Bernard Pivot : la dépendance du journaliste à l’éphémère

« Devenir journaliste, c’est prononcer des vœux pour une vie tout entière tournée vers les nouveautés de l’heure. »

C’est ce qu’affirme Bernard Pivot dans son nouveau livre La mémoire n’en fait qu’à sa tête, paru chez Albin Michel. Toujours tourné vers le présent, la nouveauté, Bernard Pivot était aussi souvent plongé dans des livres qui n’avaient d’autre intérêt que d’être dans l’air du temps.

« En sorte que je n’ai pas su donner de place à l’inactuel, à l’intemporel, au libre vagabondage de ma curiosité. Je n’ai pas été disponible pour l’aventure anachronique. Soumis à la tyrannie de l’information, je me suis privé des plaisirs de partir ailleurs, corps ou esprit, sans souci de l’agenda et de l’horloge.

Si je calcule le nombre d’heures que j’ai consacrées, ma vie durant, chaque jour, à la lecture de la presse, à l’écoute des journaux, de la radio et de la télévision, si je les traduis, oh, non pas en semaines ni en mois, mais en années, comment ne pas être horrifié par ma dépendance à l’éphémère ? »

Bernard Pivot, La mémoire n’en fait qu’à sa tête, Albin Michel, 229p. 18€.

Bernard Pivot : la dépendance du journaliste à l’éphémère

Frédéric Gros : « Les journaux n’ont aucune mémoire »

« (…) La lecture des journaux ne nous apprend jamais en effet que ce qu’on ne savait pas encore. D’ailleurs, c’est exactement ce que l’on recherche : du nouveau. Mais ce qu’on ne savait pas, c’est précisément ce qu’on oublie aussitôt.
Parce qu’une fois qu’on sait, il faut laisser place à ce qu’on ne sait pas encore et qui viendra demain.
Les journaux n’ont aucune mémoire : une nouvelle chasse l’autre (…). Dès qu’on marche, les nouvelles n’ont plus d’importance. »

Marcher, une philosophie de Frédéric Gros, coll. Champs essais, éd. Flammarion.

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Frédéric Gros est philosophe, spécialiste de Michel Foucault. Il a signé en 2016 chez Albin Michel un roman intitulé Possédées.

(Merci à Cécile L. pour le partage).

Frédéric Gros : « Les journaux n’ont aucune mémoire »

Une revue pour les nez fins et les « nez-ophytes »

La naissance d’une revue, ça doit se célébrer, toujours. Pour ce magazine élégant et original qu’est Nez, la fête est double : elle fleure bon le papier et respire l’originalité en proposant la première revue francophone consacrée à l’odorat.

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Capture d’écran du site http://www.nez-larevue.fr/

Jeanne Doré, rédactrice en chef de Nez, nouveau semestriel qui nous plonge dans le monde des odeurs et de l’olfaction, assume avec bonheur le choix d’une revue papier, « un support évident et attendu, car il donne la possibilité de partager ce qu’on y verse avec le plus grand nombre, et permet une lecture immersive et attentionnée ».

Angles originaux

Typographie soignée, graphisme léché, papier de qualité : Nez pourrait s’afficher vitrine haut de gamme d’une industrie et d’un commerce florissants. Ce serait mésestimer la valeur journalistique du projet. Pour traiter de l’olfaction et de l’odorat, la rédaction fait de vrais choix d’angles, à la fois originaux et pertinents.

Reportages, enquêtes, entretiens, billets d’humeur et dossier figurent au sommaire du premier numéro d’un semestriel prometteur. La titraille et l’édition sont œuvres de pros. Et même pour un « nez-ophyte » comme moi, les articles sont accessibles et intéressants.

Le parfum, œuvre de l’esprit

« Le mot pour le dire » explique ainsi la difficulté à nommer une odeur ; la revue évoque aussi l’odorat aux prismes de l’histoire, de l’éducation, de la thérapie… Elle offre enfin un étonnant cahier critique des parfums.

La rédaction de Nez nous rappelle ou nous apprend en effet que, « au même titre que la musique, le cinéma ou la littérature, le parfum n’est pas qu’un produit de consommation mais aussi, pour nous, une œuvre de l’esprit. Qui mérite donc d’être critiquée ».

Le numéro 2 de la revue sortira à l’automne : elle sentira à n’en pas douter l’originalité, la découverte et des pelletées de bonnes feuilles, à plein Nez.

Olivier Quelier

Nez, la revue. 19,90€. Disponible en librairie (en France et dans les pays francophones) et sur abonnement. Nez a son site et son fil Twitter : @NezLaRevue.

Une revue pour les nez fins et les « nez-ophytes »

Les sept conseils des « Décodeurs » du Monde pour déjouer les rumeurs

Chaque fait divers amène son lot d’informations non vérifiées, invérifiables, souvent contradictoires selon les sources. Elles foisonnent alors et se multiplient sur les réseaux sociaux et dans les médias. Pour éviter de propager des rumeurs et de relayer des erreurs factuelles, les Décodeurs, un groupe de journalistes du Monde, proposent quelques conseils de base. Les voici, repris du site.

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  • Partez du principe qu’une information donnée sur le Web par un inconnu est par défaut plus fausse que vraie.
  • Fiez-vous plutôt aux médias reconnus, aux journalistes identifiés. Ne considérez pas pour autant que cela suffit à rendre leurs informations vraies. Dans des situations de crise comme celle-ci, l’information circule très vite et peut souvent s’avérer par la suite erronée. Il vaut mieux attendre que plusieurs médias donnent un même fait pour le considérer comme établi.
  • Une photo n’est jamais une preuve en soi, particulièrement quand elle émane d’un compte inconnu. Elle peut être ancienne, montrer autre chose que ce qui est dit ou être manipulée. On peut le vérifier en entrant l’URL de l’image sur Google images ou sur le site TinEye.
  • Vérifiez la date de l’information, image ou vidéo : sur les réseaux sociaux, il arrive qu’une publication ancienne « remonte » lorsqu’elle est très partagée. On risque de prendre comme une nouveauté un fait qui date de plusieurs mois.
  • Un principe de base est de recouper : si plusieurs médias fiables donnent la même information en citant des sources différentes, elle a de bonnes chances d’être avérée.
  • Méfiez-vous aussi des informations anxiogènes (type « ne prenez pas le métro, un ami a dit un autre ami que la police s’attendait à d’autres attentats ») que vous pouvez recevoir via SMS, messages de proches, etc., et qui s’avèrent fréquemment être des rumeurs relayées sans réelle source.
  • Évitez les sources indirectes du type « la femme d’un ami d’un collègue » ou « un ami d’ami » ou prétendument institutionnelles mais très floues comme « quelqu’un qui travaille à la police/à la DGSI/dans l’armée ».

Les Décodeurs, journalistes au Monde

Les sept conseils des « Décodeurs » du Monde pour déjouer les rumeurs

Après l’attentat de Nice, des dessins et des liens pour la mémoire et pour la vigilance

Après l’attentat de Nice, nombreux ont été les dessins réalisés en hommage aux victimes. Parmi les auteurs, Plantu et Jean Charles de Castelbajac. Nombreuses aussi ont été les réactions au traitement de l’information, notamment par les chaînes de télévision.

Plusieurs dessinateurs ont ainsi proposé des illustrations dénonçant les méthodes journalistiques qui, face au drame et à l’urgence, ont fait fi de la prudence la plus élémentaire et, plus grave encore, des règles de base de la déontologie.

Il me semblait donc intéressant de confronter ces regards avec les dessins, incisifs, de Nawak et de Bramley.

Pour plus de réflexion sur le traitement de l’information et les dérives remarquées après ce 14 juillet 2016, voici quelques liens.

Olivier Quelier

Après l’attentat de Nice, des dessins et des liens pour la mémoire et pour la vigilance

Journalistes : être ou ne pas être sur le terrain

Bien sûr, les journalistes doivent être présents sur le terrain. Mais en ont-ils encore le temps, les moyens ? Est-ce même indispensable ? Voici deux courtes réflexions pour alimenter un débat toujours actuel dans bien des rédactions.

  • Pierre Assouline : l’imprégnation

Quelque chose me dit que Ben Myers ose écrire tout haut ce que beaucoup d’écrivains n’osent même pas confier à leur téléphone portable. Ce journaliste-écrivain britannique, dont le deuxième roman paraît à la fin de l’année, a honte de l’avouer mais il l’avoue quand même, et en public puisque c’est sur son blog : avant, lorsqu’un romancier devait se documenter, il n’hésitait pas à consacrer des mois à la recherche en bibliothèque et à l’enquête sur le terrain ; désormais, quelques clics lui suffisent et le moteur lui apporte des précisions sur un plateau, Wikipédia en tête. Myers le reconnaît : il a renoncé à se rendre dans un petit village de Roumanie où se situe en partie l’intrigue de son prochain roman, car l’internet a favorisé sa paresse.

Sans être normand, je lui ferais bien une suggestion à la normande : Ben, ne renonce ni à l’un ni à l’autre. La recherche sur la Toile apporte dans l’instant des précisions indispensables; cela n’empêche pas que ce que l’on découvre en bibliothèque ne se trouve pas sur écran, que c’est là une source irremplaçable et que la pratique du terrain est tout aussi indispensable car elle procure à l’écrivain des odeurs, des couleurs, des choses vues, des intuitions inédites. Le secret, ce n’est pas tant l’enquête que l’imprégnation. Aller sur les lieux et respirer, regarder, écouter, quitte à ne rien noter. Après un travail de décantation, un jour ou l’autre, ça ressortira. C’est d’ailleurs la leçon du grand Simenon… (Pierre Assouline, blog La République des livres).

  • Jérôme Bony : l’impression irremplaçable

Bien sûr, être sur le terrain ne vous rend pas omniscient : le reporter peut ignorer une réalité qui se déroule à quelques kilomètres, de l’autre côté d’une ligne de front, ou à quelques mètres, derrière une porte close sur les négociations des grands de ce monde. Reste tout de même une impression irremplaçable, cette atmosphère particulière dans laquelle baigne chaque événement – sauf pour ceux d’entre nous qui se laissent enfermer dans des circuits tout tracés – et la chance d’avoir un contact direct, d’entendre sans intermédiaires les paroles des acteurs de cette histoire. (Jérôme Bony, Écritures journalistiques, Benoît Grevisse, éditions De Boeck).

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Journalistes : être ou ne pas être sur le terrain