Bernard Pivot : la dépendance du journaliste à l’éphémère

« Devenir journaliste, c’est prononcer des vœux pour une vie tout entière tournée vers les nouveautés de l’heure. »

C’est ce qu’affirme Bernard Pivot dans son nouveau livre La mémoire n’en fait qu’à sa tête, paru chez Albin Michel. Toujours tourné vers le présent, la nouveauté, Bernard Pivot était aussi souvent plongé dans des livres qui n’avaient d’autre intérêt que d’être dans l’air du temps.

« En sorte que je n’ai pas su donner de place à l’inactuel, à l’intemporel, au libre vagabondage de ma curiosité. Je n’ai pas été disponible pour l’aventure anachronique. Soumis à la tyrannie de l’information, je me suis privé des plaisirs de partir ailleurs, corps ou esprit, sans souci de l’agenda et de l’horloge.

Si je calcule le nombre d’heures que j’ai consacrées, ma vie durant, chaque jour, à la lecture de la presse, à l’écoute des journaux, de la radio et de la télévision, si je les traduis, oh, non pas en semaines ni en mois, mais en années, comment ne pas être horrifié par ma dépendance à l’éphémère ? »

Bernard Pivot, La mémoire n’en fait qu’à sa tête, Albin Michel, 229p. 18€.

Bernard Pivot : la dépendance du journaliste à l’éphémère

Marguerite Duras : « J’ai toujours aimé ça, l’urgence de l’écriture journalistique »

Journaliste, Marguerite Duras le fut, et pas qu’un peu. Enfin, disons qu’elle a beaucoup écrit pour des magazines et des quotidiens comme Le Monde, France-Observateur (puis Le Nouvel Observateur), Vogue, Libération, L’Autre Journal… Fascinée par les faits divers presque autant que par elle-même, elle a écrit sur des tas de sujets, de l’affaire Grégory à Michel Platini… Dans un livre d’entretien intitulé La Passion suspendue, Duras évoque notamment le journalisme. Extraits.

L’écriture

J’ai toujours aimé ça, l’urgence de l’écriture journalistique. Le texte doit avoir en soi la force — et pourquoi pas les limites — de la hâte avec laquelle il a été rédigé. Avant d’être consommé et jeté.

Le besoin

Il m’est devenu nécessaire, tout à coup, d’exposer publiquement ce que je pensais, à l’endroit de certains sujets. Un besoin de sortir au grand jour, de me mesurer à moi-même hors des murs de ma chambre. J’ai commencé à rédiger des articles dans mes moments de vide, dans les pauses de mon écriture quotidienne. Quand j’écrivais un livre, je ne lisais même pas les journaux. Mais les papiers, vous ne pouvez pas imaginer, me prenaient beaucoup de temps, la tension était très forte, même si je faisais ça depuis des années.

La fonction  

Créer une opinion publique autour d’événements qui, autrement, passeraient inaperçus ? Je ne pense pas qu’il puisse exister une objectivité professionnelle : je préfère une nette prise de position. Une espèce de posture morale. Ce dont un écrivain peut parfaitement se passer dans ses propres livres.

Marguerite Duras, La Passion suspendue. Entretiens avec Leopoldina Pallotta della Torré, Seuil, 2013.

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Duras : « Laisser souffler le vent du livre… »

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Gilles Lapouge : « Le journalisme m’a sauvé d’une littérature boursouflée »

Je suis convaincu que le journalisme m’a sauvé d’une littérature boursouflée. Quand vous avez 20 ans et que l’écriture vous attire, une grandiloquence vous menace. C’était mon cas. Je cherchais tant la sophistication que j’aurais pu m’enliser.

Le journalisme m’a appris l’écoute, la simplicité, les phrases courtes, l’accès à l’essentiel. Et l’humilité : vous croyez avoir écrit un article hors du commun, le rédacteur en chef vous demande d’en « sucrer » la moitié, belle leçon d’humilité. J’ai vite compris pourquoi Tolstoï disait : « Ecrivez comme cela vous vient, puis coupez, coupez, coupez, en repérant vos innombrables clichés ».

Gilles Lapouge.

Gilles Lapouge, à propos de son livre Maupassant, le sergent Bourgogne et Marguerite Duras, Albin Michel, 368p. 22€. (in 22 rue Huyghens n°3, hiver-printemps 2017)

Gilles Lapouge : « Le journalisme m’a sauvé d’une littérature boursouflée »

Antonio Muñoz Molina : « Une seule goutte de fiction transforme tout en fiction »

Antonio Muñoz Molina est un romancier et essayiste espagnol. Il a obtenu le prix Fémina étranger en 1998 pour Le Royaume des voix. Son dernier roman, publié au Seuil en 2016, s’intitule Comme l’ombre qui s’en va (Seuil).

124267_couverture_hres_0Dans Comme l’ombre qui s’en va, le nouveau roman d’Antonio Muñoz Molina, s’entrecroisent le passé de l’écrivain et le destin de James Earl Ray qui, le 4 avril 1968, a assassiné Martin Luther King à Memphis avant de prendre la fuite. Dans un entretien accordé à Libération, l’auteur revient sur les enjeux du partage entre fiction et non-fiction. Extrait.

« L’important n’est pas le pourcentage de fiction qu’il y a dans un livre mais ce qu’on fait du mélange de la fiction et de la vérité. Quand on mêle deux choses de nature différente, il y a comme une réaction chimique, c’est comme un collage. Dans la non-fiction, il y a des limites qu’on ne peut dépasser.

Par exemple, on peut savoir tout sur ce que [mon personnage] a fait. [Mais] il y a une chose qu’on ne sait pas : ce qui se passe dans sa tête. La fiction est la seule façon d’entrer dans la tête de quelqu’un. La fiction peut jouer avec les faits ; la question, c’est comment on mêle les deux. Parce qu’une seule goutte de fiction transforme tout en fiction.

C’est la différence avec le journalisme. Avec la postmodernité, on croit qu’il n’y a plus de différence, mais il y en a. Je ne suis pas seulement écrivain, je suis aussi journaliste et je connais la différence. C’est un roman parce que j’ai la liberté de m’écarter de la réalité quand je le veux ».

Antonio Muñoz Molina : « Une seule goutte de fiction transforme tout en fiction »

Gay Talese et le Nouveau Journalisme : le « courant fictif sous la réalité »

Gay Talese est, avec Tom Wolfe, l’un des pères fondateurs du Nouveau journalisme.
Vient de paraître, du premier, aux éditions du Sous-Sol, Le Motel du voyageur ; du second,  chez Robert Laffont, un recueil de ses articles des années 1960 intitulé Où est votre stylo ? Chroniques d’Amérique et d’ailleurs.

À signaler aussi le numéro 18 de Feuilleton, fêtant les cinq ans de la revue d’Adrien Bosc.  Pour la littérature du réel est une somme et un hommage rendu aux représentants d’hier et d’aujourd’hui (Carrère, Jablonka, Saviano…) du Nouveau Journalisme.

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A lire aussi :

Le conseil de Tom Wolfe au jeune journaliste.

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« Le reste, c’est du journalisme… » Romain Gary cité par Philippe Labro

51gevju-3l-_sx195_Dans Je connais gens de toutes sortes, le journaliste, cinéaste et romancier Philippe Labro propose une série de portraits de célébrités réalisés pour divers journaux et magazines.

Dans un chapitre consacré à Romain Gary, Labro relate une discussion avec l’auteur de La vie devant soi.

« J’avais ouvert mon carnet de notes dès mon arrivée dans son bureau, il m’avait servi un whisky et m’avait dit : « Tu vas quand même pas faire le journaliste, range-moi ça », et j’avais eu beau essayer de lui expliquer mon objectif (capter des « moments » 32807de gens « célèbres » pour le besoin d’un papier mensuel dans un magazine de luxe), il m’avait dit, sans autorité, mais avec cette tonalité basse dans la voix qui faisait passer n’importe quelle formule : « Eh bien, fais comme les bons écrivains, écoute, observe, et tout ce que tu auras retenu vaudra la peine d’être cité, le reste, c’est du journalisme, donc, c’est du provisoire. Ne retiens que l’essentiel. »

« Le reste, c’est du journalisme… » Romain Gary cité par Philippe Labro

Denis Robert : « La littérature pour comprendre le monde »

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J’ai toujours accordé l’essentiel de mon intérêt à l’écriture. Je prends plus de plaisir à lire Richard Brautigan que des essais de journalistes, quels qu’ils soient.

Je pense que la littérature est plus intéressante pour comprendre le monde que la lecture du journal. En tout cas, les deux sont nécessaires.

En même temps, le terme de romancier ne me convient pas vraiment. Les fictions que j’ai écrites ont toujours un lien étroit avec le réel.

Nous ne sommes pas très nombreux à faire ce type de littérature en France : je pense à Jean Hatzfeld, Lionel Duroy, Sorj Chalandon, par exemple, qui sont aussi passés par Libération. Je viens de cette famille-là. Libération a été un vivier, un laboratoire en matière d’écriture.

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Quand je suis arrivé à Libération, j’avais vingt-deux ou vingt-trois ans, cela a été extrêmement formateur.

D’autant que les journalistes que j’ai aimés sont plutôt des « gonzo », des types qui utilisaient la fiction pour dire le réel, comme Hunter S. Thompson ou Tom Wolfe.

 

(Extrait d’un entretien paru dans L’Humanité le 14 juin 2013. L’intégralité ICI.)

Denis Robert : « La littérature pour comprendre le monde »