Bernard Pivot fait ses devoirs de mémoire

Ce que j’aime chez Pivot. Ses livres ne ressemblent à nul autre. Par la forme, qui n’est ni du roman ni des mémoires, ni de l’essai ni du dictionnaire. Une forme bien personnelle, comme l’est le ton : coquin — de plus en plus coquin — sautillant, toujours précis, pertinent, fort aussi d’une exigence de rigueur et de justesse.

Ce que j’aime chez Pivot. Tout le monde l’aime, et tant pis pour les autres. Ouvrir un de ses livres, c’est la garantie de trouver matière à plaisir, à plaisirs, à plaisirs sensuels tant Bernard Pivot se révèle, de plus en plus, de livre en livre, d’année en année (mais les années s’arrêtent-elles sur lui ? Pivot octogénaire ? Allons donc…).

Bernard Pivot est un jouisseur. De mots, de mets, de livres, d’amis, de femmes, de vins. Du temps dont il sait profiter. Et si sa mémoire, écrit-il, n’en fait qu’à sa tête, j’en échangerais bien une petite partie contre quelques années de ma vi(d)e.

M’imaginer échotier littéraire du petit monde parisien des années 1960 ; me revoir étudiant brillant au Centre de formation des journalistes, autonome et libre de forger l’avenir, entouré de figures marquantes ; discuter avec Duras au téléphone pour préparer un entretien qui entrera dans les annales d’Apostrophes, émission déjà entrée dans les annales de la télévision ; faire d’une dictée un événement national — un des textes proposés dût-il déplaire au trop puriste académicien Maurice Druon.

Je pourrais multiplier les souvenirs et les points-virgules. Il ne s’agit pas de faire le panégyrique de l’homme ; le pané-générique de ses succès audiovisuels ni le panorama de ses talents journalistiques. Après tout, lisez son livre, tout y est bien mieux dit qu’ici : le « tacle » (pour parler un peu foot, tiens) à Fabrice Luchini, la nécessité d’enseigner l’histoire culturelle du vin dans les lycées, le baiser d’un camarade, l’amante invitée à la télé…

Ce que j’aime chez Pivot. Ses aphorismes, bien sûr. Il en est friand et y excelle, dans ses livres comme sur Twitter (les deux se rejoignent parfois…) : « Le marketing, c’est faire de l’additionnel une nécessité » ;  » ce qui donne son prix à l’indiscrétion, c’est l’énergie qu’on met à l’obtenir ».

Ce que j’aime chez Pivot. Sans doute ce qui pourrait en amener d’autres à le désaimer : l’emploi de mots et de tournures plus très en vogue (le déduit, cuistre, béjaune, peu me chaut…) ; son goût du jeu de mots (la bandaison de crémaillère, il nous calembourait le mou…).

En ce qui me concerne, peu me chaut les cuistres, béjaunes ou non. Pivot est une fête. Et c’est ce que j’aime chez lui.

Olivier Quelier

Bernard Pivot, La mémoire n’en fait qu’à sa tête, Albin Michel, 229p. 18€.

À lire aussi :

« Les m’as-tu-lus et les verbes en progrès »

« Les mots vont-ils manger le gratteur de têtes ?« 

Bernard Pivot fait ses devoirs de mémoire

Voulez-vous chanter… grammaire ? 1. Avec Chanson Plus Bifluorée

La grammaire en chansons ? Surprenant de voir (d’entendre) que cette matière souvent ardue, repoussante pour certains, devient parfois objet de variétés. Premier volet de cette mini-série avec le groupe Chanson Plus Bifluorée et sa Grammaire Song.

D’accord c’est un peu rébarbatif
Le subjonctif en apéritif
Passons sur le mode impératif
Le plus-que-parfait, le pronom relatif

Adjectif possessif : possession
Mes, tes, ses, nos, vos, leurs, mon, ton, son
Exemple facile ; c’est son tonton
Qu’est ton maçon, lui qui t’a bâti ta maison

Un cheval au pluriel c’est chevaux
Mais des batailles font pas des bateaux
Exception faite pour aller aux bals
Danser quels régals dans tous les carnavals

Avez-vous bien étudié la grammaire
Les règles littéraires, accordé l’auxiliaire ?
Avez-vous bien révisé le français
L’attribut du sujet, le complément d’objet ?

L’accent aigu remplace souvent
Un ancien « s » qu’on avait dans l’temps
L’accent circonflexe évidemment
Mis pour une lettre qu’on écrivait avant

J’ai laissé mon épée à l’escole
Avant que d’estudier l’Anatole
De l’anglais on garde le foot-ball
Le gin, le pudding et puis le music-hall

Avez-vous bien étudié la grammaire
Les règles littéraires, accordé l’auxiliaire ?
Avez-vous bien révisé le français
L’attribut du sujet, le complément d’objet ?

« Tout » adverbe est toujours inchangé
Mais « tout » adjectif peut s’accorder
Quand « tout » est pronom, difficulté !
« Tout » c’est compliqué, on n’y est plus tout à fait

Bijou caillou chou genou hibou
Sans oublier tous nos vieux joujoux
Bijou caillou chou genou hibou pou
Mais où est donc or ni car, souvenez-vous

Avez-vous bien étudié la grammaire
Les règles littéraires, accordé l’auxiliaire ?
Avez-vous bien révisé le français
L’attribut du sujet, le complément d’objet ?

Avez-vous cherché dans le dictionnaire
Compris le questionnaire, écrit vos commentaires ?
Avez-vous bien étudié l’imparfait
L’attribut du sujet, le complément d’objet ?

Avez-vous résolu tous les mystères
De la conjugaison et du vocabulaire
Du temps où vous remplissiez vos cahiers
D’attributs du sujet, de compléments d’objet ?

Voulez-vous chanter… grammaire ? 1. Avec Chanson Plus Bifluorée

[Atelier d’écriture] On se sépare pas de Sinatra

Lors d’un récent atelier d’écriture, j’ai été amené à travailler le name-dropping, cette technique — certains parlent même (avec un peu d’audace, me semble-t-il) de figure de style — qui consiste à émailler son propos, oral ou écrit, de noms célèbres : personnalités, marques, publicités, produits culturels, institutions, etc.

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Pour aborder le name-dropping, j’aime bien utiliser les chansons de Vincent Delerm, qui revendiquait, dans ses premiers albums, cette manière de faire. Beaucoup de rappeurs utilisent également cette technique. Oldelaf a signé un formidable texte consacré aux marques, Kleenex.

Un des participants à l’atelier d’écriture, Christophe, véritable puits de culture et inépuisable ressource, m’a parlé d’une « chanson de rupture » (le thème même de ma proposition) signée Alain Chamfort et intitulée Sinatra (album Le Plaisir, en 2003).

Une découverte que je partage donc ici, en vidéo et en paroles.

Olivier Quelier

Björk et Bowie sont à toi
Tom Waits, Lou Reed, Nirvana
Peu d’ fautes de goût dans tout ça {x2}
Tu t’en vas
Aves tes CD sous le bras
Mais Sinatra reste là
Sinatra est à moi
Etienne Daho est à toi
Miossec et Dominique A
J’ pourrais tous être leur papa {x2}
Tu t’en vas
Tu reprends tout ce qui est à toi
Mais Sinatra, n’y touche pas
Sinatra est à moi
Les Pet Shop Boys sont à toi
Air, les Daft Punk, Madonna
T’as l’ cœur à danser, moi pas {x2}
Tu t’en vas
D’un pas léger, dans la joie
Mais Sinatra, j’ plaisante pas
Sinatra est à moi
Chamfort, il était à toi
Mais tu m’ le laisses, c’est sympa
Ce que j’ vais en faire, je sais pas {x2}
Tu t’en vas
Tu fais le vide derrière toi
Il me reste plus qu’ Sinatra
Sinatra est à moi
Tu fais le vide derrière toi
Il me reste plus qu’ Sinatra
Sinatra est à moi

 

[Atelier d’écriture] On se sépare pas de Sinatra

Gainsbourg, zig zinzin du Z

Une chanson, de Gainsbourg à Birkin.
Une chanson de Serge à Jane.
Découverte lors d’un début d’atelier d’écriture, en plein jeu de tautogramme.
Le tautogramme, vous savez, cette allitération un peu spéciale, ce texte dont chaque mot commence par la même lettre.
Un exemple ? « Monsieur Muscle masse Miss Monde ».
Bref.
Un participant m’a parlé de cet Exercice en forme de Z imaginé par Serge Gainsbourg, que je partage ici.

Exercice en forme de Z

imgresZazie
A sa visite au zoo
Zazie suçant son zan
S’amusait d’un vers luisant
D’isidore Isou
Quand zut ! Un vent blizzard
Fusant de son falzar
Voici zigzaguant dans les airs
Zazie et son Blazer

L’oiseau
Des îles est pris au zoom
Par un paparazzi
Zigouilleur visionnaire
De scherzi de Mozart
Drôle de zigoto
Zieuteur du genre blasé
Mateur de photos osées
Zazie
Sur les vents alizés
S’éclate dans l’azur
Aussi légère que bulle d’Alka Selzer
Elle visionne le zoo
Survolant chimpanzés
Gazelles lézards zébus buses et grizzlis d’Asie

L’oiseau
Des îles est pris au zoom
Par l’autre zèbre, bonne zigue
Zazie le fusillant d’un bisou
Lui fait voir son bazar
Son zip et son Zippo
Fendu de jusqu’à Zo

A lire (et écouter) aussi, de Gainsbourg…

Le cadavre exquis, hommage au jeu des surréalistes.

En relisant ta lettre, hommage à la justesse de la langue française.

 

Gainsbourg, zig zinzin du Z

Quand je serai grand(e), je serai journaliste, poupée [2]

Etre journaliste n’est pas un métier comme un autre. Il continue de séduire, d’inviter à l’aventure, à la défense de causes que l’on estime justes. Il suscite des vocations et entretient une imagerie populaire bien décalée de la réalité. Deuxième des trois volets de cette mini-série tragi-comique.

C’est une chef-adjointe du Monde qui a publié cette lettre sur Facebook. Une écolière lorraine de 10 ans rêve de devenir journaliste. De bon augure pour l’avenir ?

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img_0775Cette gamine, en tout cas, pourra travailler sa vocation grâce à ces jouets qui ont resurgi sur les réseaux sociaux après la sortie d’un magazine offrant un « kit de journaliste ».

Grâce à La Fée Clochette magazine, la jeune investigatrice disposera d’un smartphone, d’un bloc-notes et même de la carte de presse tant convoitée.

 

 

 

Comme quoi on n’en a pas fini avec l’imagerie populaire qui fantasme le glamour du métier…

Enfin, le glamour à confetti et paillettes plus que le métier pour cette publication…

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Capture d’écran 2016-01-04 à 17.49.48Barbie, déjà, se baladait sac en bandoulière et disposait de tout le matériel pour développer ses photos en argentique… Et se transformait, bien sûr, en vedette du journal télévisé

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Le bonhomme de Playmobil confirme en tout cas que le journaliste, dans la vie rêvée des enfants, n’existe qu’avec un micro à la main, muni d’une caméra ou d’un reflex…

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Bref, on n’est pas près de trouver en kiosque une figurine à l’effigie d’Albert Londres. Le journalisme a sans doute une bonne image, mais elle se révèle très lourde de clichés.

Olivier Quelier

Retrouvez ICI le premier volet de cette mini-série, avec la campagne, très forte, de Reporters sans frontières.

 

Quand je serai grand(e), je serai journaliste, poupée [2]

Bonnaffé – Verheggen : « Engagez-vous dans le langagement ! »

Bonnaffé entre en scène, et la langue tangue. Dans L’Oral et hardi, l’acteur interprète des textes du poète belge Jean-Pierre Verheggen.

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Crédit photo : Compagnie Faisan (Philippe Delacroix, Brigitte de Malau et Xavier Lambours).

Il arrive par là où on ne l’attend pas, intervenant maladroit et gauche avec les mots. Noyé dans des expressions toutes faites, il n’est pas à la fête lui qui veut faire bonne impression… Pathétique et dérisoire, il en devient drolatique et jubilatoire. Le public rit, le ton est donné.

Pendant près d’une heure et demie, Jacques Bonnaffé, diseur de bonne poésie, bateleur du langage, bonimenteur comme un arracheur de mots, devient le serviteur loyal de son compatriote du Nord Jean-Pierre Verheggen, dont il interprète et met en scène les textes dans ce spectacle intitulé L’Oral et hardi.

Bien fraîche, bien rouge

Orateur mi-politique mi-poétique, boxeur du verbe, lutteur de sue-mots, Bonnaffé nous embarque dans ses bringues littéraires, nous embringue dans sa barque à rôles. « Engagez-vous dans le langagement ! » qu’il nous lance de son Rimbaud Warrior.

Les spectateurs plongent avec lui dans « les péchés de chair linguistiques », heureux de barboter dans une langue malaxée, triturée, tordue, dérangée, déglinguée, revisitée, revitalisée… Dans une langue jouissive, vivante et vibrante et bandante, bien fraîche et bien rouge. « Il avait raison, Artaud, dit Bonnaffé, c’est de la viande, la langue ».

Mise en bouche

L’Oral et hardi est une mise en bouche des textes de Jean-Pierre Verheggen, un poète belge né en 1942, auteur notamment du Degré Zorro de l’écriture, d’Artaud Rimbur, de Ridiculum vitae et d’On n’est pas sérieux quand on a 117 ans.

La prestation de Jacques Bonnaffé prend des allures de performance. Il fallait bien un acteur de cette envergure, exubérant et intimiste, pour porter les mots de Verheggen. C’est que Bonnaffé, qui a joué au cinéma sous la direction de Godard, Melville, Deville, Doillon ou Tacchela, passe une bonne part de son temps en compagnie des poètes. De lectures en spectacles, il est devenu le complice d’auteurs contemporains tels que Ludovic Janvier, André Velter et Jacques Darras…

Mots vifs, langue pâteuse

Au fil de son allocution, l’homme public tombe la veste, tombe le masque. Les mots restent vifs mais la langue devient pâteuse, se déliant derrière un bar. « On vous ment, tonne Bonnaffé, c’est pas du Verheggen ! ». Et pour cause, on entend, de-ci de-là, William Cliff, Baudelaire, Rimbaud et même, « ô long rêve errant dans une heure éphémère », la douce Marceline Desborde-Valmor… Mais attention, stipule l’acteur : « Verheggen, yes ; Verhaeren, no ! »

La poésie, c’est pas toujours gentil et, quand le vase déborde (comme disait Marceline…) certains en prennent pour leur sans-grade. Et pan dans le dentier de d’Ormesson, caricaturé en entarteur gauchiste. Et re-pan dans les dentiers des académiciens, vingt cadavres debout qui réfléchissent à la définition du mot macchabée pendant que les vingt autres s’interrogent sur l’avenir du point-virgule…

Tir à vue sur les vers lents

Et tir à vue sur les slameurs, des mots atones et des vers lents / C’est bien beau de faire des rimes pour être dans le vent / Encore faut-il dépasser le niveau des enfants de 5 ans / La forme est séduisante mais le fond reste absent

Conseil de Jacques Bonnaffé : « Bossez d’arrache-pied, d’arrache-vers ! Parlez ! »

L’orateur termine sa prestation en athlète épuisé, peignoir et serviette jetée sur les épaules. Tout s’emballe, ce marathon de mots est suivi par des commentateurs sportifs. Bonnaffé se roule par terre, repasse la scène au ralenti, court, danse, s’affale, s’affole. Une dernière tirade, un petit air de musique et c’est terminé, fini… Les spectateurs quittent la salle ébahis, ébaubis, estourbis, éblouis, abasourdis. Un rien groggys.

Comme le dit Bonnaffé, quelle que soit la puissance de l’œuvre de Verheggen, « il reste toujours à la faire entendre. La livrer sur scène ». Et quel meilleur passeur que cet homme-orchestre, faux étourdi et vrai érudit, qui hurle au monde : « Vive la poésie quand elle proclame la haine de la poésie affadie ! »

L’Oral et hardi, allocution poétique conçue, mise en scène et interprétée par Jacques Bonnaffé.

Bonnaffé – Verheggen : « Engagez-vous dans le langagement ! »

Des mots d’occasion pas chers avec « La Rue Ketanou »

Retrouvé un peu par hasard cette chanson déjà ancienne – une quinzaine d’années – de La Rue Ketanou. Parce que les mots sont faits pour être chantés. Parce que les mots de tous les jours méritent d’être mis au grand jour. Et parce qu’il n’y a pas de petits mots, qu’ils soient d’occasion ou de collection.

Approchez, approchez Mesdames et Messieurs
Car aujourd’hui grande vente aux enchères
Dans quelques instants mes deux jeunes apprentis saltimbanques
Vont vous présentationner des … mots

{Refrain}
Un mot pour tous, tous pour un mot
Un mot pour tous, tous pour un mot

Des gros mots pour les grossistes
Des maux de tête pour les charlatans
Des jeux de mots pour les artistes
Des mots d’amour pour les amants
Des mots à mots pour les copieurs
Des mots pour mots pour les cafteurs
Des mots savants pour les emmerdeurs
Des mobylettes pour les voleurs

Aujourd’hui grande vente aux enchères
On achète des mots d’occasion

Des mots à la page et pas chers
Et puis des mots de collection

{au refrain}

Des morues pour les poissonniers
Et des mochetés pour les pas bien beaux
Des mots perdus pour les paumés
Des mots en l’air pour les oiseaux
Des mots de passe pour les méfiants
Et des mots clés pour les prisonniers
Des mots pour rire pour les enfants
Des mots tabous pour l’taboulé

{au refrain}

Des mots croisés pour les retraités
Et des petits mots pour les béguins
Des mots d’ordre pour les ordonnés
Des mots fléchés pour les Indiens
Des momies pour les pyramides
Des demi-mots pour les demi-portions
Des mots courants pour les rapides
Et le mot de la fin pour la chanson

Des mots d’occasion pas chers avec « La Rue Ketanou »