Zola et le journalisme (en quelques liens)

L’interview est une chose très compliquée, extrêmement délicate, pas facile du tout. […] Les journaux devraient donc confier les interviews à des têtes de ligne, à des écrivains de premier ordre, des romanciers extrêmement habiles, qui, eux, sauraient tout remettre au point. Mais voilà : les hommes de grand talent sont employés à autre chose… Heureusement pour eux !

(in Le Figaro, 12 janvier 1893).

Tiré de l’article de Retronews, Emile Zola interviewé sur l’interview.

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Zola et le journalisme (en quelques liens)

Sur les sentiers de la réécriture avec Nabokov

A force de travailler et d’écrire sur la réécriture, on fait des découvertes formidables. Comme ce roman de Nabokov, étonnant exercice de style. Réécrire, c’est gommer, effacer, biffer, raturer, supprimer, ajouter ? Oui. Non. Pas seulement. Bel exemple.

« Parmi les documents juridiques, je trouvai un bout de papier sur lequel il avait commencé d’écrire une histoire – il n’y avait qu’une unique phrase s’arrêtant court, mais qui me donna l’occasion d’observer le bizarre procédé de travail de Sébastian consistant, en cours de composition, à ne pas biffer les mots qu’il venait de remplacer par d’autres ; si bien que, par exemple, la phrase sur laquelle j’étais tombé se déroulait comme suit : « Comme il avait le sommeil Ayant le sommeil profond, Roger Rogerson, le vieux Rogerson acheta, le vieux Rogers acheta, craignant tellement Ayant le sommeil profond, le vieux Rogers craignait tellement de manquer le lendemain, Il avait le sommeil profond. Il craignait mortellement de manquer l’événement du lendemain la splendeur un des premiers trains la splendeur aussi ce qu’il fit fut d’acheter et de rapporter chez lui non un mais huit réveils différents par la taille et la vigueur du tic-tac neuf huit onze réveils de différentes tailles lesquels réveils neuf réveils qu’il plaça qui fit ressembler sa chambre plutôt à. »

Vladimir Nabokov, La vraie vie de Sébastian Knight, Gallimard.

Sur les sentiers de la réécriture avec Nabokov

Michel Tournier : « Fini le charabia. Voici mon vrai style, destiné aux enfants de 12 ans »

« Oui, je travaille dans le sens de l’épuration, de la simplicité. Mon rêve ? Que La goutte d’or puisse être lu par des enfants de douze ans ! Au début de mon œuvre, j’avais Thomas Mann pour idéal, aujourd’hui, c’est Kipling et London… Tenez, je vais vous donner un exemple précis qui n’aura pas besoin de commentaire. Dans Vendredi ou les Limbes du Pacifique, j’écrivais : « Sur la plage, la yole et la pirogue commençaient à s’émouvoir inégalement des sollicitations de la marée montante ». D’une telle phrase, il y a quinze ans, j’étais très fier. Eh bien, deux ans plus tard, je donnais Vendredi ou la Vie sauvage et cette même phrase est devenue : « Sur la plage, le canot et la pirogue commencent à tourner, atteints par les vagues de la marée montante. » Fini le charabia. Voici mon vrai style, destiné aux enfants de douze ans. Et tant mieux si ça plaît aux adultes. Le premier Vendredi était un brouillon, le second est le propre. Pour La goutte d’or, il n’y aura pas eu de brouillon. »

Cité par Claudette Oriol-Boyer dans l’ouvrage La réécriture (Ceditel).

Michel Tournier : « Fini le charabia. Voici mon vrai style, destiné aux enfants de 12 ans »

La phrase longue de Laurent Binet [416 mots]

Dans cette longue phrase de début de roman, Lauret Binet fait un résumé de ce que sera l’opération Anthropoïde, visant à assassiner le « bourreau de Prague », Reinhard Heydrich. Tout le livre mène à cette scène, annoncée ici avec rythme et anaphore.

[Il y avait les traces encore terriblement fraîches du drame qui s’est achevé dans cette pièce voilà plus de soixante ans : l’envers du soupirail aperçu de l’extérieur, un tunnel creusé sur quelques mètres, des impacts de balles sur les murs et le plafond voûté, deux petites portes en bois.]

Mais il y avait aussi les visages des parachutistes sur des photos, dans un texte rédigé en tchèque et en anglais, il y avait le nom d’un traître, il y avait un imperméable vide, une sacoche, un vélo réunis sur une affiche, il y avait bien une mitraillette Stenn qui s’enraye au pire moment, il y avait des femmes évoquées, il y avait des imprudences mentionnées, il y avait Londres, il y avait la France, il y avait des légionnaires, il y avait un gouvernement en exil, il y avait un village du nom de Lidice, il y avait un jeune guetteur qui s’appelait Valcik, il y avait un tramway qui passe, lui aussi, au pire moment, il y avait un masque mortuaire, il y avait une récompense de dix millions de couronnes pour celui ou celle qui dénoncerait, il y avait des capsules de cyanure, il y avait des grenades et des gens pour les lancer, il y avait des émetteurs radio et des messages codés, il y avait une entorse à la cheville, il y avait la pénicilline qu’on ne pouvait se procurer qu’en Angleterre, il y avait une ville entière sous la coupe dessus lui ont surnommé « le bourreau », il y avait des drapeaux à croix gammée et des insignes à tête de mort, il y avait des espions allemands qui travaillaient pour l’Angleterre, il y avait une Mercedes noire avec un pneu crevé, il y avait un chauffeur, il y avait un boucher, il y avait des dignitaires autour d’un cercueil, il y avait des policiers penchés sur des cadavres, il y avait des représailles terribles, il y avait la grandeur et la folie, la faiblesse et la trahison, le courage et la peur, l’espoir et le chagrin, il y avait toutes les passions humaines réunies dans quelques mètres carrés, il y avait la guerre et il y avait la mort, il y avait des Juifs déportés, des familles massacrées, des soldats sacrifiés, il y avait de la vengeance et du calcul politique, il y avait un homme qui, entre autres, jouait du violon et pratiquait l’escrime, il y avait un serrurier qui n’a jamais pu exercer son métier, il y avait l’esprit de la Résistance qui s’est gravé à jamais dans ces murs, il y avait les traces de la lutte entre les forces de la vie et celles de la mort, il y avait la Bohême, la Moravie, la Slovaquie, il y avait toute l’histoire du monde contenue dans quelques pierres.

[Il y avait sept cents SS dehors.]

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Binet, Oscar Wilde, la correction et la fiction.

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Pour cent billets, t’as un livre de Jérôme Lafargue

Je le savais d’emblée en commençant cette chronique que cent mots ne suffiraient pas à dire tout le bien que je pense du livre de Jérôme Lafargue, Au Centuple, publié aux (formidables) éditions de l’Attente (collection Philox). Cent textes de cent mots publiés en cent jours sur Facebook, entre le 8 novembre 2015 et le 17 février 2016, et recueillis dans cet ouvrage plein tout à la fois de drôlerie, de dérision, de poésie et d’humanité. Bon cent — non bon sang je m’y perds à force — déjà 80 non 82 mots et je n’ai encore rien dit ! Ne partez pas ! J’ai-trouvé-le-truc-je-ne-fais-plus-d’espace-fuck-la-grammaire-comme-ça-je-peux-tenir-longtemps-même-si-ce-n’est-pas-très-lisible-c’est-pour-la-bonne-cause-vous-faire-lire découvrir aimer Jérôme Lafargue. Calmons-nous.

Inutile de préciser que tu aurais pu faire l’économie, cher lecteur, du premier « cent ». Mais reste : le meilleur (de toute façon ce sera le dernier) est à venir.

La cohérence du recueil de Jérôme Lafargue relève du paradoxe : la diversité et la légèreté (légèreté, vraiment ?) des thématiques, tenues par une récurrence des techniques, confèrent à l’ensemble une profondeur qui donne à voir l’auteur face au monde. Rien de pompeux ni de vertigineux ici. Juste un regard empathique et facétieux qui va chercher tantôt du côté des Nouvelles en trois lignes de Fénéon, tantôt dans les écrits de Desproges et Vialatte. On est dans la fable parfois, dans l’anecdote improbable et drolatique souvent ; entre les deux surgissent l’actualité, toujours durement présente, et quelques exercices de style.

Tant pis si je me contredis, mais je ne peux m’arrêter là, vous laisser ainsi. D’autant que le plus important est à venir. Dans cent mots tu sauras tout, ami lecteur.

L’actualité, donc : les enfants-soldats, la déforestation ou le terrible jour d’après le 13 novembre 2015. On se réconforte avec quelques variations sur les clichés et les expressions animalières. On rit à la lecture des historiettes dont on ne sait (dont on ne veut trop savoir) si elles sont réelles. Le recueil s’ouvre sur la mini-biographie de Maxence Fermiot dont « l’odeur épouvantable des pieds » lui aura coûté une brillante carrière de politicien. Au fil des pages se dessine, en filigranes, le portrait de l’auteur, « poète de l’instant » qui « s’éloigne, tête haute, ombre dans le tourbillon du monde ».

Olivier Quelier

 

Au Centuple, Jérôme Larfargue, éditions de l’Attente, 12,50€.

A lire également, de Jérôme Lafargue : Un souffle sauvage (éditions du Sonneur, 2017).

Pour cent billets, t’as un livre de Jérôme Lafargue