Les ateliers d’écriture dans l’actualité culturelle

Un film de fiction appuyant son scénario sur un atelier d’écriture, c’est plutôt rare. Des romans, oui, il y en a eu. Par exemple celui de Chefdeville, en 2009, très social et plein de dérision, sobrement intitulé L’Atelier d’écriture : les tribulations d’un écrivain sans succès qui devient animateur d’ateliers d’écriture dans des collèges dits sensibles.

Ou, en ce début d’année 2017, le roman jeunesse de Jean-Philippe Blondel, Le Groupe. En quatrième de couverture de ce livre publié chez Actes Sud Junior, ce texte :

François Roussel, professeur d’anglais et écrivain, se laisse convaincre de monter un atelier d’écriture pour les Terminales de son lycée. Il se demande tout de même qui cela pourrait bien intéresser. Et puis les premiers inscrits arrivent : Léo, Émeline, Nina… et même Boris, le rigolo de la Terminale ES. Ils seront douze au total, dix élèves et deux profs, réunis une heure par semaine dans un monde clos pour écrire. Pour tous, c’est un grand saut dans l’inconnu. Les barrières tombent, ils seront tous au même niveau, à découvert. Un groupe à part. Avec des révélations, des révoltes, des secrets qu’on dévoile. Des chemins qui se dessinent…

Des livres donc. Le film, lui, a été présenté lors du dernier Festival de Cannes. L’Atelier, de Laurent Cantet, raconte l’histoire d’une auteure de polar (interprétée par Marina Foïs) chargée d’animer un atelier d’écriture pour des jeunes en insertion. Télérama a déjà consacré un article à ce film qui sortira en salles le 11 octobre 2017.

Olivier Quelier

La bande annonce est ici : 

Bibliographie

L’Atelier d’écriture, Chefdeville, Éditions Le Dilettante, 2009, 256p.

Le Groupe, Jean-Philippe Blondel, Éditions Actes Sud Junior, 2017, 144p., 13,50€

 

 

 

Les ateliers d’écriture dans l’actualité culturelle

François Bon : « Au plus obscur de là où naît le langage… »

C’était toute une vie aurait dû être le récit d’un atelier d’écriture mené durant deux ans par François Bon dans une petite ville du sud de la France : « Ce qui force à écrire, c’est que les mots qu’on a reçus n’auront peut-être pas d’autre mémoire, et qu’ils vous hantent : un dépôt trop lourd. De ces visages qu’on a connus, l’un a disparu. »

Alors, le projet n’est plus viable, l’enjeu devient autre et bien plus important : « Le livre n’est plus ce  » journal  » qu’on projetait, mais bien le choc et l’émotion où on a été, à connaître ces visages et recueillir ces mots. Et c’est à la fiction d’en organiser les images, au nom de cette mémoire. »

De ce livre fort et bouleversant, j’ai tiré cet extrait, pas parce qu’il est le plus puissant, mais, plus simplement, parce qu’il évoque le début, le départ de tout ce qui se dira, s’écrira, se vivra : la première séance de l’atelier d’écriture.

Elles étaient là dans la grande salle moderne, au première étage de la bibliothèque, avec des baies vitrées et un balcon pour fumer. Je ne savais pas encore faire, je ne savais pas qu’à condition d’être extrêmement précis dans la demande qu’on a, et l’exigence de cette demande quant à ce qu’on peut en tirer pour soi-même, on peut dès la première séance les emmener au plus obscur de là où naît le langage, hors de toute convention et partage. C’est par elle et avec elles que j’ai appris, parce que cette zone obscure et violente elles y allaient sans moi. Qu’on peut y aller au culot, prendre un mot et y entrer, si ce mot fait partie de la poignée des passeurs.

C’était toute une vie, de François Bon, éditions Verdier, 1995. Disponible aussi sur le Tiers Livre.

François Bon : « Au plus obscur de là où naît le langage… »

Mes yeux dans vos yeux, Charles Baudelaire [Atelier d’écriture au Musée Fabre]

Jeudi 18 mai. Musée Fabre de Montpellier. Au milieu des œuvres d’art, la proposition de Marie Bourjea, responsable du DU d’animateur d’atelier d’écriture de l’université Paul-Valéry, est simple.

Il s’agit, en cette matinée venteuse en ensoleillée, d’entrer dans le tableau, de pénétrer dans la toile et de soutenir la contemplation de l’œuvre par un texte littéraire. Vivre la peinture de l’intérieur, comme le vivrait « un livre posé sur la table ».

Je me suis installé face à Baudelaire, peint par Gustave Courbet. Pour un dialogue que je partage ici.

 

 Mes yeux dans vos yeux

 

Vous m’attendiez. Depuis longtemps vous m’attendez. Je viens, quelquefois. Pas assez souvent je sais, trop rarement je sais. Vous tournez le dos aux étangs de Palavas, indifférent à cette feignasse de fileuse qui ronflote frileusement à vos côtés.

– Tu sais, moi, quand je suis plongé dans un livre…

Autour de vous, le patron fanfaronne. Il n’y en a que pour lui dans la salle, Gustave par ci, Gustave par là. C’est lui qui, la première fois, m’a interpellé, je l’avoue. Avec son bâton de marche et sa barbe de hipster… – de « hipster », c’est un… une sorte de… peu importe, pardonnez-moi. Je lui ai dit bonjour, comme tout le monde. Puis j’ai tourné mon regard vers la gauche, et je vous ai vu. Vous n’avez pas levé les yeux.

– Tu sais, moi, quand je suis plongé dans un livre, une pipe au bec…

Vous êtes sombre. Je parle du tableau, non de votre humeur. Bien avant le blues, le bad et le seum, vous avez filé le spleen à des générations d’ados qui, entre un joint et une fille, s’entêtaient à maltraiter les fleurs.

Je reviendrai, vous savez. Encore et encore. Vous finirez par craquer. J’ai tout tenté, déjà : les correspondances, la méditation… J’ai moqué votre ridicule foulard jaune ; je suis venu avec quelques femmes faciles. Aucune réaction. Mais je reviendrai. Vous finirez bien par me regarder

et je planterai mes yeux dans vos yeux, bien plus fort que Nadar

et je plongerai dans votre stupre et votre misère,

vos errances et votre mystère,

vos galères et votre génie

– Tu sais, moi, quand je suis plongé dans un livre, pipe au bec, une toile d’éternité me recouvre. L’éternité est mon seul horizon.

Olivier Quelier

Mes yeux dans vos yeux, Charles Baudelaire [Atelier d’écriture au Musée Fabre]

Pratiquer l’utopie grâce aux ateliers d’écriture

Qu’est-ce qu’un atelier d’écriture ? Un endroit où l’on vient écrire, bien sûr. Un endroit, aussi, où l’on prend conscience de ce que l’on écrit ; où l’on prend conscience que l’on écrit. Avant tout, peut-être, sans doute, en tout cas faut-il le construire, le mener, l’animer ainsi, un endroit où l’on prend conscience.

« Chaque fois que nous mettons modestement en place cette sorte de microsociété qu’est l’atelier, chaque fois qu’au cœur d’une société si souvent injuste et inégalitaire nous prenons appui sur la coopération dans les pratiques de création, et ce par des actes très simples, nous sommes dans la filiation de cette pensée de la paix. Nous le sommes lorsque nous imaginons que ce qui se passe ici et maintenant dans l’atelier pourrait aussi jouer dans d’autres lieux de la cité, pourrait essaimer et configurer autrement le « vivre ensemble ». Les ateliers d’écriture ne sont donc ni des paradis perdus, ni des phalanstères, encore moins la résurgence de ces cités mythiques du bonheur programmé. Prendre appui sur la dimension « d’imagination constituante » et d’invention libre propre à toute atelier, faire l’hypothèse qu’à travers ce qui adviendra, de nouveaux jalons seront posés, de nouvelles exigences seront formulées, voilà notre manière à nous de pratiquer l’utopie. »

Odette et Michel Neumayer

(Animer un atelier d’écriture – Faire de l’écriture un bien partagé, ESF éditeur, 2011)

Pratiquer l’utopie grâce aux ateliers d’écriture

Régine Detambel : « Écrire ce n’est pas bien écrire… »

Cette phrase est extraite d’un long texte écrit par Régine Detambel, écrivain et animatrice d’ateliers d’écriture. Il s’intitule Le tremblement d’écrire et est passionnant. Si le sujet vous intéresse et que vous avez un peu de temps, lisez-le !

Régine Detambel : « Écrire ce n’est pas bien écrire… »

Ateliers d’écriture : comme une note d’intention

300e. Voici le trois centième article que je publie sur GrandeurSRvitude en presque dix-huit mois d’existence. Un nombre qui marque une étape, accompagne un changement de cap professionnel, mais pas seulement : (un peu) moins de journalisme ici, désormais, pour plus de littérature et d’écriture, sous plein de formes, y compris celle de l’atelier d’écriture. Comme ce texte, de février dernier, à lire comme une note d’intention.

Ce n’est qu’un murmure encore, un balbutiement qui s’impose d’autant plus fortement qu’il fait page blanche du passé, qu’il m’interroge sur la forme, sur les formes, qu’il me fait prendre conscience de ce que j’ai à dire, ou pas, me fait prendre conscience que je n’ai rien à dire, et c’est pas plus mal, que je n’ai peut-être qu’à laisser les mots s’impliquer, s’imbriquer, s’emberlificoter, que je n’ai qu’à jouer au legodémo, quatre syllabes d’un jeu dont je déposerai peut-être un jour la marque, le marque-page, dans un livre ou un blog ou une revue ou un réseau social ou tiens, oui tiens pourquoi pas sur scène, je ne l’avais pas encore balancé ce truc-là

(bon sang mais pourquoi je fais des phrases aussi longues, moi)

je m’essouffle donc à le dire oui tiens, tiens bon, pourquoi pas sur scène car je ne dis pas tout je ne me dis pas tout surtout, de peur de m’effrayer davantage, j’affirmais tout à l’heure que j’arrivais à me détacher du texte mais c’est pas vrai, pas faux non plus mais de plus en plus vrai

(si je ratiocine comme ça je ne vais jamais m’en sortir de cette phrase à la con)

que ces textes mes textes à moi et ceux des autres aussi peut-être, du collectif, j’ai envie de les dire de les lire de les interpréter de les jouer, la forme je la performe oui mais je vais me calmer là je rédige de moins en moins mon dieu merci j’écris de plus en plus mais je sais aussi je sais hélas sans encore savoir comment concilier tout ça qu’il y a dans mon ancien métier quelque chose de bon et de vrai à conserver à travailler

(comment je vais galérer à la lire à voix haute cette phrase)

mais l’essentiel c’est l’écriture de ces formes courtes – baba j’en étais quand j’ai découvert ça ici et en ce moment c’est les listes qui me tiennent me retiennent même celle des courses c’est moi qui la fais je vous dis pas ma femme comme elle m’aime dans ces moments-là, des listes oui, et j’y mets des couleurs et des interactions et comme je m’y perds, comme je m’y noie (des noix ? tu veux des noix, chérie ?) je me dis qu’à proposer qu’à partager ce serait bien, ce serait chouette mais qu’en plus de tout ça

(ne pas oublier que j’ai un train à 17h 25)

cette écriture-là doit être évolutive, surtout pas figée, écrite mais pas inscrite voilà débrouillez-vous avec tout ça j’en suis à 427 mots je vais mettre un point. Là.

Olivier Quelier

Ateliers d’écriture : comme une note d’intention

Henri Pichette : acteurs, « aimez les mots. Physiquement. Aimez le corps des mots »

Henri Pichette (1924-2000) est un poète célèbre et célébré pour ses Épiphanies, long « mystère profane » publié en 1947. Et interprété, la même année à Paris, dans une mise en scène de Georges Vitaly, par Gérard Philipe, Maria Casarès et Roger Blin. Pichette continuera d’écrire et d’être joué. Avec l’incandescence qui est sienne, il adresse cette exhortation aux acteurs.
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Point de « théâtralité » ! Point de « distanciation » !

Mon théâtre est un théâtre furieux, je veux dire : venu par fureur d’inspiration, jailli brûlant. Et ordonné par la suite avec les attentions ferventes de l’artisanat, qui ne voudrait rien laisser au hasard.

Aux acteurs

product_9782070404568_195x320Ne refroidissez rien ; soyez-y ; vous êtes en scène ; vous êtes au monde ; la vie est aussi ce que vous jouez, vivez-le. La rue, la rivière, l’oiseau migrateur, la comète, le fil des siècles, passent sur la scène. C’est un moment du monde.

Soyez techniques, mais avec cœur : avec la force du sang. Et trouvez, trouvez encore, cherchez toujours. Aimez les mots. Physiquement. Aimez le corps des mots. Donnez votre esprit à la chair des paroles. Donnez votre chair à l’esprit des paroles. Ne faites qu’un avec l’âme du poème.

Texte extrait du dossier Les Épiphanies / Henri Pichette sur le site prestaclesprod

 

Henri Pichette : acteurs, « aimez les mots. Physiquement. Aimez le corps des mots »