Laurence Sterne, les écrivains, les règles…

 

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Laurence Sterne, les écrivains, les règles…

François Weyergans : « J’aime l’inquiétude et l’anacoluthe »

« — J’aime l’inquiétude et l’anacoluthe. L’anacoluthe est à la littérature ce que la vitesse de la lumière est à la physique. (…) L’anacoluthe, te rappellerait le dictionnaire, est une tournure dans laquelle, commençant par une construction, on finit par un autre. C’est l’inattendu, la rapidité, l’étonnement. »

François Weyergans, Je suis écrivain (Gallimard)

L’anacoluthe est une figure de style qui rompt la cohésion syntaxique de la phrase. En brisant la construction de la phrase, elle crée un effet de surprise, volontaire ou non. Pour le dire plus simplement, à la manière de Dupriez dans son Dictionnaire des procédés littéraires : « On commence une phrase et on la finit autrement ».

Un exemple célèbre d’anacoluthe est extrait des Pensées de Pascal : « Le nez de Cléopâtre, s’il eût été plus court, la face du monde en eût été changée ». On constate ici un changement de sujet grammatical. Une construction correcte donnerait : « Le nez de Cléopâtre, s’il eût été plus court, eût changé la face du monde ».

 

François Weyergans : « J’aime l’inquiétude et l’anacoluthe »

Gilles, Legardinier des bons sentiments

La photo de la 4e de couverture.

Je ne sais pas ce qui m’a pris. Pas du tout.

Ça ne me ressemble pas.

Cette impulsivité, cette envie de filer droit vers l’inconnu, de tenter l’expérience insensée de lire un « feel good book » (ou feel good « literature », mais faut pas exagérer) et de choisir l’auteur qui cartonne et qui met des chats sur les couvertures de la version « poche » de ses romans et qui parle (beaucoup) à ses lecteurs et qui vend pas qu’un peu, des tonnes de bouquins, oui, tous les ans un nouveau volume — PAF ! — en octobre c’est comme le rhume on n’y échappe pas, bref, lui, souriant, sympa et sans aucun doute sincère : Gilles Legardinier.

La question n’est pas, la question n’est plus de savoir si littérature et sentiments font bon ménage, on ne parle pas ici de littérature, voilà c’est réglé, mais qu’y a-t-il dans ces bouquins, et dans le dernier en date, Une fois dans ma vie (Flammarion) qui retienne tant l’attention des unes et des autres ?

Moule sentimental

Eh bien… des sentiments, c’est écrit là : « Comme eux, elle est là pour éprouver des sentiments. Elle est là pour sentir son cœur battre. Pour voir la vie telle qu’on la rêve et non telle qu’on la vit. ».

Et puis ? Des sentiments, c’est écrit ici : « Les seules principes actifs efficaces ne se vendent pas en flacon : ce sont les sentiments »

Et puis ? Des senti… Ah non : des émotions, comme le souligne Legardinier dans ses remerciements : « Je souhaite dédier ce livre à ceux — musiciens, auteurs, réalisateurs, peintres, sculpteurs… qui vivent pour partager des émotions, et à ceux qui ont envie de les recevoir. »

Bien. Mais c’est un peu réducteur. Revenons-en au texte. Il y a de l’humour (enfin, c’est vendu avec, en quatrième de couverture, une intrigue (oui, sûrement, quelque part). Allons, j’exagère : rien de honteux dans un roman intitulé Une fois dans ma vie.

Rien de honteux, mais…

Mais l’écriture…

Suis-je à même d’encaisser des vérités aussi définitives que « les beaux quartiers résidentiels sont toujours plus calmes » ou, plus fort encore : « La nature humaine réserve d’incroyables surprises » ? J’en sors tout chamboulé, tournis toujours, et près de m’effondrer quand s’alignent poncifs et formules convenues.

Chez Legardinier, le bâtiment est forcément « majestueux », l’urgence « absolue » et le présage « funeste ». Et le même bâtiment majestueux s’appuie comme de bien entendu sur des piliers qui ne peuvent être que « vénérables ». Et puis bien sûr, comme je l’ai fait moi-même, on inspecte « consciencieusement »

Je ne fais pas de procès, ne tente pas la leçon d’écriture, le conseil de lecture moins encore. Cet auteur, ce livre, je ne me sens pas, je ne les sens pas, je ressens que je suis à cent pas de ces sentiments-là, je sens de ce pas que ce n’est pas mon sang qui bat dans l’écriture-là, que ce n’est pas mon sang qui n’a fait qu’un tour avant de quitter le circuit de lecture.

Lecteurs et lectrices de Legardinier plongent — souvent à cœur perdu — dans ses romans pour « voir la vie telle qu’on la rêve et non telle qu’on la vit » (bis repetita, c’est comme ça…).

C’est leur droit, je n’ai pas à nier leur plaisir, le bienfait que ces histoires leur apportent. Pour ma part, je continuerai de chercher d’autres jardiniers pour cultiver le champ de mes lectures.

Olivier Quelier.

Une fois dans ma vie, Gilles Legardinier, Flammarion, 2017.
Gilles, Legardinier des bons sentiments

Claude Roy : « Se tenir à l’œil en réécrivant »

Frédérique Deghelt anime un atelier d’écriture intitulé « Trouver sa voix » à la NRF/Gallimard.

Elle cite en présentation de son activité, qui consiste notamment à « comprendre que seule une technique incisive peut permettre d’aller véritablement vers les questions dangereuses que doit exprimer un texte ; concrètement, comment traquer la banalité du premier jet ? » — elle cite cette phrase attribuée à Claude Roy, très représentative de l’enjeu de la réécriture :

« Il faut s’aimer en écrivant, se haïr en se relisant et se tenir à l’œil en réécrivant. »

Claude Roy

 

Claude Roy : « Se tenir à l’œil en réécrivant »

Francis Combes : poètes, « ne faites pas trop confiance aux mots »

Dans une lettre à de jeunes poètes, Francis Combes, auteur et éditeur, livre des conseils en dix points. Trois d’entre eux ont retenu mon attention, parlant langue et mots.

Le point 9, le plus important pour moi, le plus stimulant :

Arthur Rimbaud.

« Ne vous payez pas de mots. Ne faites pas trop confiance aux mots. Entendez leur musique ; sachez y céder… et ne pas y céder. Evitez les phrases creuses, les images et les idées qui sonnent creux. Restez concrets. Pensez en images. N’ayez pas peur de la folie. Dans la folie, restez lucide. Préférez le mot juste. Ajustez les mots. Il y a une vérité du poème. Cherchez la vérité ; dites-la. »

Francis Combes écrit aussi : 

« Les poètes ne sont pas les inventeurs de la langue. La langue vient du peuple. C’est en lui qu’elle vit et bouge. Même s’il est souvent dépossédé de ses propres mots… Le poète est l’Indien qui applique son oreille sur la poitrine du peuple pour entendre venir de loin le galop assourdi des mots… Et tente de leur restituer le sens de la chevauchée. Faites l’amour avec les mots. Faites qu’ils fassent l’amour entre eux. Parler est utile. Même pour aimer.

Pas de poème sans jeu avec les mots. Mais la poésie n’est pas qu’un jeu. La vraie matière première de la poésie, ce ne sont pas les mots, ce sont les émotions, les sens, les sentiments. Il n’est pas non plus interdit de penser. »

Pour lire l’intégralité de la lettre de Francis Combes, cliquez ICI.

Francis Combes : poètes, « ne faites pas trop confiance aux mots »