La phrase longue (170 mots) de Marie-Hélène Lafon

Dans les romans de Marie-Hélène Lafon, les phrases se déplacent, longues, insensibles au temps, enracinées dans cet humble bon sens et ce réalisme rude de la campagne.

Phrases élégantes nées au terreau des dictionnaires, élégantes qui ne manquent pas de souplesse, se jouant de la syntaxe, matoises, pour mieux affirmer leurs propos.

Un exemple avec cette phrase de 170 mots tirée du début (p.27-28) de roman Les Pays, publié chez Buchet-Chastel.

Suzanne partie montée à Paris dans les Postes au traitement des chèques postaux à Montparnasse, montée à Paris à dix-neuf ans, et mariée d’amour dûment à Paris avec son Parisien, un vrai, bel homme aux hanches minces à la bouche rieuse, un de chez Renault un de l’équipe de nuit, Suzanne, quoique montée à Paris, et versée dans le traitement des chèques postaux, et nantie d’un mari parisien à fond à fond, Suzanne, par le jeté du corps, la voix, le pas, les mains, appartenait à ce bout de pays élimé, à cette vallée de la Saintoire derrière elle laissée loin au long des hivers gris de la vallée entassés les uns sur les autres depuis des années, treize années maintenant, treize années qu’elle vivait dans l’hiver des villes, à Paris d’abord, à Gentilly ensuite où ils avaient acheté l’appartement, Suzanne et Henri, depuis trois ans, presque quatre, au cinquième étage du bâtiment B d’une résidence neuve avec ascenseur, entrée, cuisine, salle de bain, salle à manger, et deux chambres.

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La phrase longue (170 mots) de Marie-Hélène Lafon

La phrase longue de Daniel Pennac (235 mots) : « Il suffit qu’un chien de traîneau… »

Il suffit qu’un chien de traîneau un peu jeunet sorte de son enclos, qu’il vous voie, qu’il parcoure ventre à terre les cent mètres qui le séparent de vous, qu’il vous saute dessus toute langue dehors, poussé par l’atavique besoin d’affection de cette race inapte à la solitude canine, que ledit husky renverse votre saut de myrtilles, en éparpille le contenu dans un fou trémoussement, anticipe la confiture en piétinant frénétiquement cinq heures de cueillette, que, sur ces entrefaites, une brebis égarée se mette à bêler, que le chien se fige, que le loup en lui dresse soudain les oreilles, que vous vous disiez protégeons la brebis pour que le berger et le propriétaire du chien ne s’entre-tuent pas, que vous ôtiez votre ceinture pour improviser une laisse, que vous rameniez le chien à l’enclos, que vous y trouviez son maître (pas plus inquiet ni reconnaissant que ça, d’ailleurs), son maître, cette cascade de dreadlocks vert-de-gris qui a tout largué depuis quinze ans pour venir s’oublier ici, pour que son maître, le moins communicant des exilés de l’intérieur, le plus étranger à ce qui advient hors de son champ de vision, pour que cet effacé absolu vous dise, en levant à peine les yeux sur vous, trop occupé à protéger de la tramontane naissante la bonne herbe qu’il roule en guise de tabac, vous dise, d’une voix à peine audible :
— Tu sais pas la meilleure ?

(in Le cas Malaussène, Gallimard, 2017).

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Ateliers d’écriture : comme une note d’intention

300e. Voici le trois centième article que je publie sur GrandeurSRvitude en presque dix-huit mois d’existence. Un nombre qui marque une étape, accompagne un changement de cap professionnel, mais pas seulement : (un peu) moins de journalisme ici, désormais, pour plus de littérature et d’écriture, sous plein de formes, y compris celle de l’atelier d’écriture. Comme ce texte, de février dernier, à lire comme une note d’intention.

Ce n’est qu’un murmure encore, un balbutiement qui s’impose d’autant plus fortement qu’il fait page blanche du passé, qu’il m’interroge sur la forme, sur les formes, qu’il me fait prendre conscience de ce que j’ai à dire, ou pas, me fait prendre conscience que je n’ai rien à dire, et c’est pas plus mal, que je n’ai peut-être qu’à laisser les mots s’impliquer, s’imbriquer, s’emberlificoter, que je n’ai qu’à jouer au legodémo, quatre syllabes d’un jeu dont je déposerai peut-être un jour la marque, le marque-page, dans un livre ou un blog ou une revue ou un réseau social ou tiens, oui tiens pourquoi pas sur scène, je ne l’avais pas encore balancé ce truc-là

(bon sang mais pourquoi je fais des phrases aussi longues, moi)

je m’essouffle donc à le dire oui tiens, tiens bon, pourquoi pas sur scène car je ne dis pas tout je ne me dis pas tout surtout, de peur de m’effrayer davantage, j’affirmais tout à l’heure que j’arrivais à me détacher du texte mais c’est pas vrai, pas faux non plus mais de plus en plus vrai

(si je ratiocine comme ça je ne vais jamais m’en sortir de cette phrase à la con)

que ces textes mes textes à moi et ceux des autres aussi peut-être, du collectif, j’ai envie de les dire de les lire de les interpréter de les jouer, la forme je la performe oui mais je vais me calmer là je rédige de moins en moins mon dieu merci j’écris de plus en plus mais je sais aussi je sais hélas sans encore savoir comment concilier tout ça qu’il y a dans mon ancien métier quelque chose de bon et de vrai à conserver à travailler

(comment je vais galérer à la lire à voix haute cette phrase)

mais l’essentiel c’est l’écriture de ces formes courtes – baba j’en étais quand j’ai découvert ça ici et en ce moment c’est les listes qui me tiennent me retiennent même celle des courses c’est moi qui la fais je vous dis pas ma femme comme elle m’aime dans ces moments-là, des listes oui, et j’y mets des couleurs et des interactions et comme je m’y perds, comme je m’y noie (des noix ? tu veux des noix, chérie ?) je me dis qu’à proposer qu’à partager ce serait bien, ce serait chouette mais qu’en plus de tout ça

(ne pas oublier que j’ai un train à 17h 25)

cette écriture-là doit être évolutive, surtout pas figée, écrite mais pas inscrite voilà débrouillez-vous avec tout ça j’en suis à 427 mots je vais mettre un point. Là.

Olivier Quelier

Ateliers d’écriture : comme une note d’intention

Édouard Louis : « Une autobiographie dite par quelqu’un d’autre »

Je suis caché de l’autre côté de la porte, je l’écoute, elle dit que quelques heures après ce que la copie de la plainte que j’ai gardé pliée en quatre dans un tiroir appelle la tentative d’homicide, et que je continue d’appeler comme ça, faute d’autre mot, parce qu’il n’y a pas de terme plus approprié à ce qui est arrivé et qu’à cause de ça je traîne la sensation pénible et désagréable qu’aussitôt énoncée, par moi ou n’importe qui d’autre, mon histoire est falsifiée, je suis sorti de chez moi et j’ai descendu l’escalier.

Ce n’est certes pas la phrase la plus longue du roman, ni même l’une des plus longues. Mais l’incipit d’Histoire de la violence est très représentatif de la manière d’Édouard Louis, de son travail sur la langue, de son écriture à la fois fictionnelle et critique.

imgresDans le numéro de décembre 2016 de la revue Transfuge, Édouard Louis expliquait : « Je crois que chaque démarche littéraire, chaque geste d’écriture, devrait s’accompagner d’une interrogation critique sur la littérature : qu’est-ce que la littérature exclut pour se constituer, pour être considérée comme littérature ? ».

Plus loin, à propos d’Histoire de la violence et du dispositif d’écriture mis en place : « J’avais toujours en tête cette idée d’écrire une sorte d’autobiographie dite par quelqu’un d’autre. J’ai beaucoup cherché et j’ai donc eu cette idée : cette histoire que j’ai vécue avec Reda, ce serait ma sœur qui la raconterait (…).

Le magazine en ligne Diacritik consacre un riche dossier à Édouard Louis.

Olivier Quelier

Histoire de la violence, d’Édouard Louis, éditions du Seuil, 229p. 18€. Points Seuil, 7,10€.

 

 

Édouard Louis : « Une autobiographie dite par quelqu’un d’autre »

Juliette Mézenc : de la « chambre à soi » à « Elles en chambre »

Elles en chambre est un livre sur les chambres des femmes. Les chambres des femmes écrivains, s’entend, comme une continuation de la célèbre « chambre à soi », de Virginia Woolf, indispensable pièce (physique et mentale) pour s’adonner se donner à l’écriture à la littérature.

51le43hlmdl-_sx375_bo1204203200_Un livre étrange, Elles en chambre, hors genre, ni essai ni roman ni étiquette dont ici l’auteure Juliette Mézenc se fiche éperdument. Lui importent le texte, l’écriture, le dispositif mis en place.

Hors de question pour Juliette Mézenc de « rédiger » quoi que ce soit, mais bien d’écrire : « Rédiger est une façon de formuler sa pensée, une pensée déjà pensée qu’il s’agit de mettre en forme. Très bien. Ecrire, c’est tout autre chose. C’est plutôt une manière de découvrir sa pensée dans et par l’écriture, dans son mouvement, et dans le même temps trouver une langue pour le dire ».

Les horribles travailleuses

Elles en chambre est une visite guidée de ces pièces conçues comme un réseau de cavités reliées entre elles — je sais, écrit ainsi ça peut faire flipper mais allez donc y lire, vous verrez, vous serez épatés. Visite guidée donc qui amène à rencontrer Gertrude Stein et Hélène Bessette et Plath et Sarraute et Wittig et Danielle Steel et…

Danielle Steel ? Pour être précis, Danielle Steel ®. Elles en chambre se lit comme une suite de l’essai de Virginia Woolf, regroupant donc des appelez-les comme vous voudrez auteurs/auteures/écrivains/écrivaines/romancières/intellectuelles. Le chapitre d’ouverture sur la chambre de Danielle Steel ® a été écrit, Juliette Mézenc, le dit « contre ou plutôt avec la colère qui [l’]a prise à la lecture d’un de ses romans ».

Bonne idée. Qui nous plonge dans l’écriture, la rage aidant l’ironie vacharde entraînant, nous donne le rythme des phrases de Juliette Mézenc (mettre nos yeux dans ses mots) avant de plonger à sa suite avec elle et allégresse dans le puits pour y rejoindre celles qu’elle appelle les horribles travailleuses.

Olivier Quelier

La phrase de Juliette Mézenc. 220 mots (extraite du chapitre Dans la chambre de Danielle Steel®

Une surface donc je disais vitrée à souhait… derrière se tient Danielle Steel ® sourire et chignon tirés au carré Danielle Steel ® ici vit Danielle Steel ® ici écrit Danielle Steel ® le regard planté dans vos yeux parce qu’elle écrit ce qu’elle lit dans vos cœurs Danielle Steel ® vos soupirs Danielle Steel ® vos émois Danielle Steel ® vos secrets Danielle Steel ® parce que vous êtes l’héroïne du prochain roman de Danielle Steel ® vous vous appelez Hope Victoria Grace Alexia Gabriella vous vous appelez Emma vous êtes professeur dans une prestigieuse école privée célèbre photographe new-yorkaise psychiatre de renom à Manhattan bienfaitrice des sans-logis femme en apparence comblée mais secrètement meurtrie vous avez un teint de porcelaine de pêche d’abricot vous avez des cheveux de jais et d’immenses yeux bleus vous avez des traits exquis et ciselés vous êtes respectée nette impeccable parfaite très digne votre vie bascule vous recevez d’inquiétantes lettres anonymes vous êtes déchirée entre l’amour pour les vôtres et le désir de réaliser vos rêves entre votre carrière et la maternité entre la gloire et votre famille vous êtes confrontée aux fantômes de votre passé terrassée par la grippe espagnole noyée sous les dettes, assommée par les calmants Titanic Titanic Titanic vous êtes sur le point de déclarer forfait aurez-vous la force de tout reconstruire, de vaincre vos anciens démons ?

Juliette Mézenc, Elles en chambre, éditions de l’Attente, 2014, 136 pages, 15 €.

Juliette Mézenc : de la « chambre à soi » à « Elles en chambre »

Philippe Jaenada : Spiridon et le marathonien de la phrase

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Philippe Jaenada. Photo : DR.

Il est des auteurs — mais ils sont rares, je le précise d’emblée (il ne s’agit pas de tromper le lecteur) — que l’on suit les yeux grands ouverts sur la quatrième de couverture de leur livre.

Peu importe le titre, peu importe l’histoire, on est certain avec eux de passer un moment agréable — voire, dans les meilleurs cas, de découvrir de vraies pages de littérature.

Philippe Jaenada est de ceux-là (et je l’affirme haut et fort : parmi eux, l’un des meilleurs, sinon LE meilleur). Il a écrit déjà (ou seulement, on ne va pas se faire le coup du « tout est relatif » mais quand même, je connais nombre d’impatients guetteurs du prochain Jaenada à paraître…) une dizaine d’ouvrages.

Pause sportive

Après le formidable La petite femelle (Julliard), chroniqué sur ce blog), Philippe Jaenada s’offre une pause sportive avec Spiridon Superstar. Dans ce livre publié aux éditions Prisma, il répond à la contrainte de la collection Incipit : présenter une « première » : première femme élue à l’Académie française (François Bégaudeau) ; première édition du Festival de Cannes (Gonzague&@ Saint-Bris) ou, ici, premiers Jeux Olympiques.

Dans son style inimitable, mêlant l’Histoire, les faits réels, les anecdotes, les digressions et les propos plus personnels peu avares d’autodérision, Philippe Jaenada se met dans les pas de Spiridon Louis, un paysan grec qui deviendra héros national en remportant la première épreuve du marathon.

Le livre est bref, léger et, comme toujours avec Philippe Jaenada, l’écriture est jouissive.

Olivier Quelier

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La phrase (283 mots)

À l’époque où Spiridon commence à calquer son pas sur celui du vieux cheval, ils ont sept enfants (ils en auront huit), dont les aînés sont Constantin, le prince héritier, et Georges (qui se mariera en 1907 avec Marie Bonaparte, l’arrière-petite-nièce de Napoléon — « la dernière des Bonaparte, comme elle le précisait (dommage que les livres ne soient pas élastiques, extensibles (et que les digressions, ça va deux minutes), car il y aurait des choses passionnantes à raconter sur elle : proche de Freud (c’est grâce à elle qu’il pourra quitter l’Autriche et fuir les nazis), elle a été la pionnière de la psychanalyse en France, en partie parce qu’elle souffrait de frigidité et n’a jamais baissé les bras (ni croisé les jambes) face à ce handicap ;  après treize ans d’analyse avec Maître Sigmund (dont elle finira par écrire : « Freud s’est trompé, il a surestimé sa puissance, la puissance de la thérapie et celle des événements de l’enfance »), elle a publié de nombreux articles sur le sujet (elle a été l’une des premières femmes à parler si ouvertement de sexualité), revenant à des théories plus pragmatiques et expliquant la frigidité, d’après une étude qu’elle a menée sur deux cents femmes, par une distance trop importante entre le clitoris et le vagin — obsédée par le Graal orgasmique, elle a subi, en vain malheureusement, plusieurs opérations de déplacement du clitoris, ce qui ne devait pas être de la dentelle à l’époque —; elle a été, en outre, dès 1960, une fougueuse adversaire de la peine de mort, et a succombé à une leucémie le 21 septembre 1962 dans une clinique de Saint-Tropez — mais c’est une autre histoire et, on ne le dira jamais assez : les digressions, ça va deux minutes).

Philippe Jaenada, Spiridon Superstar, Prisma (collection Incipit).

Philippe Jaenada : Spiridon et le marathonien de la phrase

R.J. Ellory et le superbe incipit de « Vendetta »

« À travers des rues misérables, à travers des allées enfumées où l’odeur acre de l’alcool brut flotte comme le fantôme de quelque été depuis longtemps évanoui ; devant ces devantures cabossées sur lesquelles des copeaux de plâtre et des torsades de peinture sale aux couleurs de mardis gras se détachent telles des dents cassées et des feuilles d’automne ; passant parmi la lie de l’humanité qui se rassemble ici et là au milieu des bouteilles enveloppées dans du papier brun et des feux dans des bidons d’acier, cherchant à profiter de la maigre générosité humaine là où elle se manifeste, partageant la bonne humeur et une piquette infâme, sur les trottoirs de ce district… »

imagesLa phrase qui ouvre Vendetta, le roman de R.J. Ellory, n’est pas très longue — un peu plus d’une centaine de mots. Mais j’aime l’usage que l’auteur fait du point-virgule ; et j’aime la poésie de ce décor posé (même si le texte est traduit, okay j’assume).

Un incipit qui nous plonge dans La Nouvelle-Orléans. Et un phrasé qui vous tient tout au long de ce roman qu’il n’est pas trop tard pour découvrir.

Vendetta, de R.J. Ellory, disponible chez Sonatine et au Livre de Poche.

 

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