Hélène Viala-Daniel, « braconnière » des ornières

Hélène Viala-Daniel est une glaneuse de bribes, une voleuse de vies. Pas un bandit de grand chemin. Ce qu’elle aime, Hélène, sous « les néons de l’existence », c’est rencontrer des gens, réécrire des histoires. En naît un livre étonnant, attachant surtout, par la sincérité de son style et la force de son humanité.

Le livre d’Hélène Viala-Daniel, intitulé Quand les pylônes auront des feuilles, est à son image : tout en retenue, d’une humanité fragile parce que trop grande pour le monde présent. Quoique. Le monde est à l’image de celui ou celle qui le regarde. Et Hélène Viala-Daniel est de celles qui savent observer les petits riens : « Il y en a partout pour qui sait les voir ou les écouter. Sur les murs. Dans les bribes de conversation. Le long des fissures de trottoirs. Dans les interstices des portes cochères. Dans la lumière d’une saison. »

Avec une prudente élégance, Hélène évoque dans ces textes, mi-chroniques mi-nouvelles, les troquets, les petits faits d’hiver, les absents, les amours, les absences, les espoirs… Elle évoque les souvenirs d’été et de ce qui a été… Dans les courts chapitres, les modes de narration varient. Ici la mémoire du temps où « les bouchons des bouteilles de limonade étaient en porcelaine reliés à la bouteille par un fil de fer » ; là les « je me souviens » qui font surgir du passé les « aiguillées des paresseuses ».

Les mots plombés

Ce livre est empli de poésie et de lyrisme, ben sûr, mais grandis par cette petite fêlure qui fait barrage aux larmes trop sentimentales. Les larmes, elles sont pour les vrais drames, pour les mots maudits et plombés qui disent la maladie, la saloperie contre laquelle il faut se battre.

Les fenêtres allumées qu’elle voit dans la nuit, Hélène ne peut s’imaginer qu’on a oublié de les éteindre. Elles lui ressemblent : discrètes et rassurantes, elles veillent sur nous.

Quand les pylônes auront des feuilles est une magnifique ode au monde et à l’espoir. Au rire et à la bienveillance. Il faut beaucoup de talent et plus encore d’amour de son prochain pour offrir un tel texte. Être, comme l’est Hélène, une capteuse. « Quelqu’un qui vit le nez en l’air et toutes les écoutilles réglées sur ouverture maximum. Un pilleur de bribes. Un collectionneur. Un glaneur. Un braconnier. »

Olivier Quelier

Hélène Viala-Daniel, Quand les pylônes auront des feuilles, Monty-Petons Publications, 276 p., 16,50€.

Publicités
Hélène Viala-Daniel, « braconnière » des ornières

Peter Handke : « La fiction réclame un sentiment vrai » [citation]

Cette citation est extraite d’un entretien accordé par Peter Handke au magazine Le Point à la mi-décembre 2017.

Peter Handke : « La fiction réclame un sentiment vrai » [citation]

Tom Wolfe : « La ponctuation, c’est la vie ! »

Hein ? Quoi ? ‘Tain, non ! J’suis pas d’accord. Pas d’acc, quoi ! J’aime pas trop ça, l’exaltation de la ponctuation. Suis pas le seul. Elmore Leonard disait des points d’exclamation : « Vous êtes autorisé à en utiliser deux ou trois tous les 100 000 mots.  »

Pigé ? ‘Fin, pour être honnête il ajoutait juste après, Elmore : « Sauf si vous avez le don de les employer comme Tom Wolfe, alors ne vous gênez pas. »

Okay d’acc’, okay. Qu’est-ce qu’y dit donc, Tommy — on l’appelle Tommy, le pape du nouveau journalisme ? Sais pas. S’en fout. Il dit ça, Tom Wolfe.

« Les ellipses, les points, les points de suspension, d’exclamation, c’est la façon dont pensent les gens. Il y a des trous dans leur pensée. c J’insiste : cette façon de faire, c’est la bonne façon d’écrire ! […] Allez ! Mettez des points partout. La ponctuation, c’est la vie ! »

(extrait d’une interview publiée dans Lire, mai 2013).

A lire aussi :

Les dix conseils d’écriture d’Elmore Leonard.

Tom Wolfe : « Sors ! ».

Tom Wolfe : « La ponctuation, c’est la vie ! »

La phrase longue de Laurent Binet [416 mots]

Dans cette longue phrase de début de roman, Lauret Binet fait un résumé de ce que sera l’opération Anthropoïde, visant à assassiner le « bourreau de Prague », Reinhard Heydrich. Tout le livre mène à cette scène, annoncée ici avec rythme et anaphore.

[Il y avait les traces encore terriblement fraîches du drame qui s’est achevé dans cette pièce voilà plus de soixante ans : l’envers du soupirail aperçu de l’extérieur, un tunnel creusé sur quelques mètres, des impacts de balles sur les murs et le plafond voûté, deux petites portes en bois.]

Mais il y avait aussi les visages des parachutistes sur des photos, dans un texte rédigé en tchèque et en anglais, il y avait le nom d’un traître, il y avait un imperméable vide, une sacoche, un vélo réunis sur une affiche, il y avait bien une mitraillette Stenn qui s’enraye au pire moment, il y avait des femmes évoquées, il y avait des imprudences mentionnées, il y avait Londres, il y avait la France, il y avait des légionnaires, il y avait un gouvernement en exil, il y avait un village du nom de Lidice, il y avait un jeune guetteur qui s’appelait Valcik, il y avait un tramway qui passe, lui aussi, au pire moment, il y avait un masque mortuaire, il y avait une récompense de dix millions de couronnes pour celui ou celle qui dénoncerait, il y avait des capsules de cyanure, il y avait des grenades et des gens pour les lancer, il y avait des émetteurs radio et des messages codés, il y avait une entorse à la cheville, il y avait la pénicilline qu’on ne pouvait se procurer qu’en Angleterre, il y avait une ville entière sous la coupe dessus lui ont surnommé « le bourreau », il y avait des drapeaux à croix gammée et des insignes à tête de mort, il y avait des espions allemands qui travaillaient pour l’Angleterre, il y avait une Mercedes noire avec un pneu crevé, il y avait un chauffeur, il y avait un boucher, il y avait des dignitaires autour d’un cercueil, il y avait des policiers penchés sur des cadavres, il y avait des représailles terribles, il y avait la grandeur et la folie, la faiblesse et la trahison, le courage et la peur, l’espoir et le chagrin, il y avait toutes les passions humaines réunies dans quelques mètres carrés, il y avait la guerre et il y avait la mort, il y avait des Juifs déportés, des familles massacrées, des soldats sacrifiés, il y avait de la vengeance et du calcul politique, il y avait un homme qui, entre autres, jouait du violon et pratiquait l’escrime, il y avait un serrurier qui n’a jamais pu exercer son métier, il y avait l’esprit de la Résistance qui s’est gravé à jamais dans ces murs, il y avait les traces de la lutte entre les forces de la vie et celles de la mort, il y avait la Bohême, la Moravie, la Slovaquie, il y avait toute l’histoire du monde contenue dans quelques pierres.

[Il y avait sept cents SS dehors.]

À lire aussi :

Binet, Oscar Wilde, la correction et la fiction.

La phrase longue de Laurent Binet [416 mots]

Les ateliers d’écriture dans l’actualité culturelle

Un film de fiction appuyant son scénario sur un atelier d’écriture, c’est plutôt rare. Des romans, oui, il y en a eu. Par exemple celui de Chefdeville, en 2009, très social et plein de dérision, sobrement intitulé L’Atelier d’écriture : les tribulations d’un écrivain sans succès qui devient animateur d’ateliers d’écriture dans des collèges dits sensibles.

Ou, en ce début d’année 2017, le roman jeunesse de Jean-Philippe Blondel, Le Groupe. En quatrième de couverture de ce livre publié chez Actes Sud Junior, ce texte :

François Roussel, professeur d’anglais et écrivain, se laisse convaincre de monter un atelier d’écriture pour les Terminales de son lycée. Il se demande tout de même qui cela pourrait bien intéresser. Et puis les premiers inscrits arrivent : Léo, Émeline, Nina… et même Boris, le rigolo de la Terminale ES. Ils seront douze au total, dix élèves et deux profs, réunis une heure par semaine dans un monde clos pour écrire. Pour tous, c’est un grand saut dans l’inconnu. Les barrières tombent, ils seront tous au même niveau, à découvert. Un groupe à part. Avec des révélations, des révoltes, des secrets qu’on dévoile. Des chemins qui se dessinent…

Des livres donc. Le film, lui, a été présenté lors du dernier Festival de Cannes. L’Atelier, de Laurent Cantet, raconte l’histoire d’une auteure de polar (interprétée par Marina Foïs) chargée d’animer un atelier d’écriture pour des jeunes en insertion. Télérama a déjà consacré un article à ce film qui sortira en salles le 11 octobre 2017.

Olivier Quelier

La bande annonce est ici : 

Bibliographie

L’Atelier d’écriture, Chefdeville, Éditions Le Dilettante, 2009, 256p.

Le Groupe, Jean-Philippe Blondel, Éditions Actes Sud Junior, 2017, 144p., 13,50€

 

 

 

Les ateliers d’écriture dans l’actualité culturelle