Ali Zamir : une seule longue phrase pour ne pas être interrompu…

Son deuxième roman, Mon étincelle, paraît le 7 septembre aux éditions Le Tripode. Ali Zamir, auteur comorien d’une trentaine d’années, s’est fait remarquer à la rentrée littéraire 2016 avec son premier livre, Anguille sous roche (à paraître en poche le 5 octobre). L’histoire d’Anguille, une jeune fille en train de se noyer, qui voit défiler ses souvenirs au rythme d’une très longue et unique phrase qui flue et reflue sur plus de trois cents pages.

Pourquoi écrire un roman en une seule phrase ? A cette question de Baptiste Liger, Ali Zamir répondait (L’Express 3404 du 28 septembre 2016) :

« S’il n’y avait pas eu l’urgence et la nécessité d’écrire, je n’aurais pas utilisé ce procédé stylistique ».

Ce projet renvoie à son enfance : « J’avais horreur qu’on m’interrompe quand j’essayais de formuler une phrase pour exprimer mes inquiétudes, mes envies et mes peines. Et surtout quand on feignait de chercher à me comprendre alors qu’on se moquait de moi.

C’est pour cela que j’ai choisi, comme seul signe de ponctuation, la virgule. »

Un extrait bientôt dans la rubrique de ce blog consacrée aux phrases longues (avec Jean-Philippe Toussaint, Marie-Hélène Lafon, Laurent Binet, Philippe Jaenada…). Et la phrase édito à (re)découvrir.

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Ali Zamir : une seule longue phrase pour ne pas être interrompu…

La phrase longue de Laurent Binet [416 mots]

Dans cette longue phrase de début de roman, Lauret Binet fait un résumé de ce que sera l’opération Anthropoïde, visant à assassiner le « bourreau de Prague », Reinhard Heydrich. Tout le livre mène à cette scène, annoncée ici avec rythme et anaphore.

[Il y avait les traces encore terriblement fraîches du drame qui s’est achevé dans cette pièce voilà plus de soixante ans : l’envers du soupirail aperçu de l’extérieur, un tunnel creusé sur quelques mètres, des impacts de balles sur les murs et le plafond voûté, deux petites portes en bois.]

Mais il y avait aussi les visages des parachutistes sur des photos, dans un texte rédigé en tchèque et en anglais, il y avait le nom d’un traître, il y avait un imperméable vide, une sacoche, un vélo réunis sur une affiche, il y avait bien une mitraillette Stenn qui s’enraye au pire moment, il y avait des femmes évoquées, il y avait des imprudences mentionnées, il y avait Londres, il y avait la France, il y avait des légionnaires, il y avait un gouvernement en exil, il y avait un village du nom de Lidice, il y avait un jeune guetteur qui s’appelait Valcik, il y avait un tramway qui passe, lui aussi, au pire moment, il y avait un masque mortuaire, il y avait une récompense de dix millions de couronnes pour celui ou celle qui dénoncerait, il y avait des capsules de cyanure, il y avait des grenades et des gens pour les lancer, il y avait des émetteurs radio et des messages codés, il y avait une entorse à la cheville, il y avait la pénicilline qu’on ne pouvait se procurer qu’en Angleterre, il y avait une ville entière sous la coupe dessus lui ont surnommé « le bourreau », il y avait des drapeaux à croix gammée et des insignes à tête de mort, il y avait des espions allemands qui travaillaient pour l’Angleterre, il y avait une Mercedes noire avec un pneu crevé, il y avait un chauffeur, il y avait un boucher, il y avait des dignitaires autour d’un cercueil, il y avait des policiers penchés sur des cadavres, il y avait des représailles terribles, il y avait la grandeur et la folie, la faiblesse et la trahison, le courage et la peur, l’espoir et le chagrin, il y avait toutes les passions humaines réunies dans quelques mètres carrés, il y avait la guerre et il y avait la mort, il y avait des Juifs déportés, des familles massacrées, des soldats sacrifiés, il y avait de la vengeance et du calcul politique, il y avait un homme qui, entre autres, jouait du violon et pratiquait l’escrime, il y avait un serrurier qui n’a jamais pu exercer son métier, il y avait l’esprit de la Résistance qui s’est gravé à jamais dans ces murs, il y avait les traces de la lutte entre les forces de la vie et celles de la mort, il y avait la Bohême, la Moravie, la Slovaquie, il y avait toute l’histoire du monde contenue dans quelques pierres.

[Il y avait sept cents SS dehors.]

À lire aussi :

Binet, Oscar Wilde, la correction et la fiction.

La phrase longue de Laurent Binet [416 mots]

La phrase longue [294 mots] de Maylis de Kérangal

Nouvel exemple de phrase longue, tirée du roman Réparer les vivants, de Maylis de Kérangal, dont elle constitue l’incipit. Un livre aux phrases souvent longues, souvent déstructurées, à la syntaxe et à la ponctuation malmenées par la romancière. Une phrase qui a donc toute sa place dans cette rubrique.

Ce qu’est le cœur de Simon Limbres, ce cœur humain, depuis que sa cadence s’est accélérée à l’instant de la naissance quand d’autres cœurs au-dehors accéléraient de même, saluant l’événement, ce qu’est ce cœur, ce qui l’a fait bondir, vomir, grossir, valser léger comme une plume ou peser comme une pierre, ce qui l’a étourdi, ce qui l’a fait fondre — l’amour ; ce qu’est le cœur de Simon Limbres, ce qu’il a filtré, enregistré, archivé, boîte noire d’un corps de 20 ans, personne ne le sait au juste, seule une image en mouvement créée par ultrason pourrait en renvoyer l’écho, en faire voir la joie qui dilate et la tristesse qui resserre, seul le tracé papier d’un électrocardiogramme déroulé depuis le commencement pourrait en signer la forme, en décrire la dépense et l’effort, l’émotion qui précipite, l’énergie prodiguée pour se comprimer près de 500 000 fois par jour et faire circuler chaque minute jusqu’à cinq litres de sang, oui, seule cette ligne-là pourrait en donner un récit, en profiler la vie, vie de flux et de reflux, vie de vannes et de clapets, vie de pulsations, quand le cœur de Simon Limbres, ce cœur humain, lui, échappe aux machines, nul ne saurait prétendre le connaître, et cette nuit-là, nuit sans étoiles, alors qu’il gelait à pierre fendre sur l’estuaire et le pays de Caux, alors qu’une houle sans reflets roulait le long des falaises, alors que le plateau continental reculait, dévoilant ses rayures géologiques, il faisait entendre le rythme régulier d’un organe qui se repose, d’un muscle qui lentement se recharge — un pouls probablement inférieur à cinquante battements par minute — quand l’alarme d’un portable s’est déclenchée au pied d’un lit étroit, l’écho d’un sonar inscrivant en bâtonnets luminescents sur l’écran tactile les chiffres 05:50, et quand soudain tout s’est emballé.

Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, éditions Verticales.

La phrase longue [294 mots] de Maylis de Kérangal

Julia Deck, la « vigueur redoublée » des phrases

Le propre de cette rubrique est de présenter, tirées de romans classiques ou contemporains, de longues phrases remarquables par leur style, leur syntaxe, leur construction. L’extrait qui suit fait exception à la règle.

Composée de courtes phrases haletantes, syncopées, comme autant de spasmes et d’assauts, froide évaluation d’un processus sexuel pourtant très chaud, bouillonnant d’envie et de violence à peine retenue, cette scène se démarque du reste du livre de Julia Deck par son écriture et mérite donc d’être partagée ici.

Lèvres sur siennes tremblotantes, agacements, morsures, dévient vers l’oreille, dents attaquent le pavillon, langue contre lobe, mains sous le tee-shirt, chair de poule. Doigts qui pincent, remontent au collet, saisissent la mâchoire, et quelle mâchoire, si délicate, semble taillée dans du cristal. Main sur nuque, immobilisation de la proie, plaquage complet, serrage de près. Voir ce que ça donne en bas, si ça monte, si ça crépite, mesurer sa frappe, viser juste. Fortes turbulences en zone sismique. Descente des flancs, barrage pantalon, obstacle ceinture, doigts fouillant la boucle, érection d’un nouvel obstacle. Obstacle prometteur. Mains sur mains, sous les couches de tissu, pointes dressées, vigueur redoublée de l’obstacle. Pulls jetés à terre, pantalons les rejoignent, chaussures coincent, enlever les chaussures, gestes flous, précipitation contre-productive, chaussures coincent d’autant plus mais on y arrive, on y arrive. Obstacle majestueux contre dentelle blanche. Harponner l’obstacle, l’intromettre. Obstacle frémit, lutte pour sa survie. Mais déroute, retraite, acharnement inutile, ennemi en fuite, victoire trop facile, absence de péril, triomphe sans gloire. Réagir. Ranimer la bataille. Mains partout, doigts agiles, introduits, regain de flamme, on y croit, on y croit. Flanche pareil. Trouver autre chose. Imagination, imagination. À genoux, Élisabeth. Gorge déployée, efficacité retrouvée. Proie respire, se détend, roue libre enfile boulevard, glisse tout seul. Lièvre dans tunnel, écrasé. Se relève, enfoncé. Lièvre se rebiffe. Lasso, lancer, obstacle maîtrisé. Obstacle furieux, rugit, débourse sans compter. Obstacle assoupi.

Viviane Élisabeth Fauville, de Julia Deck, Les éditions de Minuit, 2012.

Julia Deck, la « vigueur redoublée » des phrases

La phrase longue (170 mots) de Marie-Hélène Lafon

Dans les romans de Marie-Hélène Lafon, les phrases se déplacent, longues, insensibles au temps, enracinées dans cet humble bon sens et ce réalisme rude de la campagne.

Phrases élégantes nées au terreau des dictionnaires, élégantes qui ne manquent pas de souplesse, se jouant de la syntaxe, matoises, pour mieux affirmer leurs propos.

Un exemple avec cette phrase de 170 mots tirée du début (p.27-28) de roman Les Pays, publié chez Buchet-Chastel.

Suzanne partie montée à Paris dans les Postes au traitement des chèques postaux à Montparnasse, montée à Paris à dix-neuf ans, et mariée d’amour dûment à Paris avec son Parisien, un vrai, bel homme aux hanches minces à la bouche rieuse, un de chez Renault un de l’équipe de nuit, Suzanne, quoique montée à Paris, et versée dans le traitement des chèques postaux, et nantie d’un mari parisien à fond à fond, Suzanne, par le jeté du corps, la voix, le pas, les mains, appartenait à ce bout de pays élimé, à cette vallée de la Saintoire derrière elle laissée loin au long des hivers gris de la vallée entassés les uns sur les autres depuis des années, treize années maintenant, treize années qu’elle vivait dans l’hiver des villes, à Paris d’abord, à Gentilly ensuite où ils avaient acheté l’appartement, Suzanne et Henri, depuis trois ans, presque quatre, au cinquième étage du bâtiment B d’une résidence neuve avec ascenseur, entrée, cuisine, salle de bain, salle à manger, et deux chambres.

À lire aussi : 

Écrire long : la phrase édito de 712 mots.

 

La phrase longue (170 mots) de Marie-Hélène Lafon

La phrase longue de Daniel Pennac (235 mots) : « Il suffit qu’un chien de traîneau… »

Il suffit qu’un chien de traîneau un peu jeunet sorte de son enclos, qu’il vous voie, qu’il parcoure ventre à terre les cent mètres qui le séparent de vous, qu’il vous saute dessus toute langue dehors, poussé par l’atavique besoin d’affection de cette race inapte à la solitude canine, que ledit husky renverse votre saut de myrtilles, en éparpille le contenu dans un fou trémoussement, anticipe la confiture en piétinant frénétiquement cinq heures de cueillette, que, sur ces entrefaites, une brebis égarée se mette à bêler, que le chien se fige, que le loup en lui dresse soudain les oreilles, que vous vous disiez protégeons la brebis pour que le berger et le propriétaire du chien ne s’entre-tuent pas, que vous ôtiez votre ceinture pour improviser une laisse, que vous rameniez le chien à l’enclos, que vous y trouviez son maître (pas plus inquiet ni reconnaissant que ça, d’ailleurs), son maître, cette cascade de dreadlocks vert-de-gris qui a tout largué depuis quinze ans pour venir s’oublier ici, pour que son maître, le moins communicant des exilés de l’intérieur, le plus étranger à ce qui advient hors de son champ de vision, pour que cet effacé absolu vous dise, en levant à peine les yeux sur vous, trop occupé à protéger de la tramontane naissante la bonne herbe qu’il roule en guise de tabac, vous dise, d’une voix à peine audible :
— Tu sais pas la meilleure ?

(in Le cas Malaussène, Gallimard, 2017).

A lire aussi :

Daniel Pennac : tous les commencements possibles.

La phrase longue de Daniel Pennac (235 mots) : « Il suffit qu’un chien de traîneau… »

Ateliers d’écriture : comme une note d’intention

300e. Voici le trois centième article que je publie sur GrandeurSRvitude en presque dix-huit mois d’existence. Un nombre qui marque une étape, accompagne un changement de cap professionnel, mais pas seulement : (un peu) moins de journalisme ici, désormais, pour plus de littérature et d’écriture, sous plein de formes, y compris celle de l’atelier d’écriture. Comme ce texte, de février dernier, à lire comme une note d’intention.

Ce n’est qu’un murmure encore, un balbutiement qui s’impose d’autant plus fortement qu’il fait page blanche du passé, qu’il m’interroge sur la forme, sur les formes, qu’il me fait prendre conscience de ce que j’ai à dire, ou pas, me fait prendre conscience que je n’ai rien à dire, et c’est pas plus mal, que je n’ai peut-être qu’à laisser les mots s’impliquer, s’imbriquer, s’emberlificoter, que je n’ai qu’à jouer au legodémo, quatre syllabes d’un jeu dont je déposerai peut-être un jour la marque, le marque-page, dans un livre ou un blog ou une revue ou un réseau social ou tiens, oui tiens pourquoi pas sur scène, je ne l’avais pas encore balancé ce truc-là

(bon sang mais pourquoi je fais des phrases aussi longues, moi)

je m’essouffle donc à le dire oui tiens, tiens bon, pourquoi pas sur scène car je ne dis pas tout je ne me dis pas tout surtout, de peur de m’effrayer davantage, j’affirmais tout à l’heure que j’arrivais à me détacher du texte mais c’est pas vrai, pas faux non plus mais de plus en plus vrai

(si je ratiocine comme ça je ne vais jamais m’en sortir de cette phrase à la con)

que ces textes mes textes à moi et ceux des autres aussi peut-être, du collectif, j’ai envie de les dire de les lire de les interpréter de les jouer, la forme je la performe oui mais je vais me calmer là je rédige de moins en moins mon dieu merci j’écris de plus en plus mais je sais aussi je sais hélas sans encore savoir comment concilier tout ça qu’il y a dans mon ancien métier quelque chose de bon et de vrai à conserver à travailler

(comment je vais galérer à la lire à voix haute cette phrase)

mais l’essentiel c’est l’écriture de ces formes courtes – baba j’en étais quand j’ai découvert ça ici et en ce moment c’est les listes qui me tiennent me retiennent même celle des courses c’est moi qui la fais je vous dis pas ma femme comme elle m’aime dans ces moments-là, des listes oui, et j’y mets des couleurs et des interactions et comme je m’y perds, comme je m’y noie (des noix ? tu veux des noix, chérie ?) je me dis qu’à proposer qu’à partager ce serait bien, ce serait chouette mais qu’en plus de tout ça

(ne pas oublier que j’ai un train à 17h 25)

cette écriture-là doit être évolutive, surtout pas figée, écrite mais pas inscrite voilà débrouillez-vous avec tout ça j’en suis à 427 mots je vais mettre un point. Là.

Olivier Quelier

Ateliers d’écriture : comme une note d’intention