[archives] Patrick Cauvin : E=mc2, le retour

C’est le temps des vacances, le moment de trier ses archives et de préparer ses lectures d’été. Alors j’ai ressorti cet article sur Pythagore, je t’adore, la suite, signée Patrick Cauvin, de l’un de ses plus grands succès, E=mc2, mon amour.

Ils

Ils avaient onze ans en 1977 ; ils en ont quinze aujourd’hui. Erreur de calcul ? Non, preuve supplémentaire et irréfutable de la supériorité manifeste du français sur les maths, de la littérature sur la réalité. Mais passons…

D’imbéciles calculs cessons d’effectuer

Du livre de Cauvin il faut ici parler

Car Patrick Cauvin vient de sortir un nouveau roman. Bingo ! comme dirait Daniel. Oui, Daniel Michon, le petit amoureux de Lauren King, les deux héros surdoués de E=mc2, mon amour, dont Pythagore, je t’adore, qui vient de paraître aux éditions Albin Michel, est la suite.

« Ils s’étaient quittés à La Défense, un quartier de plein vent, un jour de grand soleil où il n’avait jamais fait si triste dans leurs vies ». Ils ne savaient pas s’ils se reverraient, les adultes étaient contre eux, décidaient pour eux, il fallait que tout rentre dans l’ordre et tout était rentré dans l’ordre : « (…) l’Amérique pour Lauren, entre son papa patron de multinationale et sa maman cliquetante de bracelets chic. Pour Daniel, c’était le retour entre son chauffeur de taxi de père et ses copains des bords de Seine ».

Quatre ans ont passé. Quatre années d’ennui pour Lauren qui se morfond à la prestigieuse et californienne Harleton Springs School. Daniel, lui, après être allé de catastrophes en catastrophes au collège, finit à l’Institution Saint-Rémi, « spécialisée dans les cas difficiles : retardés scolaires, inadaptés sociaux, cas familiaux, débiles légers ».

Quatre années ont passé, la peine s’est flétrie

Ils se sont oubliés, ou ils ont fait comme si…

Mais Patrick Cauvin est un farceur sentimental. Il ne pouvait laisser ces deux jeunes gens séparés, Lauren à faire des vers raciniens, Daniel à apprendre par cœur des dictionnaires de cinéma. Ils avaient dit qu’ils se reverraient et ils vont se revoir, bien sûr. D’autant que tous deux atteignent le point de rupture : Lauren écrit à son timoré de papa pour lui annoncer qu’elle quitte Harleton Springs School et s’offre quelques jours de liberté en France. De son côté, Daniel fait une fugue et s’envole pour New York. Ils se cherchent, se croisent mais ne se trouvent pas, et c’est à Roissy, l’une repartant et l’autre rentrant, qu’ils se rencontrent finalement.

Mon tendre, mon amour, nous voici réunis

Si ce n’est pour toujours, ce sera pour la vie

En un an, Lauren et Daniel vont amasser une fortune, montant des affaires farfelues qui feront un tabac parce qu’elles se jouent de nos modes, de nos artifices, de nos faiblesses. C’est drôle et plein d’invention mais, du coup, on en oublie un peu les sentiments : dans ce court roman débridé qui ne craint pas de donner dans la farce, Cauvin a décidé de s’amuser, de nous amuser en concoctant une série de scènes cocasses, de portraits incroyablement drôles.

Evidemment, les deux adolescents succomberont à l’appel de la chair. Ils feront l’amour et ne seront plus jamais les mêmes. « On va devenir heureux » dit Daniel, rêveur : ils seront riches, auront des enfants, vivront aux Bahamas… C’est tout le mal qu’on leur souhaite. Ils grandiront sans nous, loin de nous parce que, autant vous l’annoncer dès maintenant : inutile d’espérer une nouvelle suite. Ter-mi-né !

Déjà qu’il a fallu attendre une vingtaine d’années pour lire Pythagore, je t’adore… « J’ai refusé pendant tout ce temps, confesse Cauvin, parce que je me méfie des suites et puis, très franchement, je n’en avais pas envie. Le déclic est venu d’une vieille dame, dans un salon du livre. Elle m’a dit : « J’aime beaucoup vos livres, mais j’ai un reproche à vous faire : on rit moins qu’avant ». Ça m’a ennuyé, j’ai réfléchi. Et j’ai décidé de renoncer au drame et à la gravité, de renouer avec mes débuts. J’ai tenté de retrouver le Cauvin d’il y a vingt-deux ans ».

Pythagore, je t’adore contient tant de fraîcheur, de tendresse et d’émotion que les années semblent ne pas avoir de prise sur Patrick Cauvin, qui sait comme nul autre parler des enfants… et s’adresser aux grands enfants que nous essayons tant bien que mal de rester.

Olivier Quelier.

Pythagore, je t’adore, de Patrick Cauvin, Albin Michel, 1999 ; Livre de poche, 2001.

[archives] Patrick Cauvin : E=mc2, le retour

Sophie Carquain : « Les objets bavards », ces chatouilleurs d’enfance

En préparant un atelier d’écriture, je retombe sur cet article. Retrouve le livre. Ni l’un ni l’autre n’ont vieilli. Je me dis qu’en ce début de vacances, il serait bon de replonger dans les archives et de remettre au jour quelques textes originaux et sympathiques. Voici donc les Objets bavards, de Sophie Carquain.

Ô toi chaussette orpheline, abandonnée, oubliée, qui trop souvent termine ta misérable existence en cirant les pompes des autres ;

Toi, cravate amie des hommes, attribut de leur pouvoir et de leur servitude sociale, dont on ne louera jamais assez le pouvoir hautement érotique ;

Et toi, lacet qui craque au pire des moments, toi, pauvre être falot qui ne te mets à exister qu’à la seconde précise où tu meurs ;

Infâme rond de serviette, pire définition de l’enfance ;

Et vous, poupées gigognes qui, derrière votre apparente placidité, permettez aux fillettes d’évaluer avec précision leur identité, leur singularité d’enfant…

Vous, tickets perdus, « queue de Mickey » du manège, malabars roses… objets inanimés, avez-vous donc une âme ? Non, répond Sophie Carquain : « Quelle aubaine ! On peut alors allègrement leur prêter la nôtre, nos peines et nos délices, nos joies et nos souffrances (…) Les objets jalonnent les précieux moments de notre vie. Ils sont porteurs de nos émotions et de nos doutes. Ce sont des porte-pyjamas dans lesquels nous fourrons nos angoisses, nos désespoirs, nos coups de gueule et nos fantasmes ».

L’infini à portée de rongeur

Sophie Carquain signe aux éditions du Rocher un ouvrage subtil et très malin : Les objets bavards, de la Barbie au caméscope. Un ouvrage dans lequel on aime baguenauder en terre d’enfance, passer du K-way bleu 100% synthétique, souvenir de vacances pluvieuses, au magazine de salle d’attente, qui n’a rien à voir avec celui du salon de coiffure et permet d’apprécier le niveau d’anxiété au rythme du feuilletage.

Le regard décalé de Sophie Carquain et sa grande finesse d’observation nous rapprochent davantage de l’essai sociologique que de la futile chronique d’hebdomadaire féminin.

Il faut oser sous-titrer le chapitre consacré à la roue du hamster « l’infini à portée de rongeur » ; ou, mieux encore, débattre « de l’autoprotection à la phobie de l’autre » à propos du parasol. Toujours avec humour et légèreté.

On peut lire ces textes dans un sage ordre alphabétique ou symboliquement « cliquer », dans chacun d’entre eux, sur les mots en gras qui dévident, du camping-car au rocking-chair et du rocking-chair au kangourou, « le chapelet de nos souvenirs ».

Les objets bavards, de Sophie Carquain, éditions du Rocher. 174p. 14, 50€.

Sophie Carquain : « Les objets bavards », ces chatouilleurs d’enfance

Les ateliers d’écriture dans l’actualité culturelle

Un film de fiction appuyant son scénario sur un atelier d’écriture, c’est plutôt rare. Des romans, oui, il y en a eu. Par exemple celui de Chefdeville, en 2009, très social et plein de dérision, sobrement intitulé L’Atelier d’écriture : les tribulations d’un écrivain sans succès qui devient animateur d’ateliers d’écriture dans des collèges dits sensibles.

Ou, en ce début d’année 2017, le roman jeunesse de Jean-Philippe Blondel, Le Groupe. En quatrième de couverture de ce livre publié chez Actes Sud Junior, ce texte :

François Roussel, professeur d’anglais et écrivain, se laisse convaincre de monter un atelier d’écriture pour les Terminales de son lycée. Il se demande tout de même qui cela pourrait bien intéresser. Et puis les premiers inscrits arrivent : Léo, Émeline, Nina… et même Boris, le rigolo de la Terminale ES. Ils seront douze au total, dix élèves et deux profs, réunis une heure par semaine dans un monde clos pour écrire. Pour tous, c’est un grand saut dans l’inconnu. Les barrières tombent, ils seront tous au même niveau, à découvert. Un groupe à part. Avec des révélations, des révoltes, des secrets qu’on dévoile. Des chemins qui se dessinent…

Des livres donc. Le film, lui, a été présenté lors du dernier Festival de Cannes. L’Atelier, de Laurent Cantet, raconte l’histoire d’une auteure de polar (interprétée par Marina Foïs) chargée d’animer un atelier d’écriture pour des jeunes en insertion. Télérama a déjà consacré un article à ce film qui sortira en salles le 11 octobre 2017.

Olivier Quelier

La bande annonce est ici : 

Bibliographie

L’Atelier d’écriture, Chefdeville, Éditions Le Dilettante, 2009, 256p.

Le Groupe, Jean-Philippe Blondel, Éditions Actes Sud Junior, 2017, 144p., 13,50€

 

 

 

Les ateliers d’écriture dans l’actualité culturelle

Pour cent billets, t’as un livre de Jérôme Lafargue

Je le savais d’emblée en commençant cette chronique que cent mots ne suffiraient pas à dire tout le bien que je pense du livre de Jérôme Lafargue, Au Centuple, publié aux (formidables) éditions de l’Attente (collection Philox). Cent textes de cent mots publiés en cent jours sur Facebook, entre le 8 novembre 2015 et le 17 février 2016, et recueillis dans cet ouvrage plein tout à la fois de drôlerie, de dérision, de poésie et d’humanité. Bon cent — non bon sang je m’y perds à force — déjà 80 non 82 mots et je n’ai encore rien dit ! Ne partez pas ! J’ai-trouvé-le-truc-je-ne-fais-plus-d’espace-fuck-la-grammaire-comme-ça-je-peux-tenir-longtemps-même-si-ce-n’est-pas-très-lisible-c’est-pour-la-bonne-cause-vous-faire-lire découvrir aimer Jérôme Lafargue. Calmons-nous.

Inutile de préciser que tu aurais pu faire l’économie, cher lecteur, du premier « cent ». Mais reste : le meilleur (de toute façon ce sera le dernier) est à venir.

La cohérence du recueil de Jérôme Lafargue relève du paradoxe : la diversité et la légèreté (légèreté, vraiment ?) des thématiques, tenues par une récurrence des techniques, confèrent à l’ensemble une profondeur qui donne à voir l’auteur face au monde. Rien de pompeux ni de vertigineux ici. Juste un regard empathique et facétieux qui va chercher tantôt du côté des Nouvelles en trois lignes de Fénéon, tantôt dans les écrits de Desproges et Vialatte. On est dans la fable parfois, dans l’anecdote improbable et drolatique souvent ; entre les deux surgissent l’actualité, toujours durement présente, et quelques exercices de style.

Tant pis si je me contredis, mais je ne peux m’arrêter là, vous laisser ainsi. D’autant que le plus important est à venir. Dans cent mots tu sauras tout, ami lecteur.

L’actualité, donc : les enfants-soldats, la déforestation ou le terrible jour d’après le 13 novembre 2015. On se réconforte avec quelques variations sur les clichés et les expressions animalières. On rit à la lecture des historiettes dont on ne sait (dont on ne veut trop savoir) si elles sont réelles. Le recueil s’ouvre sur la mini-biographie de Maxence Fermiot dont « l’odeur épouvantable des pieds » lui aura coûté une brillante carrière de politicien. Au fil des pages se dessine, en filigranes, le portrait de l’auteur, « poète de l’instant » qui « s’éloigne, tête haute, ombre dans le tourbillon du monde ».

Olivier Quelier

 

Au Centuple, Jérôme Larfargue, éditions de l’Attente, 12,50€.

A lire également, de Jérôme Lafargue : Un souffle sauvage (éditions du Sonneur, 2017).

Pour cent billets, t’as un livre de Jérôme Lafargue

Arturo Perez Reverte et la musique du texte

Quand savez-vous que le texte est bon, qu’il ne faut plus y toucher ?

Quand tu lis beaucoup Stendhal, Balzac et les autres, tu finis par développer une oreille. Tu sais quand un texte sonne juste ou lorsqu’il y a des notes qui ne vont pas. Ce n’est pas une question de règles grammaticales ou stylistiques, mais de musique du texte. Donc, quand j’écris, je ne sais pas si c’est bon ou si c’est mauvais. Mais je sais si le texte fonctionne ou non. Je sais si c’est le texte que je voulais faire.

Arturo Perez Reverte

Capture d’écran L’Express REUTERS/Juan Medina.
Arturo Perez Reverte et la musique du texte

La phrase longue [294 mots] de Maylis de Kérangal

Nouvel exemple de phrase longue, tirée du roman Réparer les vivants, de Maylis de Kérangal, dont elle constitue l’incipit. Un livre aux phrases souvent longues, souvent déstructurées, à la syntaxe et à la ponctuation malmenées par la romancière. Une phrase qui a donc toute sa place dans cette rubrique.

Ce qu’est le cœur de Simon Limbres, ce cœur humain, depuis que sa cadence s’est accélérée à l’instant de la naissance quand d’autres cœurs au-dehors accéléraient de même, saluant l’événement, ce qu’est ce cœur, ce qui l’a fait bondir, vomir, grossir, valser léger comme une plume ou peser comme une pierre, ce qui l’a étourdi, ce qui l’a fait fondre — l’amour ; ce qu’est le cœur de Simon Limbres, ce qu’il a filtré, enregistré, archivé, boîte noire d’un corps de 20 ans, personne ne le sait au juste, seule une image en mouvement créée par ultrason pourrait en renvoyer l’écho, en faire voir la joie qui dilate et la tristesse qui resserre, seul le tracé papier d’un électrocardiogramme déroulé depuis le commencement pourrait en signer la forme, en décrire la dépense et l’effort, l’émotion qui précipite, l’énergie prodiguée pour se comprimer près de 500 000 fois par jour et faire circuler chaque minute jusqu’à cinq litres de sang, oui, seule cette ligne-là pourrait en donner un récit, en profiler la vie, vie de flux et de reflux, vie de vannes et de clapets, vie de pulsations, quand le cœur de Simon Limbres, ce cœur humain, lui, échappe aux machines, nul ne saurait prétendre le connaître, et cette nuit-là, nuit sans étoiles, alors qu’il gelait à pierre fendre sur l’estuaire et le pays de Caux, alors qu’une houle sans reflets roulait le long des falaises, alors que le plateau continental reculait, dévoilant ses rayures géologiques, il faisait entendre le rythme régulier d’un organe qui se repose, d’un muscle qui lentement se recharge — un pouls probablement inférieur à cinquante battements par minute — quand l’alarme d’un portable s’est déclenchée au pied d’un lit étroit, l’écho d’un sonar inscrivant en bâtonnets luminescents sur l’écran tactile les chiffres 05:50, et quand soudain tout s’est emballé.

Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, éditions Verticales.

La phrase longue [294 mots] de Maylis de Kérangal