Yves Bichet : « « Ecrire des romans (…) cela ne protège pas de grand-chose…

Dans un article paru dans Libération, Yves Bichet aborde l’écriture et son travail d’écrivain, qu’il qualifie d’artisanal.

« Ecrire des romans, c’est concevoir des destinées, accueillir des personnages, ouvrir certaines portes, alimenter des rêves, poser des questions sans réponse mais, au fond, cela ne protège pas de grand-chose… Un journal, dans un sens, abrite mieux. Il protège du cynisme, de l’ignorance et d’une forme de rage latente, tapie au plus profond, qui aveugle et dépite même les plus lucides.

Je suis un artisan, donc un homme d’outils. Je ne comprends rien aux proclamations de ceux qui découvrent l’outil. Les nouvelles techniques de communication créent un monde aux potentialités fabuleuses mais résolument outrées, un monde qui n’en finit pas de contempler son propre renouveau, comme si la perceuse, le perforateur ou le marteau-piqueur, sous prétexte qu’ils sont rapides et efficaces, qu’ils remisent le marteau aux oubliettes, méritaient à présent un véritable culte. Une vénération. Les artisans (les écrivains aussi, je l’espère) n’ont de vénération que pour le travail, jamais pour les outils du travail… »

Le texte complet est ICI.

Publicités
Yves Bichet : « « Ecrire des romans (…) cela ne protège pas de grand-chose…

Annie Ernaux : « Je bute sur le désir de poésie »

« Le désir, je connais. Désir de soleil, d’avenir, d’homme, de fraises en hiver. Le désir de lire et celui d’aller à Venise. Mais je bute sur le désir de poésie. Sans doute parce que je ne sais pas dire ce qu’est la poésie.

Il me semble qu’elle est justement, seulement, un désir, celui d’atteindre par les mots le cœur du réel, de tout ce qu’il y a dans les autres désirs et leur inachèvement. Un désir qui traverse toute la littérature, sans distinction de genres et qui se confond pour moi avec celui d’écrire.

Il me semble l’avoir éprouvé pour la première fois l’été 2015, dans l’autocar qui relie Duclair à Caudebec. Le soleil se couchait sur la Seine.

Je me souviens de l’éblouissement de la lumière sur l’eau, des rives noires de la forêt de Bretonne, et du sentiment étrange que je ne pouvais pas me contenter de jouir du paysage, il fallait le fixer par l’écriture et ainsi aller « au-delà ». De quoi, je ne savais pas. Il en est encore ainsi. »

Annie Ernaux

(publié dans Poésie première n°16).

A lire aussi, de et sur Annie Ernaux :

« Les mots pour penser le monde aujourd’hui, je ne les aime pas »

« Voir pour écrire, c’est voir autrement »

« Ecrire, pour faire le tour d’une absence »

 

Annie Ernaux : « Je bute sur le désir de poésie »

Léon Bloy : « Des hyperboles de plomb fondu »

Lit-on encore Léon Bloy, mort il y a cent ans, le 3 novembre 1917 ? Jacques Nerson le rappelle dans Bibliobs, ce violent polémiste publiait « des brûlots déplaisants avec lesquels il se mettait tout le monde à dos, croyants et incroyants. »

Bloy fulminait contre tout et tout le monde, contre le tiède, y compris dans le style. Il écrivait notamment à propos des figures de rhétorique — c’est Jean-Loup Chiflet qui le cite dans son Dictionnaire amoureux de la langue française :

Il faut inventer des catachrèses qui empalent, des métonymies qui grillent les pieds, des synecdoques qui arrachent les ongles, des ironies qui déchirent les sinuosités du râble, des litotes qui écorchent vif, des périphrases qui émasculent et des hyperboles de plomb fondu.

Photo : Léon Bloy (bridgemanart.com via Bibliobs).

Léon Bloy : « Des hyperboles de plomb fondu »

Stephen King, maître d’écriture

Ce qu’il y a de bien avec Stephen King, en plus de la lecture de ses romans, rarement décevants et toujours assez profonds pour titiller nos peurs ou nos questionnements les plus enfouis ;  en plus, aussi, des univers qu’il sait créer comme peu d’autres et des personnages inoubliables qu’il invente ; en plus, enfin, de cet art de nous choper avec douceur et fermeté et nous planter devant une situation folle que l’on accepte sans sourciller (une voiture mangeuse d’humains, un dôme transparent emprisonnant une ville…) — en plus de son génie, oui, ou avec la générosité de nous le faire partager, King n’hésite jamais à donner ses techniques de romancier et ses trucs d’écriture.

Le bazar des mauvais rêves (Albin Michel) est un recueil de vingt nouvelles, inédites ou réécrites des années après leur première publication. Avant chacune d’elle, King nous livre quelques éléments sur leur écriture. Et l’écriture. Morceaux choisis.

Stephen King at his home in Maine, US. Photograph : Steve Schofield for the Guardian.

Chaque journée passée à écrire…

Quand il s’agit d’écrire de la fiction, longue ou courte, la courbe d’apprentissage ne s’interrompt jamais. Je suis peut-être un Ecrivain Professionnel aux yeux du fisc, lorsque je remplis ma déclaration d’impôts, mais d’un point de vue créatif, je suis toujours un amateur, je continue d’apprendre mon métier. Nous le sommes tous. Chaque journée passée à écrire est une expérience éducative et une bataille pour se renouveler. La facilité n’est pas permise. On ne peut pas agrandir son talent — il est livré d’origine — mais on peut lui éviter de rétrécir. C’est du moins ce que j’aime à penser.

Quand on parle de ce procédé qu’on nomme écriture créative…

Parfois, une histoire arrive entière — terminée. En général, cependant, elles me viennent en deux parties : d’abord la tasse, puis l’anse. Et parce que l’anse peut ne pas se pointer avant des semaines, des mois, voire des années, j’ai une petite boîte dans un coin de mon esprit rempli de tasses inachevées, chacune d’elles protégée par cet emballage mental unique que l’on appelle la mémoire. Quelle que soit la beauté de la tasse, on ne peut pas partir à la recherche d’une anse : on doit attendre qu’elle apparaisse. Je me rends compte que la métaphore est plutôt minable, mais quand on parle de ce procédé qu’on nomme écriture créative, elles le sont quasiment toutes. J’ai écrit de la fiction toute ma vie, et pourtant je n’ai toujours pas pleinement saisi le mécanisme de la chose.

Un nouveau coup de polissoir

Certaines de ces nouvelles ont déjà fait l’objet d’une publication, mais cela ne signifie pas qu’elles étaient achevées pour autant, ni même qu’elles le sont maintenant. Jusqu’à la retraite ou la mort d’un écrivain, son travail n’est pas terminé : il peut toujours recevoir un nouveau coup de polissoir et quelques révisions supplémentaires.

Stephen King, maître d’écriture

A Paris, la poésie vous transporte

Le sommaire, déjà, résonne comme une chanson : Paris l’histoire, Paris les montagnes, Paris les rues, Paris les jardins, Paris la Seine, les ponts, les canaux, Paris le métro, Paris le vent… C’est un tour de la capitale en quatre-vingts poèmes que propose Jacques Jouet dans cette anthologie « à l’usage des flâneurs » publiée aux éditions Parigramme.

 

 

Poèmes de Paris est un petit ouvrage souple et léger comme un baluchon de rimailleur oublié. Aussi indispensable pour se balader dans la ville et se perdre aux pas des femmes que pour la bailler belle à tous les grise-mine, pisse-froid et autres faces de (pas Maurice…) Carême. Le livre n’est ni triste ni gai, ni ode radieuse ni sévère diatribe… Il respire l’humeur de Paris, ses rires et ses merdes, ses filles de  peine et ses hommes en joie.

Sur le canal Saint-Martin glisse,

Lisse et peinte comme un joujou

Une péniche en acajou

(Paul-Jean Toulet, 1920)

Au hasard des rues et des ruelles, des impasses et des venelles, le lecteur croise Jules Laforgue et Guillaume Apollinaire, Marot, Boileau, Baudelaire, Tardieu, Rimbaud et Pierre-Jean Jouve. Quelques poètes tiennent le haut du pavé, qui plus que d’autres ont droit de cité : Verlaine, Hugo, Tristan Corbière, François Villon.

Prévert est là aussi…

La Seine a de la chance

Elle n’a pas de souci

Elle se la coule douce

Le jour comme la nuit

Et Raymond Queneau, et Boris Vian…

Dans l’métro ça y sent mauvais

Et on n’a l’y droit d’y rien faire…

Le lecteur est promené par Mont(parnasse) et par Vau(girard), de-ci la Seine de-là l’Ourcq, ses semelles raclant le bitume, jouant à rase-mots dans le Paris de jadis et naguère, Paris rêvé ou Paris honni… Tiens, il flotte sur mon cœur mais la ville ne coule pas… Jouet le dit dans sa courte mais lumineuse préface : les poètes sont chez eux dans la capitale, « qu’ils la détestent ou qu’ils l’aiment. Ce ne sont pas des tièdes ».

Dedans Paris, ville jolie,

Un jour passant mélancolie

Je pris alliance nouvelle

À la plus gaie demoiselle

Qui soit d’ici en Italie

(Clément Marot)

Jouet l’écrit : « Depuis Baudelaire, la poésie aime la grande ville de façon explicite, elle le clame, elle le revendique ». Elle dispose grâce à Parigramme d’une tribune à son image : humble et éternelle, faite de chair et de sang, de bric et de broc, de mals et de mots. Un ptit truc qu’on trimballe dans la poche. Un ptit truc qui vous fait comme un joli serin dans la tête, tout en rimes, qu’on frime ou qu’on trime. Un truc qui vous transporte et vous emmène… « Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre ? »

Olivier Quelier

Poèmes de Paris, une anthologie à l’usage des flâneurs, composée par Jacques Jouet, éditions Parigramme, 9€.

Site : www.parigramme.com

A Paris, la poésie vous transporte

Anna Gavalda : « L’écriture, c’est comme la boucherie-charcuterie… »

Tout le monde peut-il devenir écrivain ?

Non, et c’est injuste sans doute mais l’écriture, c’est comme la boucherie-charcuterie, ça ne s’improvise pas. C’est un don merveilleux de savoir dire et écrire les choses, de trouver les mots justes, ceux qui peuvent vous sortir de n’importe quelle situation par un petit entrechat élégant, mais ça reste un don, hélas… notez, c’est aussi une malédiction quelquefois…

Anna Gavalda interview dans Lire, octobre 2013

Anna Gavalda : « L’écriture, c’est comme la boucherie-charcuterie… »

Tom Wolfe : « La ponctuation, c’est la vie ! »

Hein ? Quoi ? ‘Tain, non ! J’suis pas d’accord. Pas d’acc, quoi ! J’aime pas trop ça, l’exaltation de la ponctuation. Suis pas le seul. Elmore Leonard disait des points d’exclamation : « Vous êtes autorisé à en utiliser deux ou trois tous les 100 000 mots.  »

Pigé ? ‘Fin, pour être honnête il ajoutait juste après, Elmore : « Sauf si vous avez le don de les employer comme Tom Wolfe, alors ne vous gênez pas. »

Okay d’acc’, okay. Qu’est-ce qu’y dit donc, Tommy — on l’appelle Tommy, le pape du nouveau journalisme ? Sais pas. S’en fout. Il dit ça, Tom Wolfe.

« Les ellipses, les points, les points de suspension, d’exclamation, c’est la façon dont pensent les gens. Il y a des trous dans leur pensée. c J’insiste : cette façon de faire, c’est la bonne façon d’écrire ! […] Allez ! Mettez des points partout. La ponctuation, c’est la vie ! »

(extrait d’une interview publiée dans Lire, mai 2013).

A lire aussi :

Les dix conseils d’écriture d’Elmore Leonard.

Tom Wolfe : « Sors ! ».

Tom Wolfe : « La ponctuation, c’est la vie ! »