Antonio Muñoz Molina : « Une seule goutte de fiction transforme tout en fiction »

Antonio Muñoz Molina est un romancier et essayiste espagnol. Il a obtenu le prix Fémina étranger en 1998 pour Le Royaume des voix. Son dernier roman, publié au Seuil en 2016, s’intitule Comme l’ombre qui s’en va (Seuil).

124267_couverture_hres_0Dans Comme l’ombre qui s’en va, le nouveau roman d’Antonio Muñoz Molina, s’entrecroisent le passé de l’écrivain et le destin de James Earl Ray qui, le 4 avril 1968, a assassiné Martin Luther King à Memphis avant de prendre la fuite. Dans un entretien accordé à Libération, l’auteur revient sur les enjeux du partage entre fiction et non-fiction. Extrait.

« L’important n’est pas le pourcentage de fiction qu’il y a dans un livre mais ce qu’on fait du mélange de la fiction et de la vérité. Quand on mêle deux choses de nature différente, il y a comme une réaction chimique, c’est comme un collage. Dans la non-fiction, il y a des limites qu’on ne peut dépasser.

Par exemple, on peut savoir tout sur ce que [mon personnage] a fait. [Mais] il y a une chose qu’on ne sait pas : ce qui se passe dans sa tête. La fiction est la seule façon d’entrer dans la tête de quelqu’un. La fiction peut jouer avec les faits ; la question, c’est comment on mêle les deux. Parce qu’une seule goutte de fiction transforme tout en fiction.

C’est la différence avec le journalisme. Avec la postmodernité, on croit qu’il n’y a plus de différence, mais il y en a. Je ne suis pas seulement écrivain, je suis aussi journaliste et je connais la différence. C’est un roman parce que j’ai la liberté de m’écarter de la réalité quand je le veux ».

Antonio Muñoz Molina : « Une seule goutte de fiction transforme tout en fiction »

Gay Talese et le Nouveau Journalisme : le « courant fictif sous la réalité »

Gay Talese est, avec Tom Wolfe, l’un des pères fondateurs du Nouveau journalisme.
Vient de paraître, du premier, aux éditions du Sous-Sol, Le Motel du voyageur ; du second,  chez Robert Laffont, un recueil de ses articles des années 1960 intitulé Où est votre stylo ? Chroniques d’Amérique et d’ailleurs.

À signaler aussi le numéro 18 de Feuilleton, fêtant les cinq ans de la revue d’Adrien Bosc.  Pour la littérature du réel est une somme et un hommage rendu aux représentants d’hier et d’aujourd’hui (Carrère, Jablonka, Saviano…) du Nouveau Journalisme.

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A lire aussi :

Le conseil de Tom Wolfe au jeune journaliste.

Gay Talese et le Nouveau Journalisme : le « courant fictif sous la réalité »

« Le reste, c’est du journalisme… » Romain Gary cité par Philippe Labro

51gevju-3l-_sx195_Dans Je connais gens de toutes sortes, le journaliste, cinéaste et romancier Philippe Labro propose une série de portraits de célébrités réalisés pour divers journaux et magazines.

Dans un chapitre consacré à Romain Gary, Labro relate une discussion avec l’auteur de La vie devant soi.

« J’avais ouvert mon carnet de notes dès mon arrivée dans son bureau, il m’avait servi un whisky et m’avait dit : « Tu vas quand même pas faire le journaliste, range-moi ça », et j’avais eu beau essayer de lui expliquer mon objectif (capter des « moments » 32807de gens « célèbres » pour le besoin d’un papier mensuel dans un magazine de luxe), il m’avait dit, sans autorité, mais avec cette tonalité basse dans la voix qui faisait passer n’importe quelle formule : « Eh bien, fais comme les bons écrivains, écoute, observe, et tout ce que tu auras retenu vaudra la peine d’être cité, le reste, c’est du journalisme, donc, c’est du provisoire. Ne retiens que l’essentiel. »

« Le reste, c’est du journalisme… » Romain Gary cité par Philippe Labro

Denis Robert : « La littérature pour comprendre le monde »

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J’ai toujours accordé l’essentiel de mon intérêt à l’écriture. Je prends plus de plaisir à lire Richard Brautigan que des essais de journalistes, quels qu’ils soient.

Je pense que la littérature est plus intéressante pour comprendre le monde que la lecture du journal. En tout cas, les deux sont nécessaires.

En même temps, le terme de romancier ne me convient pas vraiment. Les fictions que j’ai écrites ont toujours un lien étroit avec le réel.

Nous ne sommes pas très nombreux à faire ce type de littérature en France : je pense à Jean Hatzfeld, Lionel Duroy, Sorj Chalandon, par exemple, qui sont aussi passés par Libération. Je viens de cette famille-là. Libération a été un vivier, un laboratoire en matière d’écriture.

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Quand je suis arrivé à Libération, j’avais vingt-deux ou vingt-trois ans, cela a été extrêmement formateur.

D’autant que les journalistes que j’ai aimés sont plutôt des « gonzo », des types qui utilisaient la fiction pour dire le réel, comme Hunter S. Thompson ou Tom Wolfe.

 

(Extrait d’un entretien paru dans L’Humanité le 14 juin 2013. L’intégralité ICI.)

Denis Robert : « La littérature pour comprendre le monde »

Baudelaire : le journal, ce « dégoûtant apéritif »

220px-c3a9tienne_carjat_portrait_of_charles_baudelaire_circa_1862Baudelaire pensait qu’il est impossible « de parcourir une gazette quelconque, de n’importe quel jour, ou quel mois, ou quelle année, sans y trouver, à chaque ligne, les signes de la perversité humaine la plus épouvantable (…).

Tout le journal , de la première ligne à la dernière, n’est qu’un tissu d’horreurs. (…) Et c’est de ce dégoûtant apéritif que l’homme civilisé accompagne son repas de chaque matin. »

Charles Baudelaire, Mon Cœur mis à nu.

(Trouvé dans l’excellent ouvrage de Lauren Malka, Les Journalistes se slashent pour mourir, chez Robert Laffont) dont je parlerai très bientôt ici-même).

A lire aussi : 

Charles Baudelaire, à la virgule près.

Baudelaire : le journal, ce « dégoûtant apéritif »

Claud Cockburn et l’info démentie

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Claud Cockburn est un journaliste britannique (1904-1981) connu notamment pour cette phrase souvent citée dans les écoles de journalisme. Il n’est pas certain que Cockburn en soit l’auteur, lui-même ayant déclaré reprendre un propos qu’il avait souvent entendu…

BeatTheDevilJournaliste au Times, Claud Cockburn a aussi contribué sous pseudonyme au journal communiste The Daily Worker. Son engagement lui valut d’ailleurs d’être incriminé par George Orwell dans Hommage à la Catalogne (1938), qui l’accusait d’être un agent du parti communiste.

Cockburn est l’auteur, sous le pseudonyme de James Helvick, du livre Beat the Devil, adapté au cinéma en 1953 par John Huston, avec Humphrey Bogart et Gina Lollobrigida. Il a également écrit en 1956 le premier tome de ses mémoires, intitulées In Time of Trouble.

Claud Cockburn et l’info démentie

James Ellroy : « La littérature et l’imaginaire constituent un refuge »

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James Ellroy en avril 2009 (photo J. Coggins).

Comment est né votre désir d’écrire ? Est-il lié à la mort de votre mère ?

J’avais ce désir bien avant la disparition de ma mère. Il me vient des livres. Très jeune, la lecture de romans était ma seule distraction. Et il me semblait que je n’avais pas besoin de travailler à l’école pour devenir écrivain. J’étais un jeune garçon solitaire dont les seuls amis et les meilleurs moments venaient des livres. (…) C’est mon principal moteur : écrire plus et plus et plus, des livres de plus en plus ambitieux, de plus en plus vastes. Je suis content que ce texte autobiographique soit terminé. Je n’en écrirai plus jamais d’autre. Aujourd’hui, à 60 ans passés, mon ambition est d’écrire des romans meilleurs que les précédents, plus longs, plus importants. Et plus profonds.

Vous écrivez souvent sur l’Histoire. Pourquoi avoir choisi la fiction plutôt que l’essai ?

Parce que ce n’est pas la stricte vérité qui m’intéresse. Je prends les événements historiques et je les réécris selon mes propres critères. Tous ces grands événements ont été vécus et façonnés par une foule d’inconnus. Et qui le resteront. Ce sont eux que je cherche à faire surgir.

Comment procédez-vous ?

D’abord, je mets en scène les personnages historiques. Ils sont incontournables, je les recrée. Et puis il y a les héros ellroyens, les archétypes, le combinard, le flic pourri, l’avocat véreux, le chauffeur comme Don Crutchfield dans Underworld USA. Et tous ces personnages de fiction sont embarqués dans le flot de l’Histoire. J’ai moi-même ce sentiment d’être emporté dans ce raz-de-marée et je joue le rôle d’une sorte d’observateur, de voyeur des événements. Il me faut cependant des années pour que l’Histoire vécue, celle des années 1960 par exemple, se présente à moi dans une forme que je puisse coucher sur le papier. J’ai besoin de recul et d’une longue maturation.

La littérature peut-elle être une consolation ?

Elle me permet de prendre mes distances avec le monde extérieur, elle me pousse à réfléchir, me donne la possibilité de créer mon univers, de refaire l’Histoire, de faire vivre des événements de la vie réelle et d’autres sortis de mon imagination. J’ai une vie intérieure très riche, féconde ; la littérature et l’imaginaire constituent un refuge quand le monde extérieur m’est insupportable.

(in Télérama n°3186, entretien réalisé par Michel Abescat)

L’intégralité de l’entretien est ICI. Le site de James Ellroy ICI.

 

James Ellroy : « La littérature et l’imaginaire constituent un refuge »