Pour cent billets, t’as un livre de Jérôme Lafargue

Je le savais d’emblée en commençant cette chronique que cent mots ne suffiraient pas à dire tout le bien que je pense du livre de Jérôme Lafargue, Au Centuple, publié aux (formidables) éditions de l’Attente (collection Philox). Cent textes de cent mots publiés en cent jours sur Facebook, entre le 8 novembre 2015 et le 17 février 2016, et recueillis dans cet ouvrage plein tout à la fois de drôlerie, de dérision, de poésie et d’humanité. Bon cent — non bon sang je m’y perds à force — déjà 80 non 82 mots et je n’ai encore rien dit ! Ne partez pas ! J’ai-trouvé-le-truc-je-ne-fais-plus-d’espace-fuck-la-grammaire-comme-ça-je-peux-tenir-longtemps-même-si-ce-n’est-pas-très-lisible-c’est-pour-la-bonne-cause-vous-faire-lire découvrir aimer Jérôme Lafargue. Calmons-nous.

Inutile de préciser que tu aurais pu faire l’économie, cher lecteur, du premier « cent ». Mais reste : le meilleur (de toute façon ce sera le dernier) est à venir.

La cohérence du recueil de Jérôme Lafargue relève du paradoxe : la diversité et la légèreté (légèreté, vraiment ?) des thématiques, tenues par une récurrence des techniques, confèrent à l’ensemble une profondeur qui donne à voir l’auteur face au monde. Rien de pompeux ni de vertigineux ici. Juste un regard empathique et facétieux qui va chercher tantôt du côté des Nouvelles en trois lignes de Fénéon, tantôt dans les écrits de Desproges et Vialatte. On est dans la fable parfois, dans l’anecdote improbable et drolatique souvent ; entre les deux surgissent l’actualité, toujours durement présente, et quelques exercices de style.

Tant pis si je me contredis, mais je ne peux m’arrêter là, vous laisser ainsi. D’autant que le plus important est à venir. Dans cent mots tu sauras tout, ami lecteur.

L’actualité, donc : les enfants-soldats, la déforestation ou le terrible jour d’après le 13 novembre 2015. On se réconforte avec quelques variations sur les clichés et les expressions animalières. On rit à la lecture des historiettes dont on ne sait (dont on ne veut trop savoir) si elles sont réelles. Le recueil s’ouvre sur la mini-biographie de Maxence Fermiot dont « l’odeur épouvantable des pieds » lui aura coûté une brillante carrière de politicien. Au fil des pages se dessine, en filigranes, le portrait de l’auteur, « poète de l’instant » qui « s’éloigne, tête haute, ombre dans le tourbillon du monde ».

Olivier Quelier

 

Au Centuple, Jérôme Larfargue, éditions de l’Attente, 12,50€.

A lire également, de Jérôme Lafargue : Un souffle sauvage (éditions du Sonneur, 2017).

Pour cent billets, t’as un livre de Jérôme Lafargue

Arturo Perez Reverte et la musique du texte

Quand savez-vous que le texte est bon, qu’il ne faut plus y toucher ?

Quand tu lis beaucoup Stendhal, Balzac et les autres, tu finis par développer une oreille. Tu sais quand un texte sonne juste ou lorsqu’il y a des notes qui ne vont pas. Ce n’est pas une question de règles grammaticales ou stylistiques, mais de musique du texte. Donc, quand j’écris, je ne sais pas si c’est bon ou si c’est mauvais. Mais je sais si le texte fonctionne ou non. Je sais si c’est le texte que je voulais faire.

Arturo Perez Reverte

Capture d’écran L’Express REUTERS/Juan Medina.
Arturo Perez Reverte et la musique du texte

La phrase longue [294 mots] de Maylis de Kérangal

Nouvel exemple de phrase longue, tirée du roman Réparer les vivants, de Maylis de Kérangal, dont elle constitue l’incipit. Un livre aux phrases souvent longues, souvent déstructurées, à la syntaxe et à la ponctuation malmenées par la romancière. Une phrase qui a donc toute sa place dans cette rubrique.

Ce qu’est le cœur de Simon Limbres, ce cœur humain, depuis que sa cadence s’est accélérée à l’instant de la naissance quand d’autres cœurs au-dehors accéléraient de même, saluant l’événement, ce qu’est ce cœur, ce qui l’a fait bondir, vomir, grossir, valser léger comme une plume ou peser comme une pierre, ce qui l’a étourdi, ce qui l’a fait fondre — l’amour ; ce qu’est le cœur de Simon Limbres, ce qu’il a filtré, enregistré, archivé, boîte noire d’un corps de 20 ans, personne ne le sait au juste, seule une image en mouvement créée par ultrason pourrait en renvoyer l’écho, en faire voir la joie qui dilate et la tristesse qui resserre, seul le tracé papier d’un électrocardiogramme déroulé depuis le commencement pourrait en signer la forme, en décrire la dépense et l’effort, l’émotion qui précipite, l’énergie prodiguée pour se comprimer près de 500 000 fois par jour et faire circuler chaque minute jusqu’à cinq litres de sang, oui, seule cette ligne-là pourrait en donner un récit, en profiler la vie, vie de flux et de reflux, vie de vannes et de clapets, vie de pulsations, quand le cœur de Simon Limbres, ce cœur humain, lui, échappe aux machines, nul ne saurait prétendre le connaître, et cette nuit-là, nuit sans étoiles, alors qu’il gelait à pierre fendre sur l’estuaire et le pays de Caux, alors qu’une houle sans reflets roulait le long des falaises, alors que le plateau continental reculait, dévoilant ses rayures géologiques, il faisait entendre le rythme régulier d’un organe qui se repose, d’un muscle qui lentement se recharge — un pouls probablement inférieur à cinquante battements par minute — quand l’alarme d’un portable s’est déclenchée au pied d’un lit étroit, l’écho d’un sonar inscrivant en bâtonnets luminescents sur l’écran tactile les chiffres 05:50, et quand soudain tout s’est emballé.

Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, éditions Verticales.

La phrase longue [294 mots] de Maylis de Kérangal

Petit guide de lecture de ce livre

Quand on l’ouvre, on découvre dès les premières lignes de                                         Ce livre

qu’il sera composé de cinq parties évoquant,

« de différentes manières,

le sujet global

de l’œuvre dans son ensemble ».

 

Pour le dire autrement, l’essence de                                                                                  Ce livre

est de se demander comment un texte produit du sens et la nature même de ce sens.

Pour le lire autrement, disons que parcourir                                                                   Ce livre

revient à appuyer sur Crtl+u sous Windows et appréhender la méta-littérature

comme on plongerait dans les méta-données.

 

Ça a l’air compliqué, comme ça, d’aborder,                                                                      Ce livre

mais ce n’est pas le cas.

Il est même assez jubilatoire,                                                                                             Ce livre

j’allais dire jouissif.

C’est sans doute parce qu’il contient,                                                                                Ce livre

une bonne dose d’humour et de dérision

 

[Intertitre respectant les sacro-saints préceptes de l’écriture web]

 

Vous le comprenez en lisant                                                                                             Ce texte

qui se veut (s’espère) poreux de                                                                                       Ce livre

que celui-ci requiert une lecture micro-typographique,

qui n’est pas la moindre de ses surprises

ni la plus inaboutie

(si tant est qu’une autre soit inaboutie…)

de ses ambitions

 

Mais de quelle ambition parle-t-on à propos de                                                            Ce livre

signé Guy Bennett, qui a traduit                                                                                     This book

avec Frédéric Forte et déjà auteur,

en 2015, de Poèmes évidents ?

 

Il semble ne parler que de lui-même,                                                                              Ce livre

mais est-ce vraiment le cas ?

Et l’essence même de                                                                                                        Ce livre

en serait-elle livrée, comme écrit/promis,

page 69 ?

 

L’auteur est facétieux,

n’apporte que peu de réponses,

ou pour le dire à nouveau autrement, offre avec                                                          Ce livre

plus de serrures qu’il ne propose de clefs

« théoriques et techniques

de la matière qui le constitue ».

 

Le lecteur n’en a jamais fini avec                                                                                     Ce livre

tant il donne d’épaisseur à la réflexion.

Sans doute parce qu’il tente d’explorer,                                                                         Ce livre

« les limites

et les fins

de l’autoréflexivité, ainsi que sa place,

[…]

dans l’écriture

littéraire

contemporaine.

Olivier Quelier

 

Ce livre, de Guy Bennett, éditions de l’Attente, 2017, 96p. 11€.

Petit guide de lecture de ce livre

Patrick Chamoiseau : « Le langage n’est soumis à rien, n’est au service de rien… »

« Qu’est-ce que le langage ? Un style ? On dit souvent que le style fait sourire la grammaire, mais la grammaire est la police de la langue. Le style reste soumis à un ordre, il ne permet que de petites audaces, de petites innovations qui demeurent enfermées dans la logique centrale de la langue. Alors que le langage n’est soumis à rien, il n’est au service de rien, il ne croit pas qu’une langue soit plus belle qu’une autre. Le langage a le désir de toutes les langues du monde pour se confronter à l’indicible, avancer dans leurs ténèbres, dans leurs musiques, leurs odeurs, leurs textures. Il est là le défi des écrivains contemporains : comment construire son langage dans la matière même du monde, en présence de toutes les langues du monde ? »

Patrick Chamoiseau

(extrait d’un entretien avec Patrick Chamoiseau paru dans Télérama 3516, 31/05/17)

Patrick Chamoiseau : « Le langage n’est soumis à rien, n’est au service de rien… »