Le SR dans « la cohorte obscure des tireurs de traits »

philippe huet.jpgPhilippe Huet est un honnête auteur de polar français. Des romans mâtinés de Simenon et de Blondin, pleins d’atmosphère et de dérision, qui se partagent entre deux thèmes majeurs, la ville du Havre et le journalisme.

Ancien grand reporter et rédacteur en chef adjoint de Paris Normandie, Huet a créé le personnage de Gus Masurier, un fait diversier qui apparaît dans son premier roman, Quai de l’oubli, et devient le héros récurrent des suivants (La Main morte, Cargaison mortelle…).

Huet s’émancipe ensuite avec des romans parfois plus légers (Souk à Marrakech). Dans le dernier polar paru,Nuit d’encre, il renoue avec le journalisme et plonge dans l’univers de la presse de Robert Hersant.

Philippe Huet connaît très bien le monde du journalisme de province. La locale n’a pas de secret pour lui, et il la fait découvrir au lecteur avec distance et réalisme.

Dans Quai de l’oubli, Gus Masurier règle ses comptes avec Dubois, un arriviste qui est aussi… secrétaire de rédaction. En voici le portrait, dressé par Huet, dont on ne s’étonnera pas qu’il conserve le point de vue du rédacteur un brin… critique envers la fonction de son confrère.

Portrait craché

« En toute logique, Dubois aurait cent fois mérité la porte. Comme il était gentil, docile et serviable, on s’était contenté de le muter. C’est ainsi qu’il avait trouvé sa voie : secrétaire de rédaction… il était allé rejoindre la cohorte obscure des tireurs de traits, des soutiers de la profession. Il ne s’y montra d’ailleurs pas plus malhabile que d’autres, apparemment pas gêné d’avoir à tailler dans des articles que lui-même aurait été bien incapable d’écrire. La carrière de Dubois aurait dû s’enliser ainsi dans les maquettes, le calibrage des titres et la force des caractères. Mais le rachat du journal l’avait miraculeusement sorti de l’ombre. En quelques semaines, ce paumé de la carte de presse était devenu le champion du programme de modernisation. Car s’il était sans talent, Dubois n’était pas inintelligent. »

On concède à l’auteur la liberté et la responsabilité de ses propos. En constatant sans surprise que l’image dévalorisante dont souffre le SR (un « sous-journaliste », en somme) a la vie dure. Même sous la plume d’un auteur attachant qui, sans conteste, a adoré son métier. Je vous conseille de lire ses bouquins. Mais si vous préférez, je vous laisse ce cher Philippe… huer.

Olivier Quelier.

Lire aussi : le « vieux journaliste méticuleux » de Guy de Maupassant.

Le SR dans « la cohorte obscure des tireurs de traits »

« Le journalisme sans peine » : c’est la peine de s’y (re)plonger !

Exercice courageux et douloureux (mais aussi savoureux…) pour tout rédacteur que de se (re)plonger dans Le Journalisme sans peine, de Michel-Antoine Burnier et Patrick Rambaud, publié chez Plon en 1997.

imagesLe journaliste, si scrupuleux soit-il, se trouve confronté, dans Le Journalisme sans peine, de Rambaud et Burnier, à ses pires ennemis. Non pas l’information, comme l’affirment les auteurs facétieux. Mais bien les cliquants clichés, les périphrases périlleuses, l’inévitable novlangue et les absurdes adverbes.

Autant de sbires serviles et hypocrites (ils sont en réalité très nombreux) obéissant à la « loi médiatique » qui consiste « à tempérer, à cacher, à noyer, à effacer l’information. »

Exemples à l’appui, Burnier et Rambaud assènent au lecteur un salvateur cours de style médiatique qu’il est urgent de ne pas prendre au premier degré. Précision inutile ? Pas certain, si, comme moi, vous lisez la presse…

Attention au carpaccio

Attention donc à la technique du carpaccio, qui consiste à employer et multiplier les mots ou les expressions en dehors de leur sens normal : on ne suit plus, on emboîte le pas ; plus personne ne débat puisqu’il s’agit de croiser le fer…

Attention aussi aux métaphores puisées dans les temps très anciens (la fameuse houlette) moyenâgeux (la sellette) ou du 19e siècle (la férule).

Et attention, en vrac, à la fière chandelle, au pavé dans la mare, au giron et au bras de fer.

Grasse friandise

Quant à la périphrase, cette grasse friandise que les rédacteurs utilisent avec ferveur de peur de la répétition, elle a l’effet inverse, chargeant la phrase et lui conférant du « ronflant ». Démonstration par l’absurde : « la Dame de fer s’est refait une beauté » se traduit-il par « la Tour Eiffel a été repeinte » ou « Mrs Thatcher a changé de chapeau » ?

En proposant de nombreux exercices (et leurs corrigés), Burnier et Rambaud nous prouvent combien il est facile de tomber dans les pièges de la langue et de l’information boursouflée ou anémiée.

1.249 clichés usuels

Le livre se termine par quelques modèles d’articles à recopier et par une liste — redoutable — de 1.249 clichés usuels…

Le Journalisme sans peine a été publié chez Plon il y a près de vingt ans, en 1997. Hormis quelques noms propres sortis de l’actualité, il n’a pas vieilli.

Je me demande donc ce qu’attendent les éditeurs pour republier cet ouvrage écrit avec tant d’humour et de pertinence qu’il surclasse n’importe quel pompeux manuel de journalisme.

Olivier Quelier

À lire aussi :

99% des adverbes ne servent à rien.

« Le journalisme sans peine » : c’est la peine de s’y (re)plonger !

Devenir secrétaire de rédaction ne serait pas le rêve du futur jeune journaliste

Une étude analyse « l’imaginaire des jeunes journalistes » auprès de quelques dizaines d’étudiants. Autrement dit, leur vision du métier et de ses acteurs. D’où il ressort (mais est-ce une surprise ?) que le secrétariat de rédaction n’est pas une fonction qui fait rêver.  

3jBg-U2yUcsvYGY3N617NTl72eJkfbmt4t8yenImKBVvK0kTmF0xjctABnaLJIm9C’est une étude parmi d’autres, qui vaut ce qu’elle vaut. En l’occurrence, peu de généralisation possible au regard du nombre d’étudiants en journalisme sollicités (146) éparpillés dans cinq écoles.

Pourquoi, alors, en parler ? Par curiosité sans doute, avec la bienveillance et la retenue de qui consulte des miscellanées, jamais essentielles mais toujours intéressantes.

L’étude, datée de 2013 mais évoquée en octobre 2014 lors de la Conférence nationale des métiers du journalisme, a pour ambition d’analyser « l’imaginaire des jeunes journalistes ».

L’intitulé laisse songeur, qui semble vouloir traiter moins des envies et des représentations du métier que de ce qui est — pour reprendre les acceptions du Petit Robert« sans réalité » ou « tel dans sa propre imagination».

Faire d’Albert Londres une figure de référence du journalisme ou définir les compétences associées au métier relève de la perception, certes parfois fausse ou décalée, et non de l’imagination.

Perdu…

Mais quoi, puisque nous sommes d’accord pour tirer quelques points de cette étude, faisons-le !

Futur journaliste, l’étudiant ne souhaite pas devenir secrétaire de rédaction (0%, pareil pour le community manager, d’ailleurs). En 2011, le taux était de 0,8%. On a donc perdu, au mieux, un étudiant intéressé !

On est bien sûr loin derrière le rédacteur polyvalent — étrange intitulé — (21%), le correspondant à l’étranger (13%) ou le journaliste de sport (9%) — et non sportif comme écrit, sans doute, par inadvertance.

Que déduire de ces quelques chiffres ? Rien, bien sûr. D’une part parce que le résultat est sans surprise ; d’autre part, parce que le nombre de sondés et les pourcentages sont trop minimes pour en tirer la moindre conclusion.

 

Curieux…

Les étudiants considèrent que le journaliste doit être avant tout curieux (11%), ce qui est très bien mais en réel décalage avec leur propre curiosité… Viennent ensuite la vérification de l’information, l’ouverture aux autres et la débrouillardise.

Pour la hiérarchie en place, la première compétence attendue d’un jeune journaliste est d’être « opérationnel sur les dispositifs techniques requis par le métier » (31%). En second lieu, il « doit posséder une solide culture générale ». L’intitulé ne dit pas si cela inclut la maîtrise de la langue française, jamais mentionnée dans ces pages et pourtant, faut-il le rappeler, indispensable à l’exercice de ce métier, quel que soit le média choisi.

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Albert Londres.

Les plus…

  • Les figures du journalisme : Albert Londres, Edwy Plenel et Yves Calvi.
  • Écrivains préférés : Albert Camus, Émile Zola et Charles Baudelaire (notons, à la 5e place, la présence d’Amélie Nothomb…)
  • Personnalités : Nelson Mandela, Pierre Bourdieu, Émile Zola et Julian Assange.
  • Journal le plus lu : Le Monde.
  • Émission télévisée de référence Envoyé Spécial.
  • Radios les plus écoutées : France Inter et France Info.

Olivier Quelier.

Devenir secrétaire de rédaction ne serait pas le rêve du futur jeune journaliste

Plantu et le journalisme de proximité

C’est un beau cadeau que le dessinateur Plantu a fait aux étudiants de la licence pro PHR (presse hebdomadaire régionale) de l’ESJ Lille. Cette illustration est destinée à leur journal-école de fin d’année scolaire.

Plantu revient ainsi sur la condescendance avec laquelle est (encore) trop souvent traité le journalisme de proximité, qu’il soit quotidien (PQR) ou hebdomadaire. Mais il n’y a pas de « petit » journalisme ; il n’y a que de petites manières de le considérer.

Soit dit en passant, la quinzaine d’étudiants diplômés sont sollicités dès la fin de leurs études pour intégrer une rédaction de PHR…

Olivier Quelier

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Plantu et le journalisme de proximité

Secrétaires de rédaction, « on ne vous paie quand même pas pour relire les articles ? »

Le groupe Facebook intitulé ‘Jour, z’êtes journaliste ? Non, je suis venu à ta kermesse pour le plaisir est une mine d’informations, de surprises et de perles. D’autant plus drôles qu’elles sont vécues par les contributeurs. Celle-ci, trouvée ce vendredi 8 juillet, m’a tellement amusé que je ne résiste pas au plaisir de la partager.Capture d’écran 2016-07-08 à 12.48.12

Secrétaires de rédaction, « on ne vous paie quand même pas pour relire les articles ? »

Les dix qualités du SR en 2001, oui… mais aujourd’hui ?

En 2001, le CFPJ (Centre de formation et de perfectionnement des journalistes) réalisait un sondage permettant de répertorier les dix qualités nécessaires à l’exercice de la fonction de secrétaire de rédaction. Qu’en est-il aujourd’hui ? A vous de répondre.

Quelles sont les qualités requises pour être un bon secrétaire de rédaction ? Voici la liste issue du sondage réalisé, voici une quinzaine d’années, par le CFJ.

  • rigueur, précision
  • sens de l’organisation
  • diplomatie
  • sens de l’information
  • maîtrise de la langue française
  • créativité, imagination
  • rapidité
  • bonne culture générale
  • bonne plume
  • sens du lectorat
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Dessin de l’Amiral pour GrandeurSRvitude. Droits réservés, 2016.

Quelle évolution ?

Ce sondage est daté. Quinze ans. On est donc en droit de se demander si la perception des qualités indispensables, avec l’explosion du numérique d’une part, l’élargissement des compétences demandées d’autre part, a évolué ou si les fondements de la fonction restent les mêmes.

Rien de mieux pour le savoir que de vous le demander ! Alors, selon vous, quelles sont les qualités d’un bon secrétaire de rédaction ? La maîtrise de la langue française, toujours, ou désormais du journalisme de données ? La culture générale ou la gestion de l’information sur des formats différents ? De nouvelles compétences s’ajoutent-elles aux anciennes ou en effacent-elles ?

Formulaire ou commentaire

Vous pouvez rédiger votre propre liste de qualités dans les commentaires ou compléter le formulaire ci-dessous. Vos réponses feront l’objet d’un prochain post, à la rentrée, et permettront peut-être de proposer une nouvelle cartographie du métier de secrétaire de rédaction en 2016.

Olivier Quelier.

 

Les dix qualités du SR en 2001, oui… mais aujourd’hui ?

Alain Rémond : « Je suis vanné »

imgresIl y a quelques semaines, j’ai publié sur ce blog un article reprenant les résultats de l’étude du site américain CareerCast. Il présente chaque année le classement des pires métiers exercés aux USA. Sans surprise, le journaliste occupe une fois de plus la première place.

Alain Rémond, billettiste à La Croix — qui s’inquiétait il y a peu de l’avenir de la presse papier — réagit à cette nouvelle dans son papier du 20 avril. En voici le texte.

Le pire métier du monde

C’est un métier comme un autre : le site américain CareerCast fait profession de sortir, chaque année, son classement des dix pires métiers. Ça n’a l’air de rien, mais c’est du boulot : CareerCast compare plus de deux cents professions en se fondant sur quatre critères : l’environnement de travail, le revenu, les perspectives d’évolution et le stress. Et devinez quel est, au terme de cette analyse aussi scientifique que rigoureuse, le pire métier du monde ? Je vous le donne en mille : celui de journaliste dans la presse papier. C’est-à-dire mon métier à moi, celui que j’exerce depuis près de quarante-cinq ans. À la deuxième place des dix pires métiers du monde, juste derrière mon métier à moi, donc, on trouve bûcheron. Et, à la sixième­ place, « spécialiste de la détection de la peste ». J’ignore en quoi consiste exactement le métier de spécialiste en détection de la peste (sinon que ça n’a pas l’air très rigolo). Mais bûcheron, je vois à peu près. Il va falloir que je me fasse à l’idée qu’écrire des articles dans la presse papier est plus fatigant, plus stressant, plus harassant qu’abattre des arbres (qui serviront à faire du papier pour la presse papier) toute la journée pendant toute sa vie. Remarquez, d’un autre côté, c’est un bon point pour le compte pénibilité de la retraite. Mais moi qui croyais faire un métier passionnant, créatif, valorisant, voire prestigieux, ça me donne presque envie de me recoucher. Je suis vanné.

Alain Rémond : « Je suis vanné »