Mahmoud Darwich : quand le mot a besoin d’un poète

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Un mot lui plut.
Il ouvrit le dictionnaire,
ne l’y trouva pas
ni ne lui trouva une définition brumeuse…
mais le mot l’obséda la nuit,
musical, en harmonie
avec un moi énigmatique.

Il dit : il a besoin d’un poète
et d’une métaphore pour verdir et rougir
sur la face des nuits obscures.

Quel est-il?
Il trouva le sens
et perdit le mot.

Mahmoud Darwich

(Poème extrait du recueil La Trace du papillon).

Mahmoud Darwich : quand le mot a besoin d’un poète

Gustave Flaubert : les journaux, ne pouvoir s’en passer…

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Cette citation est tirée du Dictionnaire des idées reçues, de Gustave Flaubert.

Voici l’extrait complet :

JOURNAUX : Ne pouvoir s’en passer mais tonner contre. Leur importance dans la société moderne. Ex. : Le Figaro . Les journaux sérieux : La Revue des Deux Mondes, l’Économiste, le Journal des Débats  ! il faut les laisser traîner sur la table de son salon, mais en ayant bien soin de les couper avant. Marquer quelques passages au crayon rouge produit aussi un très bon effet. Lire le matin un article de ces feuilles sérieuses et graves, et le soir, en société, amener adroitement la conversation sur le sujet étudié afin de pouvoir briller.

A lire aussi :

Gustave Flaubert : « Bien écrire est tout ».

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Évolution de l’orthographe : un beau terrain d’investigation

Il pourrait devenir un incontournable pour tous les écrivants, amateurs ou professionnels. Un usuel, au même titre que le Grevisse* ou le Jouette** pour les secrétaires de rédaction, les correcteurs et les rédacteurs.

Le Petit Dico des changements orthographiques récents, de Camille Martinez (Zeugmo éditions) est bref (144 pages) et pas cher (10€). Il recense pourtant pas moins de 4 542 changements « qui touchent directement la forme des mots ».

Pour Camille Martinez, jeune lexicographe, « les dictionnaires sont un beau terrain d’investigation ». Il s’est donc penché sur le Petit Larousse, le Petit Robert et le Dictionnaire de l’Académie française pour effectuer un relevé minutieux et scientifique des changements en tous genres.

Indices et appendices

Le Petit Dico se consulte ponctuellement pour vérifier une orthographe, bien sûr, mais se feuillette aussi au hasard, l’ordre régnant offrant néanmoins à tout passionné l’espace et le temps pour réfléchir à l’évolution de la langue et de son usage.

Camille Martinez propose en fin de volume quelques pages intéressantes. Outre une bibliographie commentée, il présente les principales catégories de changements (dont la soudure des mots composés et l’accentuation des eprononcés é).

Il détaille aussi la répartition des quelque 4 500 modifications entre les trois dictionnaires de référence. Et l’on constate —un brin surpris— que le Petit Larousse a notifié deux fois plus de changements que le Petit Robert : 2 678 (dont 1 387 rien qu’en 2012 !) contre 1 299. Le Dictionnaire de l’Académie française (incomplet il est vrai), est loin derrière avec 565 changements seulement.

Petit Dico des changements orthographiques récents, de Camille Martinez, Zeugmo éditions, 10€.

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* Les habitués désignent par le nom de son auteur, Maurice Grevisse, l’ouvrage incontournable qu’est Le Bon Usage.

** André Jouette est l’auteur du Dictionnaire d’orthographe et d’expression écrite.

Évolution de l’orthographe : un beau terrain d’investigation

Bruno Sillard, des souvenirs au stylo bleu clair

Sur le site de la revue Les soirées de Paris, un article de Bruno Sillard intitulé Heurs et malheurs de l’orthographe. Dans ce texte, il ravive ses souvenirs d’enfance pour évoquer les dictées des maîtres de naguère, puis son métier de correcteur de presse. Il termine son article sur une anecdote savoureuse.

images« Le correcteur de presse devient rare. L’illusion du correcteur orthographique laisse croire qu’il suffit de chasser la faute, l’accord, la coquille, la virgule pour qu’un texte soit parfait. Mais aucun logiciel ne remplacera le travail de la mémoire du texte. Se rappeler de ce qui est dit plus loin ou plus haut, juger un mot à la place d’un autre.

Un soir, un correcteur vient voir un journaliste pour lui signaler une erreur. J’avoue avoir oublié l’objet du délit, mais le sujet méritait de prendre dix minutes en plein bouclage. De guerre lasse, le correcteur s’en va regarder dans le dictionnaire, l’ultime recours, quand l’assemblée des correcteurs s’en allait déclarer forfait. Le journaliste le suit, le correcteur s’illumine et renvoie son interlocuteur à ses études, le dictionnaire lui donnait raison. Le mot était corrigé dans le dictionnaire au stylo bleu clair, l’arme autrefois du correcteur. Le journaliste s’en alla bougonnant, « s’ils corrigent maintenant le Robert ! »

Enfin, si vous savez que l’on « rouvre »  lors d’une « réouverture » et que le « cuisseau » de veau, accepte la compagnie de « cuisseau » de gibier même s’il s’avère que le « cuissot » est toujours accepté pour le cerf, le sanglier ou autre animal sauvage point n’est utile de rajouter au verbe s’avérer, vrai, hé bien vous serez un correcteur mon fils, (enfin presque !). »

Bruno Sillard, des souvenirs au stylo bleu clair

Face aux pudibonds, aux furibonds, avec Édith les mots rient ? Bon

Au bon mot, au grand mot, au fin mot, au demi-mot, Édith préfère le gros mot. Pour être plus précis, les gros mots cachés dans les mots. Elle en fait un dico, en 2008, un livres de toilettes bien chiadé qui lui vaut rapidement quelques ennuis.

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En 2014 paraît une version illustrée des cent meilleures définitions. En cette fin d’année 2015 sort le deuxième best of de « cent autres définitions illustrées », encore plus beau, encore plus pro, toujours aussi drôle et encore mieux troussé.

À Gwen, Kirika, Olivier Tichit, Philippe Ory et quelques autres succèdent une belle bande de neuf obsédés visuels, bédéistes, caricaturistes, graphistes, dessinateurs de presse. Le trait léger et les mains lestes, les auteurs (dont Jeffdebures, Papybic, Gouzil, Miss Gouby, Jim et Christian Creseveur, de l’obs.com) s’en donnent à cœur joie (mais le cœur n’est pas, et de loin, le plus dessiné des organes dans cet ouvrage).

Émancipation des zygomatiques

Tout n’est pas du meilleur goût (le fameux légionnaire retrouve sa chèvre). Édith l’assume, qui préfère aux saintes nitouche ceux qui touchent les seins.

Camille Salmon l’écrit dans la « préfesse » : « Halte là ! Pudibonds furibonds ! Sachez, pour en faire bon usage, la saine provocation de l’ouvrage. Les garde-fou sexo, socio, scato, catho passent à la moulinette, condition sine qua none à l’émancipation des zygomatiques et frilosités esthétiques ».

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La joyeuse équipe de ce dico illustré.

Étymologie

Dans les pages se succèdent les « con », les « chi » et autres « zobs » (les guillemets n’y changeront rien, je sais, et présenter ces mots comme des préfixes —contorsion, chipoter, les obsédés— non plus). Pourtant, Édith fournit une étymologie qui croise souvent une réalité gaillarde mais jamais vulgaire dans la jouis-sens qu’elle exprime :

Tonique (tôt nique) : qui stimule et favorise le coït matinal

Pistachier (pisse t’as chié) : arbre à gros mots

Les oblats (les zobs las) : religieux ayant fait vœu de chasteté.

Avec ces cent gros mots cachés dans les mots, Édith et son équipe de doux délurés nous offrent quelques heures de rire. Leur seul but : retrouver la veine vive et jubilatoire d’un Rabelais ou d’un San Antonio.

Une tradition bien gauloise que, non, décidément, nous n’avons le droit ni de putréfier ni de conchier.

Olivier Quelier.

« Le Dico des gros mots cachés dans les mots, version illustrée ». Tome 2. Tache d’encre Éditions. 22€.

 

Face aux pudibonds, aux furibonds, avec Édith les mots rient ? Bon

Édith le Dico lutte contre la « grosmotphobie »

C’est bizarre les mots ; ça tient à trois fois rien. Un peu trop d’académisme, un rien d’indifférence et les voici noyés dans les flots trop tourmentés des indispensables sur lesquels jamais ne se pose un regard.

Petites mains des moindres pensées, des embryons d’idées, des grands projets et des rêves assumés, chair à stylo des grands textes et des petits billets, squatters anonymes des coins de table et des incunables millénaires.

Les mots restent et nous passons, eux mendiants de la rue, nous fanfarons ingrats… Par chance, certains d’entre nous savent prendre le temps. Savourer l’instant, profiter de la rencontre…

S’arrêter sur les mots, c’est croquer un bonbon inconnu : l’enveloppe est souvent trompeuse, qui réserve des saveurs acidulées souvent, pimentées parfois.

Édith a la curiosité saine des enfants coquins. C’est d’ailleurs une conversation avec sa fillette qui est à l’origine du Dico des gros mots cachés dans les mots (Libres et ris ! éditions). Après une première édition en 2009, le livre ressort aujourd’hui sous forme d’un best-of des cent meilleures définitions, illustré par des auteurs comme Philippe Ory, Bebb, Pacall ou Gwen…

Edith a conclu sa discussion sur ce conseil malin : « Si tu veux dire des gros mots sans te faire gronder, tu ne dis que des gros mots qui sont cachés dans les mots normaux, d’accord ? Ouvre bien tes oreilles ! Allez file ! ».

Scatologie lettrée

L’impertinence cultivée et rigolote, on ne fait pas mieux. Car ne vous y trompez pas : Édith ne joue pas innocemment au pipi-caca. Ici on « fait » certes, mais on fait dans la scatologie lettrée, dans l’étymologie qui ne poète pas plus haut que ça mais se réfère au très sérieux Petit Robert.

Bien sûr, certains fronceront le nez, sentant dans cette valeur sûre au « caca rente » comme un appel salace et espiègle à sortir les gros mots de leur fange. Le quatrième de couverture annonce avec fierté que ce petit pavé rose fera la joie des « zobs cédés textuels » bloqués dans des coinstots bizarres.

Le dico présente un peu plus de 250 gros mots cachés dans les mots, de « acculé » à « les obtus » avec, bien sûr, pas mal d’entrées en « bit », « con » et « pine »… De quoi faire fuir, à défaut des serrés du cul, les étroits d’esprit qui confondent audace et vulgarité.

À ceux-là, Édith rétorque : « Si votre pif est pudibond au point de défaillir, reposez cet ouvrage. Sinon, abordez-le avec humour et pertinence ».

Au final, vous ne regarderez ni n’entendrez plus les mots de la même manière… Du container à la compote, du suspect à la pipelette. Petites définitions piochées au hasard : « Compassion : sentiment qui pousse les femmes à partager le mâle d’autrui » ; « connue : qui passe inaperçue quand elle est habillée ».

Il ne faut pas tout dévoiler des définitions et laisser à chacun le plaisir de suivre les circonvolutions linguistiques de Madame Édith. La place est libre, profitez-en !

Olivier Quelier.

Le Dico des gros mots cachés dans les mots (Tâche d’encre éditions).

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Édith le Dico lutte contre la « grosmotphobie »

Pour ce bref dictionnaire, laissons faire la rature

unnamed« Raturer. D’amour. De colère. D’instinct. Mais aussi par fantaisie. Entreprise à la fois ludique et d’impertinence politique. Entreprise collective. Tuer à plusieurs l’intelligence des mots anciens ou leur pauvre musique ».

Étrange travail (cathartique, salutaire, dérisoire ou destructeur ?) dans lequel se sont lancés les auteurs de ce Dictionnaire de la rature publié chez Actes Sud. Geneviève Marie de Maupeou, Alain Sancerni et le romancier et poète Lyonel Trouillot ont tous trois de bonnes raisons de croire que les mots présentés dans ce court ouvrage « ne méritent pas d’exister ».

Contagion

Choix difficile, choix assumé en toute subjectivité. Et tant mieux, puisque l’intérêt d’un tel exercice réside dans son pouvoir de contagion : donner envie au lecteur de compléter ces pages, d’ajouter ses propres ratures ou, au contraire, de défendre certains des mots exécutés par les auteurs.

On s’accorde facilement sur des termes qui relèvent du jargon ou de la modernité trop assénée : clivant, consultant, expert, impact… Et, les jours mous, sur des mots riches de sens, train-train, voire travail.

Le pet foireux de Dieu

Mais pourquoi vouloir rayer du vocabulaire chenille, lapin, croque-monsieur, majorette ou platane ? Maupeou, Sancerni et Trouillot ont leurs arguments, rehaussés, souvent, de jolies formules : pourquoi conserver le choléra, puisqu’on a la peste ? Le futur puisque, « hormis dans la grammaire, il n’existe pas ». Le big-bang, ce « pet foireux de Dieu » ? Et Dieu lui-même, quand on y pense…

Parfois, la prose devient définition de mots croisés…

« Quotidien : mauvaise part du jour qui se répète trop souvent ».

… voire poésie du quotidien :

« Le mot rhododendron ressemble trop aux voisins d’en face pour être plus longtemps supportable ».

Un joli petit ouvrage, à parcourir et à s’approprier, parce qu’on n’en a jamais fini avec les mots.

Olivier Quelier.

Pour ce bref dictionnaire, laissons faire la rature