Tchekhov, la « propre conscience des auteurs »

Il n’existe pas de police qui se jugerait compétente dans les questions littéraires. Je suis d’accord sur le fait que la muselière et le bâton sont indispensables, car des escrocs arrivent aussi à se faufiler dans la littérature, mais vous aurez beau réfléchir, vous ne trouverez pas pour la littérature de meilleure police que la critique et la propre conscience des auteurs.

Anton Tchekhov, Conseils à un écrivain, éditions du Rocher, 2004

Tchekhov, la « propre conscience des auteurs »

Les territoires de la poésie d’Andrée Chédid

D’Andrée Chédid, grande « femme de lettres » (selon la formule consacrée) du XXe siècle, je retiens surtout la voix poétique, qu’elle semble avoir incarnée des décennies durant, même si elle était aussi dramaturge, romancière et nouvelliste de talent.

L’essentiel de son œuvre poétique a été publié en un volume par Flammarion, en 2014. Les poèmes d’Andrée Chédid, dans la collection « Mille&unepages », reprennent, sur plus de 1 200 pages, une dizaine de recueils parmi lesquels Terre et poésie (1956) et Territoires du souffle (1999).

Ces deux-là retenus ici plus que les autres parce qu’Andrée Chédid y donne à lire sa conception de la poésie, en fragments, en « approches » pour reprendre son terme, qui sont autant poèmes que réflexions, davantage « poiétique » que théorie.

Dans Territoires du souffle, Andrée Chédid consacre un poème à sa « méthode » d’écriture. Il est reproduit ci-dessous.

Mais avant de le lire, comment de pas s’arrêter sur quelques-uns des propos de l’auteur sur la poésie. Choix difficile, parmi des dizaines d’approches aussi belles que passionnantes. En voici cinq, extraites de Terre et poésie :

  • Le poème apparaît souvent comme un éboulis de mots, dépourvus de sens pour l’œil non exercé. Au fond de cette lave, trouvera-t-on le feu qui survit ? Ce risque, il faut le prendre.
  • La poésie suggère. En cela, elle est plus proche qu’on ne pense de la vie, qui est toujours en deçà de l’instant qui frappe.
  • Le poète ne peut prêter son sourire aux contrefaçons ; il est plus proche de la cendre que de l’encens.
  • Le poète fait songer à ces feuilles qui, avant de se détacher du grand arbre, lui abandonnent ce qu’elles possèdent de plus vif. Leur chute, alors, se fait légère ; et la mort ne recueille que cette forme qui les limitait.
  • Pour être, la poésie n’attend que notre regard.

Andrée Chédid, pour conclure (Territoires du souffle) :

À la question : « Pourquoi écrivez-vous ? », Saint-John Perse répond : « Pour mieux vivre. » C’est ainsi que je le ressens. La poésie multiplie nos chemins ; nous donne à voir, à respirer, à espérer. Nous offre à la fois nudité, profondeur et largesse.

Olivier Quelier

Les territoires de la poésie d’Andrée Chédid

Marguerite Duras : « J’ai toujours aimé ça, l’urgence de l’écriture journalistique »

Journaliste, Marguerite Duras le fut, et pas qu’un peu. Enfin, disons qu’elle a beaucoup écrit pour des magazines et des quotidiens comme Le Monde, France-Observateur (puis Le Nouvel Observateur), Vogue, Libération, L’Autre Journal… Fascinée par les faits divers presque autant que par elle-même, elle a écrit sur des tas de sujets, de l’affaire Grégory à Michel Platini… Dans un livre d’entretien intitulé La Passion suspendue, Duras évoque notamment le journalisme. Extraits.

L’écriture

J’ai toujours aimé ça, l’urgence de l’écriture journalistique. Le texte doit avoir en soi la force — et pourquoi pas les limites — de la hâte avec laquelle il a été rédigé. Avant d’être consommé et jeté.

Le besoin

Il m’est devenu nécessaire, tout à coup, d’exposer publiquement ce que je pensais, à l’endroit de certains sujets. Un besoin de sortir au grand jour, de me mesurer à moi-même hors des murs de ma chambre. J’ai commencé à rédiger des articles dans mes moments de vide, dans les pauses de mon écriture quotidienne. Quand j’écrivais un livre, je ne lisais même pas les journaux. Mais les papiers, vous ne pouvez pas imaginer, me prenaient beaucoup de temps, la tension était très forte, même si je faisais ça depuis des années.

La fonction  

Créer une opinion publique autour d’événements qui, autrement, passeraient inaperçus ? Je ne pense pas qu’il puisse exister une objectivité professionnelle : je préfère une nette prise de position. Une espèce de posture morale. Ce dont un écrivain peut parfaitement se passer dans ses propres livres.

Marguerite Duras, La Passion suspendue. Entretiens avec Leopoldina Pallotta della Torré, Seuil, 2013.

À lire également : 

Duras : « Laisser souffler le vent du livre… »

Marguerite Duras : « J’ai toujours aimé ça, l’urgence de l’écriture journalistique »

Journalisme : le contact et la distance

En cette période de campagne présidentielle, il est bon de relire ce propos très connu du fondateur du Monde, Hubert Beuve-Méry.

Télérama a d’ailleurs consacré un long article aux médias, dans son édition du 15 mars 2017. Intitulé « Presse et pouvoir : une proximité qui dérange », il revient sur la connivence, dont certains se réclament, comme Franz-Olivier Giesbert, et la difficile place que doivent tenir les journalistes dans leurs relations avec les politiques.

En 2016, l’historien Alexis Lévrier a consacré un livre au sujet : Le contact et la distance. Le journalisme politique au risque de la connivence, éditions du Celsa.

L’article est aussi l’occasion de compléter le propos d’Hubert Beuve-Méry qui déclarait :

« Le journalisme, c’est à la fois le contact et la distance. Les deux sont nécessaires. Tantôt il y a trop de contact, et pas assez de distance. Tantôt c’est l’inverse. Un équilibre difficile ».

Journalisme : le contact et la distance

… et lisez « Élise et Lise » de Philippe Annocque

C’est un petit haut qui fait débat. C’est un jeu de mots. Ce n’est pas qu’un jeu de mots. Il va de toute façon falloir vous y habituer.

Dans le roman de Philippe Annocque (le roman ? Pas de mention de ce genre sur la couverture) Élise et Lise (Quidam éditeur), les mots se jouent des apparences, se jouent des personnages, se jouent du lecteur.

Il les regarde, le lecteur, qui se lisent, s’élisent, s’enlisent, se ridiculisent, se catalysent… Dès les premières lignes ils imposent leur vérité : ils font littérature.

La fenêtre est grande ouverte. Faut-il s’en inquiéter ?

C’est donc par une histoire de vêtement féminin (il y aura plusieurs épisodes dans le livre) que ça commence. Que l’histoire commence. L’histoire entre Élise et celle qui décide de s’appeler Lise. Pour être plus proche de. Plus ressemblante à. Pour être plus Élise, quoi : « Elle était presque elle, et elle, l’autre, l’autre elle, ne le savait pas. »

Entre Élise et elle, Lise, c’est une histoire d’amitié. Une histoire comme un jeu malsain, d’identification, d’exclusion de l’une, Sarah, Sarah l’amie d’Élise d’avant ; d’accaparement de l’autre, Luc, le copain d’Élise. Enfin, d’Élise… Le copain passera, tout le monde passe, avec Lise. Sauf Élise bien sûr. Qu’elle garde près d’elle, au plus près d’elle. Qu’elle garde. Jusqu’à en être elle-même.

La fenêtre est grande ouverte. Faut-il s’en inquiéter ?

Lise est gentille, très gentille. Peut-être tout cela n’est-il pour elle qu’un jeu. Un jeu de rôle pas drôle qui enjôle ou « engeôle ». Ou bien toute cette histoire, Sarah le pressent, elle l’étudiante spécialisée dans les contes (Bettelheim, elle maîtrise, comme les Grimm et Perrault) — cette histoire n’a d’autre raison d’être, pour Lise, que de lutter contre « le cours odieux des choses ». Curieux : « Élise était l’héroïne et c’était d’elle qu’on parlait le moins ».

La fenêtre est grande ouverte. Faut-il s’en inquiéter ?

Avec Élise et Lise, on est dans un « conte sans fées », c’est écrit en page de garde. Un conte moderne plein de vraies idées noires et de faux-semblants. Quand on lit un conte, vous le savez bien, « on lit une histoire et on a l’impression que l’histoire raconte autre chose que ce qu’elle raconte ».

Mais alors, quoi ? La question vous taraude.

Lisez Élise et lise, et lisez Philippe Annocque.

Élisez Annocque !

Olivier Quelier

Élise et Lise, de Philippe Annocque, Quidam éditeur, 136p. 14€.

… et lisez « Élise et Lise » de Philippe Annocque

La phrase longue de Daniel Pennac (235 mots) : « Il suffit qu’un chien de traîneau… »

Il suffit qu’un chien de traîneau un peu jeunet sorte de son enclos, qu’il vous voie, qu’il parcoure ventre à terre les cent mètres qui le séparent de vous, qu’il vous saute dessus toute langue dehors, poussé par l’atavique besoin d’affection de cette race inapte à la solitude canine, que ledit husky renverse votre saut de myrtilles, en éparpille le contenu dans un fou trémoussement, anticipe la confiture en piétinant frénétiquement cinq heures de cueillette, que, sur ces entrefaites, une brebis égarée se mette à bêler, que le chien se fige, que le loup en lui dresse soudain les oreilles, que vous vous disiez protégeons la brebis pour que le berger et le propriétaire du chien ne s’entre-tuent pas, que vous ôtiez votre ceinture pour improviser une laisse, que vous rameniez le chien à l’enclos, que vous y trouviez son maître (pas plus inquiet ni reconnaissant que ça, d’ailleurs), son maître, cette cascade de dreadlocks vert-de-gris qui a tout largué depuis quinze ans pour venir s’oublier ici, pour que son maître, le moins communicant des exilés de l’intérieur, le plus étranger à ce qui advient hors de son champ de vision, pour que cet effacé absolu vous dise, en levant à peine les yeux sur vous, trop occupé à protéger de la tramontane naissante la bonne herbe qu’il roule en guise de tabac, vous dise, d’une voix à peine audible :
— Tu sais pas la meilleure ?

(in Le cas Malaussène, Gallimard, 2017).

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Gustave Flaubert : les journaux, « ne pouvoir s’en passer »

La formule est connue. Tirée du Dictionnaire des idées reçues de Gustave Flaubert, elle n’est qu’un extrait de l’entrée du mot « Journaux ». Le texte, publié en 1913 de manière posthume, reste toujours d’actualité.

JOURNAUX. Ne pouvoir s’en passer mais tonner contre. Leur importance dans la société moderne. Ex. : Le Figaro. Les journaux sérieux : La Revue des Deux Mondes, l’Economiste, le Journal des Débats ! il faut les laisser traîner sur la table de son salon, mais en ayant bien soin de les couper avant. Marquer quelques passages au crayon rouge produit aussi un très bon effet. Lire le matin un article de ces feuilles sérieuses et graves, et le soir, en société, amener adroitement la conversation sur le sujet étudié afin de pouvoir briller.

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