Jean Tardieu : « Il faut se méfier des mots… »

Les mots de tous les jours

Il faut se méfier des mots. Ils sont toujours trop beaux, trop rutilants et leur rythme vous entraîne, prêt à vous faire prendre un murmure pour une pensée.

Il faut tirer sur le mors sans cesse, de peur que ces trop bouillants coursiers ne s’emballent.

J’ai longtemps cherché les mots les plus simples, les plus usés, même les plus plats. Mais ce n’est pas encore cela : c’est leur juste assemblage qui compte.

Quiconque saurait le secret usage des mots de tous les jours aurait un pouvoir illimité — et il ferait peur.

Pages d’écriture (« La part de l’ombre »), 1967.

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Les outils d’artisan de Jean Tardieu.

Jean Tardieu : « Il faut se méfier des mots… »

Pennac : « Tous les commencements possibles »

« Par quoi commencer ? Tout est là. Par quel bout attraper le réel ? Vieux débat. Les possibilités de début sont innombrables ! Incalculables, à vrai dire. C’est ce qui distingue la réalité de la fiction. Décider de raconter une histoire, c’est se soumettre à un début. Dire le réel c’est envisager tous les commencements possibles. »

Daniel Pennac, Le cas Malaussène (Gallimard).

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Pennac : « Tous les commencements possibles »

Henri Pichette : acteurs, « aimez les mots. Physiquement. Aimez le corps des mots »

Henri Pichette (1924-2000) est un poète célèbre et célébré pour ses Épiphanies, long « mystère profane » publié en 1947. Et interprété, la même année à Paris, dans une mise en scène de Georges Vitaly, par Gérard Philipe, Maria Casarès et Roger Blin. Pichette continuera d’écrire et d’être joué. Avec l’incandescence qui est sienne, il adresse cette exhortation aux acteurs.
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Point de « théâtralité » ! Point de « distanciation » !

Mon théâtre est un théâtre furieux, je veux dire : venu par fureur d’inspiration, jailli brûlant. Et ordonné par la suite avec les attentions ferventes de l’artisanat, qui ne voudrait rien laisser au hasard.

Aux acteurs

product_9782070404568_195x320Ne refroidissez rien ; soyez-y ; vous êtes en scène ; vous êtes au monde ; la vie est aussi ce que vous jouez, vivez-le. La rue, la rivière, l’oiseau migrateur, la comète, le fil des siècles, passent sur la scène. C’est un moment du monde.

Soyez techniques, mais avec cœur : avec la force du sang. Et trouvez, trouvez encore, cherchez toujours. Aimez les mots. Physiquement. Aimez le corps des mots. Donnez votre esprit à la chair des paroles. Donnez votre chair à l’esprit des paroles. Ne faites qu’un avec l’âme du poème.

Texte extrait du dossier Les Épiphanies / Henri Pichette sur le site prestaclesprod

 

Henri Pichette : acteurs, « aimez les mots. Physiquement. Aimez le corps des mots »

Jules Vallès : « Des gouttes de sang dans l’écritoire… »

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Jules Vallès. Une vie de colères et de combats. Une vie d’engagement marquée par la politique, par le journalisme et la littérature. On comprend donc mieux le ton — qu’on trouve sans doute excessif de nos jours — de cette formule publiée le 3 juillet 1882 dans Le Réveil.

Jules Vallès reconnaissait dans le journalisme l’école de son style de romancier. Difficile en effet de ne pas reconnaître dans ses romans — L’enfant, Le Bachelier, L’Insurgé — la même force d’écriture et la même conviction sociale.

Jules Vallès : « Des gouttes de sang dans l’écritoire… »

Édouard Louis : « Une autobiographie dite par quelqu’un d’autre »

Je suis caché de l’autre côté de la porte, je l’écoute, elle dit que quelques heures après ce que la copie de la plainte que j’ai gardé pliée en quatre dans un tiroir appelle la tentative d’homicide, et que je continue d’appeler comme ça, faute d’autre mot, parce qu’il n’y a pas de terme plus approprié à ce qui est arrivé et qu’à cause de ça je traîne la sensation pénible et désagréable qu’aussitôt énoncée, par moi ou n’importe qui d’autre, mon histoire est falsifiée, je suis sorti de chez moi et j’ai descendu l’escalier.

Ce n’est certes pas la phrase la plus longue du roman, ni même l’une des plus longues. Mais l’incipit d’Histoire de la violence est très représentatif de la manière d’Édouard Louis, de son travail sur la langue, de son écriture à la fois fictionnelle et critique.

imgresDans le numéro de décembre 2016 de la revue Transfuge, Édouard Louis expliquait : « Je crois que chaque démarche littéraire, chaque geste d’écriture, devrait s’accompagner d’une interrogation critique sur la littérature : qu’est-ce que la littérature exclut pour se constituer, pour être considérée comme littérature ? ».

Plus loin, à propos d’Histoire de la violence et du dispositif d’écriture mis en place : « J’avais toujours en tête cette idée d’écrire une sorte d’autobiographie dite par quelqu’un d’autre. J’ai beaucoup cherché et j’ai donc eu cette idée : cette histoire que j’ai vécue avec Reda, ce serait ma sœur qui la raconterait (…).

Le magazine en ligne Diacritik consacre un riche dossier à Édouard Louis.

Olivier Quelier

Histoire de la violence, d’Édouard Louis, éditions du Seuil, 229p. 18€. Points Seuil, 7,10€.

 

 

Édouard Louis : « Une autobiographie dite par quelqu’un d’autre »

Projet verbal

Pour les amoureux du français, les chasseurs d’anacoluthes, les férus de dictée, les obsédés de la syntaxe, les dubitatifs du participe passé, les frileux du français, les frivoles de la subtilité, les anorexiques du lexique, les désaxés de la syntaxe, les chaperons (pas toujours rouges) de la gram’maire, les erratiques de la sémantique

pour les collégiens que « tout » énerve (surtout devant un adjectif féminin) les lycéens lainfa… limphat… oui lymphatiques, les écoliers que colle la conjugaison

pour les barons du barbarisme, les toqués du solécisme, les plombés du pléonasme, pour les cinglés de la synecdoque, les assommants de l’assonance, les aliénés de l’allitération, l’illuminé de l’itération (oui, il est le seul)

pour les sensés qui raisonnent et ceux qui sont censés résonner

pour le roi des gros malins avec son succédé-que-même-au-pluriel-on-l’accorde-jamais

pour les accordés sur la concordance des temps, les résistants d’autant plus sur-les-dents que c’est d’au temps pour eux

pour les traqueux du quoique, les belliqueux du bien que

pour les fatiguants qui ne prennent pas de gants avec les adjectifs verbals et les verts de rage parce que bal ça fait beau au pluriel

pour les angoissés de l’antonyme, horrifiés de l’homonyme, pantelants du paronyme et circonspects du synonyme

les affligés de la négation, les négligés de l’affirmation

les ornithorynques (?) zélés de l’orthotypographie ; les diprodotons préhistoriques (on n’en croise plus guère) de l’anantapodoton-à-répéter-dix-fois-sans-fourcher

les autodidactes les dictateurs les autodictateurs de la didactique

les aliénés de l’allitération (encore eux), les consignés à la consonance

les intoxiqués les toxicos les lexicaux les ex æquo des quiz verbaux

les affûtés les moins futés, les passionnés, les agités du vocable, les têtes de linotte de la litote, les éphémères amis de l’euphémisme

les velléitaires, les volontaires, et même le Voltaire

qui mène son Projet

Olivier Quelier

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Projet verbal

Barthes : l’écriture, « ce vêtement tombé dans un coin de la feuille »

« L’essence de l’écriture, ce n’est ni une forme ni un usage, mais seulement un geste, le geste qui la produit en la laissant traîner : un brouillis, presque une salissure, une négligence. Réfléchissons par comparaison. Qu’est-ce que l’essence d’un pantalon (s’il en a une) ? Certainement pas cet objet apprêté et rectiligne que l’on trouve sur les cintres des grands magasins, plutôt cette boule d’étoffe chue sur le sol, abandonnée négligemment par la main d’un adolescent, quand il se déshabille, exténué, paresseux, indifférent. L’essence d’un objet a quelque rapport avec son déchet : non pas forcément ce qui reste après qu’on en a usé, mais ce qui est jeté, hors d’usage. Ainsi des écritures de Twombly. Ce sont les bribes d’une paresse, donc d’une élégance extrême ; comme si, de l’écriture, acte érotique fort, il restait la fatigue amoureuse : ce vêtement tombé dans un coin de la feuille. »

Extrait de la préface de Roland Barthes du Catalogue raisonné des œuvres sur papier de Cy Twombly (1979) repris dans L’Obvie et l’Obtus, éditions du Seuil.

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« Blooming » (2001-2008) Cy Twombly Foundation / Archives fondazione Nicola del Roscio / Studio Silvano

Exposition Cy Twombly, Centre Pompidou (Paris IVe), jusqu’au 24 avril 2017.

Barthes : l’écriture, « ce vêtement tombé dans un coin de la feuille »