La phrase longue de Daniel Pennac (235 mots) : « Il suffit qu’un chien de traîneau… »

Il suffit qu’un chien de traîneau un peu jeunet sorte de son enclos, qu’il vous voie, qu’il parcoure ventre à terre les cent mètres qui le séparent de vous, qu’il vous saute dessus toute langue dehors, poussé par l’atavique besoin d’affection de cette race inapte à la solitude canine, que ledit husky renverse votre saut de myrtilles, en éparpille le contenu dans un fou trémoussement, anticipe la confiture en piétinant frénétiquement cinq heures de cueillette, que, sur ces entrefaites, une brebis égarée se mette à bêler, que le chien se fige, que le loup en lui dresse soudain les oreilles, que vous vous disiez protégeons la brebis pour que le berger et le propriétaire du chien ne s’entre-tuent pas, que vous ôtiez votre ceinture pour improviser une laisse, que vous rameniez le chien à l’enclos, que vous y trouviez son maître (pas plus inquiet ni reconnaissant que ça, d’ailleurs), son maître, cette cascade de dreadlocks vert-de-gris qui a tout largué depuis quinze ans pour venir s’oublier ici, pour que son maître, le moins communicant des exilés de l’intérieur, le plus étranger à ce qui advient hors de son champ de vision, pour que cet effacé absolu vous dise, en levant à peine les yeux sur vous, trop occupé à protéger de la tramontane naissante la bonne herbe qu’il roule en guise de tabac, vous dise, d’une voix à peine audible :
— Tu sais pas la meilleure ?

(in Le cas Malaussène, Gallimard, 2017).

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Gilles Lapouge : « Le journalisme m’a sauvé d’une littérature boursouflée »

Je suis convaincu que le journalisme m’a sauvé d’une littérature boursouflée. Quand vous avez 20 ans et que l’écriture vous attire, une grandiloquence vous menace. C’était mon cas. Je cherchais tant la sophistication que j’aurais pu m’enliser.

Le journalisme m’a appris l’écoute, la simplicité, les phrases courtes, l’accès à l’essentiel. Et l’humilité : vous croyez avoir écrit un article hors du commun, le rédacteur en chef vous demande d’en « sucrer » la moitié, belle leçon d’humilité. J’ai vite compris pourquoi Tolstoï disait : « Ecrivez comme cela vous vient, puis coupez, coupez, coupez, en repérant vos innombrables clichés ».

Gilles Lapouge.

Gilles Lapouge, à propos de son livre Maupassant, le sergent Bourgogne et Marguerite Duras, Albin Michel, 368p. 22€. (in 22 rue Huyghens n°3, hiver-printemps 2017)

Gilles Lapouge : « Le journalisme m’a sauvé d’une littérature boursouflée »

Emmanuel Bove : ni la littérature ni la vie ne sont littéraires

« Si l’on tente d’entrer dans la littérature, il ne faut pas prendre une tenue littéraire. C’est par la force de la vie qu’on y arrivera. Balzac, Dickens, Dostoïevski. Voyez-vous, ces grands hommes ne sont pas des littérateurs. Ce sont des hommes qui écrivent. La vie n’est pas littéraire. Elle entre dans la littérature, quand c’est un écrivain de cette taille qui l’y fait rentrer, mais sans que l’auteur ait voulu faire quelque chose de littéraire. »

Emmanuel Bove (1898-1945).

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L’écrivain et journaliste Jean-Luc Bitton, son biographe, consacre à Emmanuel Bove un site riche et passionnant, d’où est tiré ce court extrait.

 

Emmanuel Bove : ni la littérature ni la vie ne sont littéraires

Jean Tardieu : « Il faut se méfier des mots… »

Les mots de tous les jours

Il faut se méfier des mots. Ils sont toujours trop beaux, trop rutilants et leur rythme vous entraîne, prêt à vous faire prendre un murmure pour une pensée.

Il faut tirer sur le mors sans cesse, de peur que ces trop bouillants coursiers ne s’emballent.

J’ai longtemps cherché les mots les plus simples, les plus usés, même les plus plats. Mais ce n’est pas encore cela : c’est leur juste assemblage qui compte.

Quiconque saurait le secret usage des mots de tous les jours aurait un pouvoir illimité — et il ferait peur.

Pages d’écriture (« La part de l’ombre »), 1967.

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Pennac : « Tous les commencements possibles »

« Par quoi commencer ? Tout est là. Par quel bout attraper le réel ? Vieux débat. Les possibilités de début sont innombrables ! Incalculables, à vrai dire. C’est ce qui distingue la réalité de la fiction. Décider de raconter une histoire, c’est se soumettre à un début. Dire le réel c’est envisager tous les commencements possibles. »

Daniel Pennac, Le cas Malaussène (Gallimard).

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Pennac : « Tous les commencements possibles »

Henri Pichette : acteurs, « aimez les mots. Physiquement. Aimez le corps des mots »

Henri Pichette (1924-2000) est un poète célèbre et célébré pour ses Épiphanies, long « mystère profane » publié en 1947. Et interprété, la même année à Paris, dans une mise en scène de Georges Vitaly, par Gérard Philipe, Maria Casarès et Roger Blin. Pichette continuera d’écrire et d’être joué. Avec l’incandescence qui est sienne, il adresse cette exhortation aux acteurs.
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Point de « théâtralité » ! Point de « distanciation » !

Mon théâtre est un théâtre furieux, je veux dire : venu par fureur d’inspiration, jailli brûlant. Et ordonné par la suite avec les attentions ferventes de l’artisanat, qui ne voudrait rien laisser au hasard.

Aux acteurs

product_9782070404568_195x320Ne refroidissez rien ; soyez-y ; vous êtes en scène ; vous êtes au monde ; la vie est aussi ce que vous jouez, vivez-le. La rue, la rivière, l’oiseau migrateur, la comète, le fil des siècles, passent sur la scène. C’est un moment du monde.

Soyez techniques, mais avec cœur : avec la force du sang. Et trouvez, trouvez encore, cherchez toujours. Aimez les mots. Physiquement. Aimez le corps des mots. Donnez votre esprit à la chair des paroles. Donnez votre chair à l’esprit des paroles. Ne faites qu’un avec l’âme du poème.

Texte extrait du dossier Les Épiphanies / Henri Pichette sur le site prestaclesprod

 

Henri Pichette : acteurs, « aimez les mots. Physiquement. Aimez le corps des mots »

Jules Vallès : « Des gouttes de sang dans l’écritoire… »

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Jules Vallès. Une vie de colères et de combats. Une vie d’engagement marquée par la politique, par le journalisme et la littérature. On comprend donc mieux le ton — qu’on trouve sans doute excessif de nos jours — de cette formule publiée le 3 juillet 1882 dans Le Réveil.

Jules Vallès reconnaissait dans le journalisme l’école de son style de romancier. Difficile en effet de ne pas reconnaître dans ses romans — L’enfant, Le Bachelier, L’Insurgé — la même force d’écriture et la même conviction sociale.

Jules Vallès : « Des gouttes de sang dans l’écritoire… »