masque souriant de brave homme, mais il n’employait à ses besognes, quelles qu’elles fussent, que des gens qu’il avait tâtés, éprouvés, flairés, qu’il sentait retors, audacieux et souples. Duroy, nommé chef des Échos, lui semblait un garçon précieux.

 

Cette fonction avait été remplie jusque-là par le secrétaire de la rédaction, Monsieur Boisrenard, un vieux journaliste correct, ponctuel et méticuleux comme un employé. Depuis trente ans il avait été secrétaire de la rédaction de onze journaux différents, sans modifier en rien sa manière de faire ou de voir. Il passait d’une rédaction dans une autre comme on change de restaurant, s’apercevant à peine que la cuisine n’avait pas tout à fait le même goût. Les opinions politiques et religieuses lui demeuraient étrangères.

 

Il était dévoué au journal quel qu’il fût, entendu dans la besogne, et précieux par son expérience. Il travaillait comme un aveugle qui ne voit rien, comme un sourd qui n’entend rien, et comme un muet qui ne parle jamais de rien. Il avait cependant une grande loyauté professionnelle, et ne se fût point prêté à une chose qu’il n’aurait pas jugée honnête, loyale et correcte au point de vue spécial de son métier.

Le « vieux journaliste méticuleux » de Maupassant