Vincent Delerm, tous les garçons (et les filles…)

A présent, le dernier album de Vincent Delerm, est superbe. Onze chansons élégantes et désabusées, qui jouent de l’orchestration comme pour mieux contraster avec le précédent, Les Amants parallèles, projet formel et structuré. Onze chansons, dont Le garçon, touchant autoportrait presque sépia, plein de tendresse et de nostalgie.

Une belle chanson, d’autant plus belle qu’elle est, sinon universelle, du moins si humaine et si personnelle que chacun peut se l’approprier. Quel beau support pour pratiquer l’écriture, plus fort encore qu’un Je me souviens de Georges Perec. J’ai hâte de le partager en atelier.

Le garçon

Et je suis le garçon
Celui qui vous aimait
Sous la neige à Beaumont
Sur la plage en juillet

Je suis celui qu’on voit
Sur cette photographie
Cow-boy cousin Thomas
Panoplie

Je suis le garçon
Celui qui vous aimait
J’ai changé pardon
Quelquefois toi tu me reconnais
Je suis le garçon
Délavé en tailleur
Pareil à l’intérieur

Et je suis celui-là
En février à Rouen

Qui veut faire Barbara
Pour vingt-et-un payants
Un soir dans l’amphi trois
Un soir il y a longtemps
Je suis resté là-bas
Etudiant

Je suis le garçon
Celui qui espérait
J’ai changé pardon
Mais toi parfois tu me reconnais
Je suis le garçon
Dans la loge à vingt heures
Pareil à l’intérieur

Je suis le garçon dont les oreilles devenaient rouges en approchant des fêtes foraines.
Je suis le garçon qui était le seul garçon dans le cours de danse.
Je suis le garçon qui devait regarder la route en voiture.
Je suis le garçon qui n’a pas vu la Guerre des étoiles.
Je suis le garçon qui a demandé un autographe à Bruno Marie-Rose.
Je suis le garçon qui faisait partie d’un groupe de cold-wave.
Je suis le garçon qui était ami avec Vincent Schmitt.
Je suis le garçon qui a perdu un ami d’enfance.
Je suis le garçon qui est parti vivre à Paris.
Je suis le garçon qui a vécu métro Alésia, métro Barbès, métro Poissonnière, métro Belleville.
Je suis le garçon dans la nuit sur le balcon de la clinique des Diaconesses.
Je suis le garçon qui a déclaré un enfant à la mairie du 12e arrondissement.
Je suis le garçon qui a déclaré un autre enfant à la mairie du 12e arrondissement.
Je suis le garçon celui qui vous aimait sous la neige à Beaumont.

Et en live :

Vincent Delerm, tous les garçons (et les filles…)

Claude Simon, la création « par le cheminement même de l’écriture »

Illustration de Claude Simon pour son roman Orion aveugle en 1970. © Collection particulière

Je ne connais pour ma part d’autres sentiers de la création que ceux ouverts pas à pas, c’est-à-dire mot après mot, par le cheminement même de l’écriture.
Avant que je me mette à tracer des signes sur le papier il n’y a rien, sauf un magma informe de sensations plus ou moins confuses, de souvenirs plus ou moins précis ou accumulés, et un vague — très vague — projet.
C’est seulement en écrivant que quelque chose se produit, dans tous les sens du terme. Ce qu’il y a pour moi de fascinant, c’est que ce quelque chose est toujours infiniment plus riche que ce que je me proposais de faire.
Il semble donc que la feuille blanche et l’écriture jouent un rôle au moins aussi important que mes intentions, comme si la lenteur de l’acte matériel d’écrire était nécessaire pour que les images aient le temps de venir s’amasser. Ou peut-être ai-je besoin de voir les mots, comme épinglés, présents, et dans l’impossibilité de m’échapper ?
Si aucune goutte de sang n’est jamais tombée de la déchirure d’une page où est décrit le corps d’un personnage, si celle où est racontée un incendie n’a jamais brûlé personne, si le mot sang n’est pas du sang, si le mot feu n’est pas le feu, si la description est impuissante à reproduire les choses et dit toujours d’autres objets que les objets que nous percevons autour de nous, les mots possèdent par contre ce prodige de pouvoir se rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars…

Claude Simon, préface d’Orion aveugle, Skira, coll. Les sentiers de la création, 1970.

Claude Simon, la création « par le cheminement même de l’écriture »

Peter Handke et tous ces « pingouins » qui se réfugient dans l’inécriture…

En 2014, Peter Handke s’entretenait avec Alain Veinstein dans l’émission Du jour au lendemain. Quelques propos, d’où est tiré l’extrait ci-dessus, ont été repris par le site Oeuvres Ouvertes. L’intégralité de l’article est à lire ICI.

Peter Handke et tous ces « pingouins » qui se réfugient dans l’inécriture…

Julia Deck, la « vigueur redoublée » des phrases

Le propre de cette rubrique est de présenter, tirées de romans classiques ou contemporains, de longues phrases remarquables par leur style, leur syntaxe, leur construction. L’extrait qui suit fait exception à la règle.

Composée de courtes phrases haletantes, syncopées, comme autant de spasmes et d’assauts, froide évaluation d’un processus sexuel pourtant très chaud, bouillonnant d’envie et de violence à peine retenue, cette scène se démarque du reste du livre de Julia Deck par son écriture et mérite donc d’être partagée ici.

Lèvres sur siennes tremblotantes, agacements, morsures, dévient vers l’oreille, dents attaquent le pavillon, langue contre lobe, mains sous le tee-shirt, chair de poule. Doigts qui pincent, remontent au collet, saisissent la mâchoire, et quelle mâchoire, si délicate, semble taillée dans du cristal. Main sur nuque, immobilisation de la proie, plaquage complet, serrage de près. Voir ce que ça donne en bas, si ça monte, si ça crépite, mesurer sa frappe, viser juste. Fortes turbulences en zone sismique. Descente des flancs, barrage pantalon, obstacle ceinture, doigts fouillant la boucle, érection d’un nouvel obstacle. Obstacle prometteur. Mains sur mains, sous les couches de tissu, pointes dressées, vigueur redoublée de l’obstacle. Pulls jetés à terre, pantalons les rejoignent, chaussures coincent, enlever les chaussures, gestes flous, précipitation contre-productive, chaussures coincent d’autant plus mais on y arrive, on y arrive. Obstacle majestueux contre dentelle blanche. Harponner l’obstacle, l’intromettre. Obstacle frémit, lutte pour sa survie. Mais déroute, retraite, acharnement inutile, ennemi en fuite, victoire trop facile, absence de péril, triomphe sans gloire. Réagir. Ranimer la bataille. Mains partout, doigts agiles, introduits, regain de flamme, on y croit, on y croit. Flanche pareil. Trouver autre chose. Imagination, imagination. À genoux, Élisabeth. Gorge déployée, efficacité retrouvée. Proie respire, se détend, roue libre enfile boulevard, glisse tout seul. Lièvre dans tunnel, écrasé. Se relève, enfoncé. Lièvre se rebiffe. Lasso, lancer, obstacle maîtrisé. Obstacle furieux, rugit, débourse sans compter. Obstacle assoupi.

Viviane Élisabeth Fauville, de Julia Deck, Les éditions de Minuit, 2012.

Julia Deck, la « vigueur redoublée » des phrases

Mes yeux dans vos yeux, Charles Baudelaire [Atelier d’écriture au Musée Fabre]

Jeudi 18 mai. Musée Fabre de Montpellier. Au milieu des œuvres d’art, la proposition de Marie Bourjea, responsable du DU d’animateur d’atelier d’écriture de l’université Paul-Valéry, est simple.

Il s’agit, en cette matinée venteuse en ensoleillée, d’entrer dans le tableau, de pénétrer dans la toile et de soutenir la contemplation de l’œuvre par un texte littéraire. Vivre la peinture de l’intérieur, comme le vivrait « un livre posé sur la table ».

Je me suis installé face à Baudelaire, peint par Gustave Courbet. Pour un dialogue que je partage ici.

 

 Mes yeux dans vos yeux

 

Vous m’attendiez. Depuis longtemps vous m’attendez. Je viens, quelquefois. Pas assez souvent je sais, trop rarement je sais. Vous tournez le dos aux étangs de Palavas, indifférent à cette feignasse de fileuse qui ronflote frileusement à vos côtés.

– Tu sais, moi, quand je suis plongé dans un livre…

Autour de vous, le patron fanfaronne. Il n’y en a que pour lui dans la salle, Gustave par ci, Gustave par là. C’est lui qui, la première fois, m’a interpellé, je l’avoue. Avec son bâton de marche et sa barbe de hipster… – de « hipster », c’est un… une sorte de… peu importe, pardonnez-moi. Je lui ai dit bonjour, comme tout le monde. Puis j’ai tourné mon regard vers la gauche, et je vous ai vu. Vous n’avez pas levé les yeux.

– Tu sais, moi, quand je suis plongé dans un livre, une pipe au bec…

Vous êtes sombre. Je parle du tableau, non de votre humeur. Bien avant le blues, le bad et le seum, vous avez filé le spleen à des générations d’ados qui, entre un joint et une fille, s’entêtaient à maltraiter les fleurs.

Je reviendrai, vous savez. Encore et encore. Vous finirez par craquer. J’ai tout tenté, déjà : les correspondances, la méditation… J’ai moqué votre ridicule foulard jaune ; je suis venu avec quelques femmes faciles. Aucune réaction. Mais je reviendrai. Vous finirez bien par me regarder

et je planterai mes yeux dans vos yeux, bien plus fort que Nadar

et je plongerai dans votre stupre et votre misère,

vos errances et votre mystère,

vos galères et votre génie

– Tu sais, moi, quand je suis plongé dans un livre, pipe au bec, une toile d’éternité me recouvre. L’éternité est mon seul horizon.

Olivier Quelier

Mes yeux dans vos yeux, Charles Baudelaire [Atelier d’écriture au Musée Fabre]

« Les mots dits » du Projet verbal

À l’heure du numérique, des réseaux sociaux, des blogs et des sites participatifs tels que Medium ou Wattpad, peut-on continuer d’ignorer les textes évolutifs, « interminés » et interminables parce que collaboratifs parfois, souvent réécrits à l’envi — à l’infini — par leur auteur ou leurs auteurs, moins par souci d’embellissement ou d’amélioration (à quelle aune ? sous quel dogme ? avec quelle légitimité ? dans quelle but ?) que pour continuer d’essorer le texte, d’en extraire sinon tout, du moins au maximum, le potentiel ?

Avec Projet verbal, j’ai lancé un texte qui mue au gré de mes ajouts, de mes modifications, au gré aussi des apports des uns et des autres. Je mettrai bientôt en ligne une version contributive.

À ma proposition, Vincent Daumail, éditeur ami et fidèle lecteur (et relecteur) du blog GrandeurSRvitude, a préféré la rédaction d’un texte autonome, inspiré du premier, mais très personnel. Je le partage ici avec un grand plaisir.

Olivier Quelier

Les mots dits

Dis, tu me diras les mots ?

Tu me diras les mots, dis ?

Ceux que l’on murmure

Et ceux que l’on hurle

Qu’on grave sur les murs

Ou vomit en cellule

Mot de roi, roi des mots, et le commun des mots

Mot humble par excellence, celui de tous les jours

Mot de rien, croque-mot, celui de tous les maux

De ceux qu’on n’oublie pas, qui riment avec toujours

Et les mots arc-en-ciel aussi ?

Ce sont les mots de la situation…

Du bleu, pour les yeux de la belle

L’enseigne, les néons ou la célèbre note

Jusques au rouge, pour les rouges du soleil

La marge de l’instit ou bien les amours mortes

Enlacés pour l’éternité, sur l’écorce d’un arbre

Pour être dépouillés dans un bureau de vote

Avec obstination, gravés dedans le marbre

Ou simplement tagués, sur un mur, une porte

Motus, mots tus, dits à demi, croisés, fléchés…

Je vous veux tous, pas question de choisir !

Léchés, brillants, polis, pas l’ombre d’une faute

Éclats ronéotypes, électrochocs de lutte

Ruses de coin de page, volige de litote

Ambigus, secoués, vertige d’anacoluthe

Des petits et des grands – et ma foi tout de suite !

Des gros et des finauds, des incompréhensibles

Ânonnés, bredouillés, un lendemain de cuite

Savoureux billets doux, pour les âmes sensibles

Mots d’ouverture, mots qu’il faut, toujours,

Vous aurez le dernier mot, le mot de ma fin…

Vincent Daumail, 21 février 2017

 

 

 

« Les mots dits » du Projet verbal