Édouard Louis : « Une autobiographie dite par quelqu’un d’autre »

Je suis caché de l’autre côté de la porte, je l’écoute, elle dit que quelques heures après ce que la copie de la plainte que j’ai gardé pliée en quatre dans un tiroir appelle la tentative d’homicide, et que je continue d’appeler comme ça, faute d’autre mot, parce qu’il n’y a pas de terme plus approprié à ce qui est arrivé et qu’à cause de ça je traîne la sensation pénible et désagréable qu’aussitôt énoncée, par moi ou n’importe qui d’autre, mon histoire est falsifiée, je suis sorti de chez moi et j’ai descendu l’escalier.

Ce n’est certes pas la phrase la plus longue du roman, ni même l’une des plus longues. Mais l’incipit d’Histoire de la violence est très représentatif de la manière d’Édouard Louis, de son travail sur la langue, de son écriture à la fois fictionnelle et critique.

imgresDans le numéro de décembre 2016 de la revue Transfuge, Édouard Louis expliquait : « Je crois que chaque démarche littéraire, chaque geste d’écriture, devrait s’accompagner d’une interrogation critique sur la littérature : qu’est-ce que la littérature exclut pour se constituer, pour être considérée comme littérature ? ».

Plus loin, à propos d’Histoire de la violence et du dispositif d’écriture mis en place : « J’avais toujours en tête cette idée d’écrire une sorte d’autobiographie dite par quelqu’un d’autre. J’ai beaucoup cherché et j’ai donc eu cette idée : cette histoire que j’ai vécue avec Reda, ce serait ma sœur qui la raconterait (…).

Le magazine en ligne Diacritik consacre un riche dossier à Édouard Louis.

Olivier Quelier

Histoire de la violence, d’Édouard Louis, éditions du Seuil, 229p. 18€. Points Seuil, 7,10€.

 

 

Édouard Louis : « Une autobiographie dite par quelqu’un d’autre »

Juliette Mézenc : de la « chambre à soi » à « Elles en chambre »

Elles en chambre est un livre sur les chambres des femmes. Les chambres des femmes écrivains, s’entend, comme une continuation de la célèbre « chambre à soi », de Virginia Woolf, indispensable pièce (physique et mentale) pour s’adonner se donner à l’écriture à la littérature.

51le43hlmdl-_sx375_bo1204203200_Un livre étrange, Elles en chambre, hors genre, ni essai ni roman ni étiquette dont ici l’auteure Juliette Mézenc se fiche éperdument. Lui importent le texte, l’écriture, le dispositif mis en place.

Hors de question pour Juliette Mézenc de « rédiger » quoi que ce soit, mais bien d’écrire : « Rédiger est une façon de formuler sa pensée, une pensée déjà pensée qu’il s’agit de mettre en forme. Très bien. Ecrire, c’est tout autre chose. C’est plutôt une manière de découvrir sa pensée dans et par l’écriture, dans son mouvement, et dans le même temps trouver une langue pour le dire ».

Les horribles travailleuses

Elles en chambre est une visite guidée de ces pièces conçues comme un réseau de cavités reliées entre elles — je sais, écrit ainsi ça peut faire flipper mais allez donc y lire, vous verrez, vous serez épatés. Visite guidée donc qui amène à rencontrer Gertrude Stein et Hélène Bessette et Plath et Sarraute et Wittig et Danielle Steel et…

Danielle Steel ? Pour être précis, Danielle Steel ®. Elles en chambre se lit comme une suite de l’essai de Virginia Woolf, regroupant donc des appelez-les comme vous voudrez auteurs/auteures/écrivains/écrivaines/romancières/intellectuelles. Le chapitre d’ouverture sur la chambre de Danielle Steel ® a été écrit, Juliette Mézenc, le dit « contre ou plutôt avec la colère qui [l’]a prise à la lecture d’un de ses romans ».

Bonne idée. Qui nous plonge dans l’écriture, la rage aidant l’ironie vacharde entraînant, nous donne le rythme des phrases de Juliette Mézenc (mettre nos yeux dans ses mots) avant de plonger à sa suite avec elle et allégresse dans le puits pour y rejoindre celles qu’elle appelle les horribles travailleuses.

Olivier Quelier

La phrase de Juliette Mézenc. 220 mots (extraite du chapitre Dans la chambre de Danielle Steel®

Une surface donc je disais vitrée à souhait… derrière se tient Danielle Steel ® sourire et chignon tirés au carré Danielle Steel ® ici vit Danielle Steel ® ici écrit Danielle Steel ® le regard planté dans vos yeux parce qu’elle écrit ce qu’elle lit dans vos cœurs Danielle Steel ® vos soupirs Danielle Steel ® vos émois Danielle Steel ® vos secrets Danielle Steel ® parce que vous êtes l’héroïne du prochain roman de Danielle Steel ® vous vous appelez Hope Victoria Grace Alexia Gabriella vous vous appelez Emma vous êtes professeur dans une prestigieuse école privée célèbre photographe new-yorkaise psychiatre de renom à Manhattan bienfaitrice des sans-logis femme en apparence comblée mais secrètement meurtrie vous avez un teint de porcelaine de pêche d’abricot vous avez des cheveux de jais et d’immenses yeux bleus vous avez des traits exquis et ciselés vous êtes respectée nette impeccable parfaite très digne votre vie bascule vous recevez d’inquiétantes lettres anonymes vous êtes déchirée entre l’amour pour les vôtres et le désir de réaliser vos rêves entre votre carrière et la maternité entre la gloire et votre famille vous êtes confrontée aux fantômes de votre passé terrassée par la grippe espagnole noyée sous les dettes, assommée par les calmants Titanic Titanic Titanic vous êtes sur le point de déclarer forfait aurez-vous la force de tout reconstruire, de vaincre vos anciens démons ?

Juliette Mézenc, Elles en chambre, éditions de l’Attente, 2014, 136 pages, 15 €.

Juliette Mézenc : de la « chambre à soi » à « Elles en chambre »

Philippe Jaenada : Spiridon et le marathonien de la phrase

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Philippe Jaenada. Photo : DR.

Il est des auteurs — mais ils sont rares, je le précise d’emblée (il ne s’agit pas de tromper le lecteur) — que l’on suit les yeux grands ouverts sur la quatrième de couverture de leur livre.

Peu importe le titre, peu importe l’histoire, on est certain avec eux de passer un moment agréable — voire, dans les meilleurs cas, de découvrir de vraies pages de littérature.

Philippe Jaenada est de ceux-là (et je l’affirme haut et fort : parmi eux, l’un des meilleurs, sinon LE meilleur). Il a écrit déjà (ou seulement, on ne va pas se faire le coup du « tout est relatif » mais quand même, je connais nombre d’impatients guetteurs du prochain Jaenada à paraître…) une dizaine d’ouvrages.

Pause sportive

Après le formidable La petite femelle (Julliard), chroniqué sur ce blog), Philippe Jaenada s’offre une pause sportive avec Spiridon Superstar. Dans ce livre publié aux éditions Prisma, il répond à la contrainte de la collection Incipit : présenter une « première » : première femme élue à l’Académie française (François Bégaudeau) ; première édition du Festival de Cannes (Gonzague&@ Saint-Bris) ou, ici, premiers Jeux Olympiques.

Dans son style inimitable, mêlant l’Histoire, les faits réels, les anecdotes, les digressions et les propos plus personnels peu avares d’autodérision, Philippe Jaenada se met dans les pas de Spiridon Louis, un paysan grec qui deviendra héros national en remportant la première épreuve du marathon.

Le livre est bref, léger et, comme toujours avec Philippe Jaenada, l’écriture est jouissive.

Olivier Quelier

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La phrase (283 mots)

À l’époque où Spiridon commence à calquer son pas sur celui du vieux cheval, ils ont sept enfants (ils en auront huit), dont les aînés sont Constantin, le prince héritier, et Georges (qui se mariera en 1907 avec Marie Bonaparte, l’arrière-petite-nièce de Napoléon — « la dernière des Bonaparte, comme elle le précisait (dommage que les livres ne soient pas élastiques, extensibles (et que les digressions, ça va deux minutes), car il y aurait des choses passionnantes à raconter sur elle : proche de Freud (c’est grâce à elle qu’il pourra quitter l’Autriche et fuir les nazis), elle a été la pionnière de la psychanalyse en France, en partie parce qu’elle souffrait de frigidité et n’a jamais baissé les bras (ni croisé les jambes) face à ce handicap ;  après treize ans d’analyse avec Maître Sigmund (dont elle finira par écrire : « Freud s’est trompé, il a surestimé sa puissance, la puissance de la thérapie et celle des événements de l’enfance »), elle a publié de nombreux articles sur le sujet (elle a été l’une des premières femmes à parler si ouvertement de sexualité), revenant à des théories plus pragmatiques et expliquant la frigidité, d’après une étude qu’elle a menée sur deux cents femmes, par une distance trop importante entre le clitoris et le vagin — obsédée par le Graal orgasmique, elle a subi, en vain malheureusement, plusieurs opérations de déplacement du clitoris, ce qui ne devait pas être de la dentelle à l’époque —; elle a été, en outre, dès 1960, une fougueuse adversaire de la peine de mort, et a succombé à une leucémie le 21 septembre 1962 dans une clinique de Saint-Tropez — mais c’est une autre histoire et, on ne le dira jamais assez : les digressions, ça va deux minutes).

Philippe Jaenada, Spiridon Superstar, Prisma (collection Incipit).

Philippe Jaenada : Spiridon et le marathonien de la phrase

R.J. Ellory et le superbe incipit de « Vendetta »

« À travers des rues misérables, à travers des allées enfumées où l’odeur acre de l’alcool brut flotte comme le fantôme de quelque été depuis longtemps évanoui ; devant ces devantures cabossées sur lesquelles des copeaux de plâtre et des torsades de peinture sale aux couleurs de mardis gras se détachent telles des dents cassées et des feuilles d’automne ; passant parmi la lie de l’humanité qui se rassemble ici et là au milieu des bouteilles enveloppées dans du papier brun et des feux dans des bidons d’acier, cherchant à profiter de la maigre générosité humaine là où elle se manifeste, partageant la bonne humeur et une piquette infâme, sur les trottoirs de ce district… »

imagesLa phrase qui ouvre Vendetta, le roman de R.J. Ellory, n’est pas très longue — un peu plus d’une centaine de mots. Mais j’aime l’usage que l’auteur fait du point-virgule ; et j’aime la poésie de ce décor posé (même si le texte est traduit, okay j’assume).

Un incipit qui nous plonge dans La Nouvelle-Orléans. Et un phrasé qui vous tient tout au long de ce roman qu’il n’est pas trop tard pour découvrir.

Vendetta, de R.J. Ellory, disponible chez Sonatine et au Livre de Poche.

 

A lire aussi :

Ecrire long, la phrase édito de 712 mots.

R.J. Ellory et le superbe incipit de « Vendetta »

Hédi Kaddour : le « choc » d’une phrase de 314 mots dans « Les Prépondérants »

Le choc

2048x1536-fit_hedi-kaddour-recu-prix-goncourt-preponderantsLes derniers rayons de soleil envoyaient une lumière douce sur les grosses raquettes vertes des cactus qui bordaient un champ ; dans le ciel où le bleu commençait à s’assombrir il y avait un unique petit nuage… ma pensée peut aller jusqu’à ce nuage… « ici, lui avait écrit son mari pendant la guerre, nous avons des nuages gris pour la pluie et des nuages jaunes pour la mort »… Rania longeait un autre champ, respirait l’air qui venait de la mer en coups de vent… le vent est le compagnon des veuves… ses yeux s’attardaient sur le colza, son oncle avait voulu le colza, pour faire plaisir aux Français, c’était idiot, du colza en pays de palmiers et d’oliviers, pas idiot pour eux, la colonie doit produire pour la métropole disaient-ils, idiot quand même, elle gardait pourtant le colza, pour le bétail, parce qu’elle aimait la grande claque jaune de la floraison, et parce qu’un Français qui venait chez son oncle lui avait un jour dit en lui montrant un champ qui fleurissait : « ça commence ici et, semaine après semaine, le jaune va surgir en Italie, puis en France, en Allemagne, en Pologne, en Russie, jusqu’à l’Oural, le grand voyage du colza »… elle dépassait le champ, portait son regard au loin, vers une coupole blanche de marabout qui marquait la limite nord du domaine, elle longeait aussi des herbes folles… ahdâth al-yaoum mithla l’hachâ ich… les événements du jour sont comme des herbes folles… ma vie n’a plus d’herbes folles… je vis dans deux prisons, la deuxième ce sont les parois de mon cœur, se faire des herbes folles au fond du cœur… je lui ai écrit une lettre et tout est dans sa min avec mes larmes… je n’ai pas envoyé cette lettre… je l’ai brûlée, j’étais comme cette feuille devant la flamme, se rétractant… il faut cacher… l’amour qui se montre est en péril.

Les Prépondérants, d’Hédi Kaddour, éditions Gallimard. Grand Prix du roman de l’Académie française 2015.

Hédi Kaddour : le « choc » d’une phrase de 314 mots dans « Les Prépondérants »

La longue phrase incipit de Mathias Enard (277 mots)

Mathias Enard a obtenu le prix Goncourt 2015 avec Boussole, publié chez Actes Sud. Cet épais roman orientaliste de 400 pages débute par un incipit de 277 mots.

BoussoleNous sommes deux fumeurs d’opium chacun dans son nuage, sans rien voir au-dehors, seuls, sans nous comprendre jamais nous fumons, visages agonisants dans un miroir, nous sommes une image glacée à laquelle le temps donne l’illusion du mouvement, un cristal de neige glissant sur une pelote de givre dont personne ne perçoit la complexité des enchevêtrements, je suis cette goutte d’eau condensée sur la vitre de mon salon, une perle liquide qui roule et ne sait rien de la vapeur qui l’a engendrée, ni des atomes qui la composent encore mais qui, bientôt, serviront à d’autres molécules, à d’autres corps, aux nuages pesant lourd sur Vienne ce soir : qui sait dans quelle nuque ruissellera cette eau, contre quelle peau, sur quel trottoir, vers quelle rivière, et cette face indistincte sur le verre n’est mienne qu’un instant, une des millions de configurations possibles de l’illusions – tiens M. Gruber promène son chien malgré la bruine, il porte un chapeau vert et son éternel imperméable ; il se protège des éclaboussures des voitures en faisant de petits bonds ridicules sur le trottoir : le clébard croit qu’il veut jouer, alors il bondit vers son maître et se prend une bonne baffe au moment où il pose sa patte crasseuse sur l’imper de M. Gruber qui finit malgré tout par se rapprocher de la chaussée pour traverser, sa silhouette est allongée par les réverbères, flaque noircie au milieu des mers d’ombre des grands arbres, déchirées par les phares sur la Porzellangasse, et Herr Grubert hésite apparemment à s’enfoncer dans la nuit de l’Alsergrund, comme moi à laisser ma contemplation des gouttes d’eau, du thermomètre et du rythme des tramways qui descendent vers Schottentor.

Boussole, de Mathias  Enard, Actes Sud, 400p.

À lire aussi :

Ecrire long, la rubrique.

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La phrase mutine de Jean-Philippe Toussaint

Chez le formidable Jean-Philippe Toussaint, la brièveté des livres n’empêche en rien la phrase de s’étendre, de se déployer, de suivre le fil de la pensée subtile, précise et surtout pleine d’humour et d’autodérision de l’auteur.

Dans le dernier récit de Jean-Philippe Toussaint, Football, on trouve une bonne dizaine de phrases très longues, de plus de 80, voire de 100 mots. Difficile de choisir donc. Je n’ai pas retenu la phrase la plus longue, mais l’une de celle que je trouve la plus représentative du style de Toussaint, riche de 173 mots.

Jean-Philippe Toussaint parle de son livre à la librairie Mollat.

La phrase

Quelques minutes avant le coup d’envoi, les derniers sièges inoccupés se sont remplis inexorablement de Scandinaves retardataires, deux énergumènes suédois particulièrement gratinés sont venus prendre place à mes cotés, emperruqués, tatoués, peinturlurés, encombrés de drapeaux et de crécelles, déjà ivres, surexcités, un garçon et une fille, avec qui j’ai entretenu des relations extrêmement distendues pendant tout le match, une cordialité minimaliste pour une cohabitation contrainte sur nos sièges étroits, jusqu’au but final des Suédois, qui a brisé la glace à la 89e minute du match, et où, dans sa liesse exubérante, expansive et brouillonne, le type, mon voisin (appelons-le Sven, si vous voulez), ayant embrassé tout ce qui passait à sa portée, sa compagne d’abord, puis les Suédois placés devant lui, derrière lui, à coté de lui, n’ayant plus personne à congratuler pour fêter le but de la victoire et ne sachant plus vers où porter ses élans expansionnistes, s’est jeté dans mes bras et m’a étreint dans les tribunes du stade comme rarement je fus étreint (mais, moi, j’étais pour le Paraguay).

Extraits du livre

Pour le seul plaisir de la lecture, trois extraits de Football. L’exergue, que reprend un passage du récit, puis une belle réflexion sur la création.

« Voici un livre qui ne plaira à personne, ni aux intellectuels, qui ne s’intéressent pas au football, ni aux amateurs de football, qui le trouveront trop intellectuel. Mais il me fallait l’écrire, je ne voulais pas rompre le fil ténu qui me relie encore au monde ».

« C’est peut-être là l’enjeu secret de ces lignes, essayer de transformer le football, sa matière vulgaire, grossière et périssable, en une forme immuable, liée aux saisons, à la mélancolie, au temps et à l’enfance ».

« Qu’est-ce que créer, aujourd’hui, dans le monde dans lequel nous vivons ? C’est proposer, de temps à autre, dans un acte de résistance, non pas modeste, mais mineur, un signal – un livre, une œuvre d’art – qui émettra une faible lueur vaine et gratuite dans la nuit ».

Jean-Philippe Toussaint, Football, Les éditions de Minuit, Paris, 124p. 12, 50€.

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La phrase mutine de Jean-Philippe Toussaint