Pas de treizième lauréate pour le prix Goncourt

Cette année, le carré final des candidats au prix Goncourt affichait une parité parfaite : deux femmes (Véronique Olmi et Alice Zeniter) face à deux hommes (Yannick Haenel et Eric Vuillard). Alice Zeniter faisant office de favorite, j’ai mis à jour cet article écrit après que Lydie Salvayre ait été récompensée. Hélas pour elle, Alice Zeniter a confirmé son Art de perdre face à Eric Vuillard dont le couronnement était bien à L’ordre du jour.

En 2016, Leïla Slimani est récompensée par les jurés du prix Goncourt pour Chanson douce , publié chez Gallimard, devenant la douzième femme à obtenir ce prix. Deux ans plus tôt, c’était Lydie Salvayre avec Pas pleurer (Seuil). Douze femmes, seulement, en plus de 110 ans d’existence de l’Académie Goncourt.

Mais au fait, qui sont les dix précédentes lauréates ? Difficile question. Bel exercice de mémoire… Le premier nom qui vient à l’esprit est sans doute celui de Marguerite Duras, qui reçoit le prix en 1984 pour L’Amant (éditions de Minuit).

On se souvient aussi de Simone de Beauvoir, trente ans plus tôt (pour Les Mandarins, en 1954, publié chez Gallimard). Ou, plus récemment, de Marie Ndiaye, primée en 2009 pour Trois femmes puissantes, toujours chez Gallimard.

Le premier en 1944

Le premier Prix Goncourt est remis en 1903 à l’écrivain John-Antoine Nau pour Force ennemie. Il faut attendre plus de quarante ans pour que l’Académie, alors présidée par J.-H. Rosny jeune, récompense une femme. En 1944, à 48 ans, Elsa Triolet obtient le prix Goncourt pour Le premier accroc coûte 200 francs publié par Denoël.

Suivront, en 1952, Béatrix Beck pour Léon Morin, prêtre (Gallimard) puis deux ans plus tard, Simone de Beauvoir.

En 1962, c’est Anna Langfus — sans doute la plus méconnue de toutes les lauréates — qui reçoit le prix pour Les Bagages de sable (Gallimard), un roman évoquant la Shoah. Auteur de trois livres, Anna Langfus meurt à 46 ans, en 1966.

Le précédent en 2009

Cette année-là, c’est Edmonde Charles-Roux, future présidente de l’Académie Goncourt (c’est aujourd’hui Bernard Pivot qui en est le président), qui est récompensée pour Oublier Palerme (Grasset). Treize ans plus tard — en 1979 — Antonine Maillet et son roman Pélagie-la-Charrette (Grasset) sont distingués.

Les deux derniers prix du XXe siècle vont à Pascale Roze pour Le Chasseur Zéro (Albin Michel) en 1996 et à Paule Constant (Confidence pour Confidence, chez Gallimard) en 1998.

Olivier Quelier

 

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Pas de treizième lauréate pour le prix Goncourt

Bernard Pivot : la dépendance du journaliste à l’éphémère

« Devenir journaliste, c’est prononcer des vœux pour une vie tout entière tournée vers les nouveautés de l’heure. »

C’est ce qu’affirme Bernard Pivot dans son nouveau livre La mémoire n’en fait qu’à sa tête, paru chez Albin Michel. Toujours tourné vers le présent, la nouveauté, Bernard Pivot était aussi souvent plongé dans des livres qui n’avaient d’autre intérêt que d’être dans l’air du temps.

« En sorte que je n’ai pas su donner de place à l’inactuel, à l’intemporel, au libre vagabondage de ma curiosité. Je n’ai pas été disponible pour l’aventure anachronique. Soumis à la tyrannie de l’information, je me suis privé des plaisirs de partir ailleurs, corps ou esprit, sans souci de l’agenda et de l’horloge.

Si je calcule le nombre d’heures que j’ai consacrées, ma vie durant, chaque jour, à la lecture de la presse, à l’écoute des journaux, de la radio et de la télévision, si je les traduis, oh, non pas en semaines ni en mois, mais en années, comment ne pas être horrifié par ma dépendance à l’éphémère ? »

Bernard Pivot, La mémoire n’en fait qu’à sa tête, Albin Michel, 229p. 18€.

Bernard Pivot : la dépendance du journaliste à l’éphémère

Bernard Pivot fait ses devoirs de mémoire

Ce que j’aime chez Pivot. Ses livres ne ressemblent à nul autre. Par la forme, qui n’est ni du roman ni des mémoires, ni de l’essai ni du dictionnaire. Une forme bien personnelle, comme l’est le ton : coquin — de plus en plus coquin — sautillant, toujours précis, pertinent, fort aussi d’une exigence de rigueur et de justesse.

Ce que j’aime chez Pivot. Tout le monde l’aime, et tant pis pour les autres. Ouvrir un de ses livres, c’est la garantie de trouver matière à plaisir, à plaisirs, à plaisirs sensuels tant Bernard Pivot se révèle, de plus en plus, de livre en livre, d’année en année (mais les années s’arrêtent-elles sur lui ? Pivot octogénaire ? Allons donc…).

Bernard Pivot est un jouisseur. De mots, de mets, de livres, d’amis, de femmes, de vins. Du temps dont il sait profiter. Et si sa mémoire, écrit-il, n’en fait qu’à sa tête, j’en échangerais bien une petite partie contre quelques années de ma vi(d)e.

M’imaginer échotier littéraire du petit monde parisien des années 1960 ; me revoir étudiant brillant au Centre de formation des journalistes, autonome et libre de forger l’avenir, entouré de figures marquantes ; discuter avec Duras au téléphone pour préparer un entretien qui entrera dans les annales d’Apostrophes, émission déjà entrée dans les annales de la télévision ; faire d’une dictée un événement national — un des textes proposés dût-il déplaire au trop puriste académicien Maurice Druon.

Je pourrais multiplier les souvenirs et les points-virgules. Il ne s’agit pas de faire le panégyrique de l’homme ; le pané-générique de ses succès audiovisuels ni le panorama de ses talents journalistiques. Après tout, lisez son livre, tout y est bien mieux dit qu’ici : le « tacle » (pour parler un peu foot, tiens) à Fabrice Luchini, la nécessité d’enseigner l’histoire culturelle du vin dans les lycées, le baiser d’un camarade, l’amante invitée à la télé…

Ce que j’aime chez Pivot. Ses aphorismes, bien sûr. Il en est friand et y excelle, dans ses livres comme sur Twitter (les deux se rejoignent parfois…) : « Le marketing, c’est faire de l’additionnel une nécessité » ;  » ce qui donne son prix à l’indiscrétion, c’est l’énergie qu’on met à l’obtenir ».

Ce que j’aime chez Pivot. Sans doute ce qui pourrait en amener d’autres à le désaimer : l’emploi de mots et de tournures plus très en vogue (le déduit, cuistre, béjaune, peu me chaut…) ; son goût du jeu de mots (la bandaison de crémaillère, il nous calembourait le mou…).

En ce qui me concerne, peu me chaut les cuistres, béjaunes ou non. Pivot est une fête. Et c’est ce que j’aime chez lui.

Olivier Quelier

Bernard Pivot, La mémoire n’en fait qu’à sa tête, Albin Michel, 229p. 18€.

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« Les mots vont-ils manger le gratteur de têtes ?« 

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Bernard Pivot : les mots vont-ils manger le gratteur de têtes ?

Le spectacle que Bernard Pivot a interprété au Théâtre du Rond-Point, Au secours ! Les mots m’ont mangé, est aujourd’hui un livre édité par les éditions Allary. Début 2013, Pivot présentait, sur cette même scène, Souvenirs d’un gratteur de têtes. Durant plus d’une heure, il lisait des extraits de ses livres. Une balade légère à travers les mots et les rencontres passées. Reprise (avant la critique du livre), de la chronique écrite alors.

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Photo : Théâtre du Rond-Point
© Giovanni Cittadini Cesi.

J’ai grandi avec (grâce à ?) Bernard Pivot. Chaque vendredi soir, une généreuse dose d’Apostrophes d’abord, de Bouillon de Culture, plus tard.Il me fallait cette ration hebdomadaire pour fortifier mes neurones, mettre en appétit mes envies littéraires, renforcer mes défenses contre l’ennui et le désintérêt du savoir, de la curiosité. De l’autre.

C’est dire que, lorsque j’ai appris que Bernard Pivot était prêt à nous livrer, quatre soirs de suite, au Théâtre du Rond-Point, ses Souvenirs d’un gratteur de têtes, je me suis shampouiné vite fait et j’ai pris le métro.

Du vin, des femmes, des rencontres

Sur scène, il est question de vin, de femmes, de rencontres… Passant du pupitre au fauteuil, Bernard Pivot évoque ses souvenirs personnels et professionnels, s’appuyant sur les mots qu’il aime, sauvant les termes ou expressions tombés dans l’oubli, piochant dans ses ouvrages la trame de son récit.

C’est léger et inventif, trop plein de saveur et de finesse pour que je résume ici pourquoi la libellule forme la symbiose parfaite entre la langue et la nature ; ou pourquoi vous craignez de « vous attarder aux bagatelles de la porte »…

Un brin de nostalgie

« Jeunesse », « vendanges », « vieillir » constituent autant de chapitres d’une vie portée par les mots et la littérature. Bernard Pivot évoque quelques entretiens marquants, livrant de nombreuses anecdotes. Vladimir Nabokov, Georges Simenon, Henri Vincenot, Marguerite Duras et d’autres auteurs sont invités à la soirée.

On parle beaucoup de l’émission Apostrophes, avec un brin de nostalgie. C’est d’ailleurs dans l’authentique fauteuil de l’émission que Bernard Pivot s’installe, le transformant, par la magie du souvenir, en triporteur ou en siège de rédacteur en chef…

Blagues, petites surprises, jeux de mots, confidences : Bernard Pivot se dévoile. Et se révèle bel homme de scène. Cette heure et quart ouverte par Jean-Michel Ribes passe plus vite qu’une conversation entre amis.

Enchantement

Ribes, extraordinaire hôte, explique combien la présence de Bernard Pivot s’intègre au travail mené par le Théâtre du Rond-Point. Il rappelle les « enchantements » passés que nous devons à Pivot, et promet les mêmes pour la soirée.

Le propos est une évidence : Bernard Pivot est un conteur hors pair, complice, rieur, impertinent… C’est sans aucun doute cette évidence qui souffle sur nos cheveux et, aujourd’hui encore, gratouille nos têtes.

Olivier Quelier.

Bernard Pivot : les mots vont-ils manger le gratteur de têtes ?