Michel Tournier : « Fini le charabia. Voici mon vrai style, destiné aux enfants de 12 ans »

« Oui, je travaille dans le sens de l’épuration, de la simplicité. Mon rêve ? Que La goutte d’or puisse être lu par des enfants de douze ans ! Au début de mon œuvre, j’avais Thomas Mann pour idéal, aujourd’hui, c’est Kipling et London… Tenez, je vais vous donner un exemple précis qui n’aura pas besoin de commentaire. Dans Vendredi ou les Limbes du Pacifique, j’écrivais : « Sur la plage, la yole et la pirogue commençaient à s’émouvoir inégalement des sollicitations de la marée montante ». D’une telle phrase, il y a quinze ans, j’étais très fier. Eh bien, deux ans plus tard, je donnais Vendredi ou la Vie sauvage et cette même phrase est devenue : « Sur la plage, le canot et la pirogue commencent à tourner, atteints par les vagues de la marée montante. » Fini le charabia. Voici mon vrai style, destiné aux enfants de douze ans. Et tant mieux si ça plaît aux adultes. Le premier Vendredi était un brouillon, le second est le propre. Pour La goutte d’or, il n’y aura pas eu de brouillon. »

Cité par Claudette Oriol-Boyer dans l’ouvrage La réécriture (Ceditel).

Michel Tournier : « Fini le charabia. Voici mon vrai style, destiné aux enfants de 12 ans »

Arturo Perez Reverte et la musique du texte

Quand savez-vous que le texte est bon, qu’il ne faut plus y toucher ?

Quand tu lis beaucoup Stendhal, Balzac et les autres, tu finis par développer une oreille. Tu sais quand un texte sonne juste ou lorsqu’il y a des notes qui ne vont pas. Ce n’est pas une question de règles grammaticales ou stylistiques, mais de musique du texte. Donc, quand j’écris, je ne sais pas si c’est bon ou si c’est mauvais. Mais je sais si le texte fonctionne ou non. Je sais si c’est le texte que je voulais faire.

Arturo Perez Reverte

Capture d’écran L’Express REUTERS/Juan Medina.
Arturo Perez Reverte et la musique du texte

Patrick Chamoiseau : « Le langage n’est soumis à rien, n’est au service de rien… »

« Qu’est-ce que le langage ? Un style ? On dit souvent que le style fait sourire la grammaire, mais la grammaire est la police de la langue. Le style reste soumis à un ordre, il ne permet que de petites audaces, de petites innovations qui demeurent enfermées dans la logique centrale de la langue. Alors que le langage n’est soumis à rien, il n’est au service de rien, il ne croit pas qu’une langue soit plus belle qu’une autre. Le langage a le désir de toutes les langues du monde pour se confronter à l’indicible, avancer dans leurs ténèbres, dans leurs musiques, leurs odeurs, leurs textures. Il est là le défi des écrivains contemporains : comment construire son langage dans la matière même du monde, en présence de toutes les langues du monde ? »

Patrick Chamoiseau

(extrait d’un entretien avec Patrick Chamoiseau paru dans Télérama 3516, 31/05/17)

Patrick Chamoiseau : « Le langage n’est soumis à rien, n’est au service de rien… »

Claude Simon, la création « par le cheminement même de l’écriture »

Illustration de Claude Simon pour son roman Orion aveugle en 1970. © Collection particulière

Je ne connais pour ma part d’autres sentiers de la création que ceux ouverts pas à pas, c’est-à-dire mot après mot, par le cheminement même de l’écriture.
Avant que je me mette à tracer des signes sur le papier il n’y a rien, sauf un magma informe de sensations plus ou moins confuses, de souvenirs plus ou moins précis ou accumulés, et un vague — très vague — projet.
C’est seulement en écrivant que quelque chose se produit, dans tous les sens du terme. Ce qu’il y a pour moi de fascinant, c’est que ce quelque chose est toujours infiniment plus riche que ce que je me proposais de faire.
Il semble donc que la feuille blanche et l’écriture jouent un rôle au moins aussi important que mes intentions, comme si la lenteur de l’acte matériel d’écrire était nécessaire pour que les images aient le temps de venir s’amasser. Ou peut-être ai-je besoin de voir les mots, comme épinglés, présents, et dans l’impossibilité de m’échapper ?
Si aucune goutte de sang n’est jamais tombée de la déchirure d’une page où est décrit le corps d’un personnage, si celle où est racontée un incendie n’a jamais brûlé personne, si le mot sang n’est pas du sang, si le mot feu n’est pas le feu, si la description est impuissante à reproduire les choses et dit toujours d’autres objets que les objets que nous percevons autour de nous, les mots possèdent par contre ce prodige de pouvoir se rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars…

Claude Simon, préface d’Orion aveugle, Skira, coll. Les sentiers de la création, 1970.

Claude Simon, la création « par le cheminement même de l’écriture »

Olivier Cadiot : un premier jet insatisfaisant, mais…

« Un premier jet, insatisfaisant sans doute, mais avec déjà de vraies phrases bien construites, des paragraphes, des chapitres, des dialogues. Il faut retravailler votre rédaction, mais tout y est, mais si, pas d’inquiétude, un petit effort de style, allez ».

De l’Histoire de la littérature récente, d’Olivier Cadiot, publié chez P.O.L, il faudrait tout citer, ou presque. J’ai choisi ce court passage car il évoque le premier jet, et la nécessité de la réécriture.

Mais l’ouvrage est bien plus riche que cela, bien sûr.

Olivier Cadiot y revient sur ce débat toujours incertain du déclin de la littérature et évoque longuement l’écriture et sa manière d’écrire. Les idées fusent, et les images, les métaphores proposées par l’auteur incrustent dans l’esprit du lecteur autant de ces petites questions dérangeantes mais indispensables pour avancer dans l’écriture.

Pour en savoir plus sur le livre, c’est ICI.

Olivier Cadiot : un premier jet insatisfaisant, mais…

Colum McCann : « Écrire est l’expression d’une parole libre contre le pouvoir »

« Écris, jeune auteur, écris. Empare-toi de ton avenir. Empare-toi de ton pays, ne les laisse pas te le prendre. Trouve les mots pour soigner le mal qui nous étreint. Écris pour le pur plaisir que nous avons à le faire, mais garde en tête que nous pouvons peut-être modifier ce fichu monde un tant soit peu. C’est malgré tout un bel endroit, bizarre et terrible. La littérature nous rappelle que la vie n’est pas déjà écrite. Il reste d’immenses possibilités. Fais de ta confrontation avec le désespoir une minuscule frange de beauté. »

L’écrivain irlandais Colum McCann a écrit récemment une série de lettres à un jeune écrivain (Letters to a young writer). On retrouve dans le premier numéro du magazine America un de ces textes, intitulé Appel au jeunes écrivains, à l’aube de l’ère Trump.

Un texte superbe, engagé, lyrique, dans lequel l’écrivain enjoint lesjeunes auteurs à jouir de l’audace de leur imagination, rappelant qu' »écrire est l’expression d’une parole libre contre le pouvoir ».

 

Colum McCann : « Écrire est l’expression d’une parole libre contre le pouvoir »