La phrase longue de Laurent Binet [416 mots]

Dans cette longue phrase de début de roman, Lauret Binet fait un résumé de ce que sera l’opération Anthropoïde, visant à assassiner le « bourreau de Prague », Reinhard Heydrich. Tout le livre mène à cette scène, annoncée ici avec rythme et anaphore.

[Il y avait les traces encore terriblement fraîches du drame qui s’est achevé dans cette pièce voilà plus de soixante ans : l’envers du soupirail aperçu de l’extérieur, un tunnel creusé sur quelques mètres, des impacts de balles sur les murs et le plafond voûté, deux petites portes en bois.]

Mais il y avait aussi les visages des parachutistes sur des photos, dans un texte rédigé en tchèque et en anglais, il y avait le nom d’un traître, il y avait un imperméable vide, une sacoche, un vélo réunis sur une affiche, il y avait bien une mitraillette Stenn qui s’enraye au pire moment, il y avait des femmes évoquées, il y avait des imprudences mentionnées, il y avait Londres, il y avait la France, il y avait des légionnaires, il y avait un gouvernement en exil, il y avait un village du nom de Lidice, il y avait un jeune guetteur qui s’appelait Valcik, il y avait un tramway qui passe, lui aussi, au pire moment, il y avait un masque mortuaire, il y avait une récompense de dix millions de couronnes pour celui ou celle qui dénoncerait, il y avait des capsules de cyanure, il y avait des grenades et des gens pour les lancer, il y avait des émetteurs radio et des messages codés, il y avait une entorse à la cheville, il y avait la pénicilline qu’on ne pouvait se procurer qu’en Angleterre, il y avait une ville entière sous la coupe dessus lui ont surnommé « le bourreau », il y avait des drapeaux à croix gammée et des insignes à tête de mort, il y avait des espions allemands qui travaillaient pour l’Angleterre, il y avait une Mercedes noire avec un pneu crevé, il y avait un chauffeur, il y avait un boucher, il y avait des dignitaires autour d’un cercueil, il y avait des policiers penchés sur des cadavres, il y avait des représailles terribles, il y avait la grandeur et la folie, la faiblesse et la trahison, le courage et la peur, l’espoir et le chagrin, il y avait toutes les passions humaines réunies dans quelques mètres carrés, il y avait la guerre et il y avait la mort, il y avait des Juifs déportés, des familles massacrées, des soldats sacrifiés, il y avait de la vengeance et du calcul politique, il y avait un homme qui, entre autres, jouait du violon et pratiquait l’escrime, il y avait un serrurier qui n’a jamais pu exercer son métier, il y avait l’esprit de la Résistance qui s’est gravé à jamais dans ces murs, il y avait les traces de la lutte entre les forces de la vie et celles de la mort, il y avait la Bohême, la Moravie, la Slovaquie, il y avait toute l’histoire du monde contenue dans quelques pierres.

[Il y avait sept cents SS dehors.]

À lire aussi :

Binet, Oscar Wilde, la correction et la fiction.

La phrase longue de Laurent Binet [416 mots]

Les ateliers d’écriture dans l’actualité culturelle

Un film de fiction appuyant son scénario sur un atelier d’écriture, c’est plutôt rare. Des romans, oui, il y en a eu. Par exemple celui de Chefdeville, en 2009, très social et plein de dérision, sobrement intitulé L’Atelier d’écriture : les tribulations d’un écrivain sans succès qui devient animateur d’ateliers d’écriture dans des collèges dits sensibles.

Ou, en ce début d’année 2017, le roman jeunesse de Jean-Philippe Blondel, Le Groupe. En quatrième de couverture de ce livre publié chez Actes Sud Junior, ce texte :

François Roussel, professeur d’anglais et écrivain, se laisse convaincre de monter un atelier d’écriture pour les Terminales de son lycée. Il se demande tout de même qui cela pourrait bien intéresser. Et puis les premiers inscrits arrivent : Léo, Émeline, Nina… et même Boris, le rigolo de la Terminale ES. Ils seront douze au total, dix élèves et deux profs, réunis une heure par semaine dans un monde clos pour écrire. Pour tous, c’est un grand saut dans l’inconnu. Les barrières tombent, ils seront tous au même niveau, à découvert. Un groupe à part. Avec des révélations, des révoltes, des secrets qu’on dévoile. Des chemins qui se dessinent…

Des livres donc. Le film, lui, a été présenté lors du dernier Festival de Cannes. L’Atelier, de Laurent Cantet, raconte l’histoire d’une auteure de polar (interprétée par Marina Foïs) chargée d’animer un atelier d’écriture pour des jeunes en insertion. Télérama a déjà consacré un article à ce film qui sortira en salles le 11 octobre 2017.

Olivier Quelier

La bande annonce est ici : 

Bibliographie

L’Atelier d’écriture, Chefdeville, Éditions Le Dilettante, 2009, 256p.

Le Groupe, Jean-Philippe Blondel, Éditions Actes Sud Junior, 2017, 144p., 13,50€

 

 

 

Les ateliers d’écriture dans l’actualité culturelle

Antonio Muñoz Molina : « Une seule goutte de fiction transforme tout en fiction »

Antonio Muñoz Molina est un romancier et essayiste espagnol. Il a obtenu le prix Fémina étranger en 1998 pour Le Royaume des voix. Son dernier roman, publié au Seuil en 2016, s’intitule Comme l’ombre qui s’en va (Seuil).

124267_couverture_hres_0Dans Comme l’ombre qui s’en va, le nouveau roman d’Antonio Muñoz Molina, s’entrecroisent le passé de l’écrivain et le destin de James Earl Ray qui, le 4 avril 1968, a assassiné Martin Luther King à Memphis avant de prendre la fuite. Dans un entretien accordé à Libération, l’auteur revient sur les enjeux du partage entre fiction et non-fiction. Extrait.

« L’important n’est pas le pourcentage de fiction qu’il y a dans un livre mais ce qu’on fait du mélange de la fiction et de la vérité. Quand on mêle deux choses de nature différente, il y a comme une réaction chimique, c’est comme un collage. Dans la non-fiction, il y a des limites qu’on ne peut dépasser.

Par exemple, on peut savoir tout sur ce que [mon personnage] a fait. [Mais] il y a une chose qu’on ne sait pas : ce qui se passe dans sa tête. La fiction est la seule façon d’entrer dans la tête de quelqu’un. La fiction peut jouer avec les faits ; la question, c’est comment on mêle les deux. Parce qu’une seule goutte de fiction transforme tout en fiction.

C’est la différence avec le journalisme. Avec la postmodernité, on croit qu’il n’y a plus de différence, mais il y en a. Je ne suis pas seulement écrivain, je suis aussi journaliste et je connais la différence. C’est un roman parce que j’ai la liberté de m’écarter de la réalité quand je le veux ».

Antonio Muñoz Molina : « Une seule goutte de fiction transforme tout en fiction »

Gay Talese et le Nouveau Journalisme : le « courant fictif sous la réalité »

Gay Talese est, avec Tom Wolfe, l’un des pères fondateurs du Nouveau journalisme.
Vient de paraître, du premier, aux éditions du Sous-Sol, Le Motel du voyageur ; du second,  chez Robert Laffont, un recueil de ses articles des années 1960 intitulé Où est votre stylo ? Chroniques d’Amérique et d’ailleurs.

À signaler aussi le numéro 18 de Feuilleton, fêtant les cinq ans de la revue d’Adrien Bosc.  Pour la littérature du réel est une somme et un hommage rendu aux représentants d’hier et d’aujourd’hui (Carrère, Jablonka, Saviano…) du Nouveau Journalisme.

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A lire aussi :

Le conseil de Tom Wolfe au jeune journaliste.

Gay Talese et le Nouveau Journalisme : le « courant fictif sous la réalité »

Denis Robert : « La littérature pour comprendre le monde »

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J’ai toujours accordé l’essentiel de mon intérêt à l’écriture. Je prends plus de plaisir à lire Richard Brautigan que des essais de journalistes, quels qu’ils soient.

Je pense que la littérature est plus intéressante pour comprendre le monde que la lecture du journal. En tout cas, les deux sont nécessaires.

En même temps, le terme de romancier ne me convient pas vraiment. Les fictions que j’ai écrites ont toujours un lien étroit avec le réel.

Nous ne sommes pas très nombreux à faire ce type de littérature en France : je pense à Jean Hatzfeld, Lionel Duroy, Sorj Chalandon, par exemple, qui sont aussi passés par Libération. Je viens de cette famille-là. Libération a été un vivier, un laboratoire en matière d’écriture.

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Quand je suis arrivé à Libération, j’avais vingt-deux ou vingt-trois ans, cela a été extrêmement formateur.

D’autant que les journalistes que j’ai aimés sont plutôt des « gonzo », des types qui utilisaient la fiction pour dire le réel, comme Hunter S. Thompson ou Tom Wolfe.

 

(Extrait d’un entretien paru dans L’Humanité le 14 juin 2013. L’intégralité ICI.)

Denis Robert : « La littérature pour comprendre le monde »

Philippe Jaenada : Spiridon et le marathonien de la phrase

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Philippe Jaenada. Photo : DR.

Il est des auteurs — mais ils sont rares, je le précise d’emblée (il ne s’agit pas de tromper le lecteur) — que l’on suit les yeux grands ouverts sur la quatrième de couverture de leur livre.

Peu importe le titre, peu importe l’histoire, on est certain avec eux de passer un moment agréable — voire, dans les meilleurs cas, de découvrir de vraies pages de littérature.

Philippe Jaenada est de ceux-là (et je l’affirme haut et fort : parmi eux, l’un des meilleurs, sinon LE meilleur). Il a écrit déjà (ou seulement, on ne va pas se faire le coup du « tout est relatif » mais quand même, je connais nombre d’impatients guetteurs du prochain Jaenada à paraître…) une dizaine d’ouvrages.

Pause sportive

Après le formidable La petite femelle (Julliard), chroniqué sur ce blog), Philippe Jaenada s’offre une pause sportive avec Spiridon Superstar. Dans ce livre publié aux éditions Prisma, il répond à la contrainte de la collection Incipit : présenter une « première » : première femme élue à l’Académie française (François Bégaudeau) ; première édition du Festival de Cannes (Gonzague&@ Saint-Bris) ou, ici, premiers Jeux Olympiques.

Dans son style inimitable, mêlant l’Histoire, les faits réels, les anecdotes, les digressions et les propos plus personnels peu avares d’autodérision, Philippe Jaenada se met dans les pas de Spiridon Louis, un paysan grec qui deviendra héros national en remportant la première épreuve du marathon.

Le livre est bref, léger et, comme toujours avec Philippe Jaenada, l’écriture est jouissive.

Olivier Quelier

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La phrase (283 mots)

À l’époque où Spiridon commence à calquer son pas sur celui du vieux cheval, ils ont sept enfants (ils en auront huit), dont les aînés sont Constantin, le prince héritier, et Georges (qui se mariera en 1907 avec Marie Bonaparte, l’arrière-petite-nièce de Napoléon — « la dernière des Bonaparte, comme elle le précisait (dommage que les livres ne soient pas élastiques, extensibles (et que les digressions, ça va deux minutes), car il y aurait des choses passionnantes à raconter sur elle : proche de Freud (c’est grâce à elle qu’il pourra quitter l’Autriche et fuir les nazis), elle a été la pionnière de la psychanalyse en France, en partie parce qu’elle souffrait de frigidité et n’a jamais baissé les bras (ni croisé les jambes) face à ce handicap ;  après treize ans d’analyse avec Maître Sigmund (dont elle finira par écrire : « Freud s’est trompé, il a surestimé sa puissance, la puissance de la thérapie et celle des événements de l’enfance »), elle a publié de nombreux articles sur le sujet (elle a été l’une des premières femmes à parler si ouvertement de sexualité), revenant à des théories plus pragmatiques et expliquant la frigidité, d’après une étude qu’elle a menée sur deux cents femmes, par une distance trop importante entre le clitoris et le vagin — obsédée par le Graal orgasmique, elle a subi, en vain malheureusement, plusieurs opérations de déplacement du clitoris, ce qui ne devait pas être de la dentelle à l’époque —; elle a été, en outre, dès 1960, une fougueuse adversaire de la peine de mort, et a succombé à une leucémie le 21 septembre 1962 dans une clinique de Saint-Tropez — mais c’est une autre histoire et, on ne le dira jamais assez : les digressions, ça va deux minutes).

Philippe Jaenada, Spiridon Superstar, Prisma (collection Incipit).

Philippe Jaenada : Spiridon et le marathonien de la phrase