Patrick Chamoiseau : « Le langage n’est soumis à rien, n’est au service de rien… »

« Qu’est-ce que le langage ? Un style ? On dit souvent que le style fait sourire la grammaire, mais la grammaire est la police de la langue. Le style reste soumis à un ordre, il ne permet que de petites audaces, de petites innovations qui demeurent enfermées dans la logique centrale de la langue. Alors que le langage n’est soumis à rien, il n’est au service de rien, il ne croit pas qu’une langue soit plus belle qu’une autre. Le langage a le désir de toutes les langues du monde pour se confronter à l’indicible, avancer dans leurs ténèbres, dans leurs musiques, leurs odeurs, leurs textures. Il est là le défi des écrivains contemporains : comment construire son langage dans la matière même du monde, en présence de toutes les langues du monde ? »

Patrick Chamoiseau

(extrait d’un entretien avec Patrick Chamoiseau paru dans Télérama 3516, 31/05/17)

Patrick Chamoiseau : « Le langage n’est soumis à rien, n’est au service de rien… »

Bernard Pivot fait ses devoirs de mémoire

Ce que j’aime chez Pivot. Ses livres ne ressemblent à nul autre. Par la forme, qui n’est ni du roman ni des mémoires, ni de l’essai ni du dictionnaire. Une forme bien personnelle, comme l’est le ton : coquin — de plus en plus coquin — sautillant, toujours précis, pertinent, fort aussi d’une exigence de rigueur et de justesse.

Ce que j’aime chez Pivot. Tout le monde l’aime, et tant pis pour les autres. Ouvrir un de ses livres, c’est la garantie de trouver matière à plaisir, à plaisirs, à plaisirs sensuels tant Bernard Pivot se révèle, de plus en plus, de livre en livre, d’année en année (mais les années s’arrêtent-elles sur lui ? Pivot octogénaire ? Allons donc…).

Bernard Pivot est un jouisseur. De mots, de mets, de livres, d’amis, de femmes, de vins. Du temps dont il sait profiter. Et si sa mémoire, écrit-il, n’en fait qu’à sa tête, j’en échangerais bien une petite partie contre quelques années de ma vi(d)e.

M’imaginer échotier littéraire du petit monde parisien des années 1960 ; me revoir étudiant brillant au Centre de formation des journalistes, autonome et libre de forger l’avenir, entouré de figures marquantes ; discuter avec Duras au téléphone pour préparer un entretien qui entrera dans les annales d’Apostrophes, émission déjà entrée dans les annales de la télévision ; faire d’une dictée un événement national — un des textes proposés dût-il déplaire au trop puriste académicien Maurice Druon.

Je pourrais multiplier les souvenirs et les points-virgules. Il ne s’agit pas de faire le panégyrique de l’homme ; le pané-générique de ses succès audiovisuels ni le panorama de ses talents journalistiques. Après tout, lisez son livre, tout y est bien mieux dit qu’ici : le « tacle » (pour parler un peu foot, tiens) à Fabrice Luchini, la nécessité d’enseigner l’histoire culturelle du vin dans les lycées, le baiser d’un camarade, l’amante invitée à la télé…

Ce que j’aime chez Pivot. Ses aphorismes, bien sûr. Il en est friand et y excelle, dans ses livres comme sur Twitter (les deux se rejoignent parfois…) : « Le marketing, c’est faire de l’additionnel une nécessité » ;  » ce qui donne son prix à l’indiscrétion, c’est l’énergie qu’on met à l’obtenir ».

Ce que j’aime chez Pivot. Sans doute ce qui pourrait en amener d’autres à le désaimer : l’emploi de mots et de tournures plus très en vogue (le déduit, cuistre, béjaune, peu me chaut…) ; son goût du jeu de mots (la bandaison de crémaillère, il nous calembourait le mou…).

En ce qui me concerne, peu me chaut les cuistres, béjaunes ou non. Pivot est une fête. Et c’est ce que j’aime chez lui.

Olivier Quelier

Bernard Pivot, La mémoire n’en fait qu’à sa tête, Albin Michel, 229p. 18€.

À lire aussi :

« Les m’as-tu-lus et les verbes en progrès »

« Les mots vont-ils manger le gratteur de têtes ?« 

Bernard Pivot fait ses devoirs de mémoire

Voulez-vous chanter… grammaire ? 1. Avec Chanson Plus Bifluorée

La grammaire en chansons ? Surprenant de voir (d’entendre) que cette matière souvent ardue, repoussante pour certains, devient parfois objet de variétés. Premier volet de cette mini-série avec le groupe Chanson Plus Bifluorée et sa Grammaire Song.

D’accord c’est un peu rébarbatif
Le subjonctif en apéritif
Passons sur le mode impératif
Le plus-que-parfait, le pronom relatif

Adjectif possessif : possession
Mes, tes, ses, nos, vos, leurs, mon, ton, son
Exemple facile ; c’est son tonton
Qu’est ton maçon, lui qui t’a bâti ta maison

Un cheval au pluriel c’est chevaux
Mais des batailles font pas des bateaux
Exception faite pour aller aux bals
Danser quels régals dans tous les carnavals

Avez-vous bien étudié la grammaire
Les règles littéraires, accordé l’auxiliaire ?
Avez-vous bien révisé le français
L’attribut du sujet, le complément d’objet ?

L’accent aigu remplace souvent
Un ancien « s » qu’on avait dans l’temps
L’accent circonflexe évidemment
Mis pour une lettre qu’on écrivait avant

J’ai laissé mon épée à l’escole
Avant que d’estudier l’Anatole
De l’anglais on garde le foot-ball
Le gin, le pudding et puis le music-hall

Avez-vous bien étudié la grammaire
Les règles littéraires, accordé l’auxiliaire ?
Avez-vous bien révisé le français
L’attribut du sujet, le complément d’objet ?

« Tout » adverbe est toujours inchangé
Mais « tout » adjectif peut s’accorder
Quand « tout » est pronom, difficulté !
« Tout » c’est compliqué, on n’y est plus tout à fait

Bijou caillou chou genou hibou
Sans oublier tous nos vieux joujoux
Bijou caillou chou genou hibou pou
Mais où est donc or ni car, souvenez-vous

Avez-vous bien étudié la grammaire
Les règles littéraires, accordé l’auxiliaire ?
Avez-vous bien révisé le français
L’attribut du sujet, le complément d’objet ?

Avez-vous cherché dans le dictionnaire
Compris le questionnaire, écrit vos commentaires ?
Avez-vous bien étudié l’imparfait
L’attribut du sujet, le complément d’objet ?

Avez-vous résolu tous les mystères
De la conjugaison et du vocabulaire
Du temps où vous remplissiez vos cahiers
D’attributs du sujet, de compléments d’objet ?

Voulez-vous chanter… grammaire ? 1. Avec Chanson Plus Bifluorée

Pennac : « Tous les commencements possibles »

« Par quoi commencer ? Tout est là. Par quel bout attraper le réel ? Vieux débat. Les possibilités de début sont innombrables ! Incalculables, à vrai dire. C’est ce qui distingue la réalité de la fiction. Décider de raconter une histoire, c’est se soumettre à un début. Dire le réel c’est envisager tous les commencements possibles. »

Daniel Pennac, Le cas Malaussène (Gallimard).

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Pennac : « Tous les commencements possibles »

Gainsbourg, zig zinzin du Z

Une chanson, de Gainsbourg à Birkin.
Une chanson de Serge à Jane.
Découverte lors d’un début d’atelier d’écriture, en plein jeu de tautogramme.
Le tautogramme, vous savez, cette allitération un peu spéciale, ce texte dont chaque mot commence par la même lettre.
Un exemple ? « Monsieur Muscle masse Miss Monde ».
Bref.
Un participant m’a parlé de cet Exercice en forme de Z imaginé par Serge Gainsbourg, que je partage ici.

Exercice en forme de Z

imgresZazie
A sa visite au zoo
Zazie suçant son zan
S’amusait d’un vers luisant
D’isidore Isou
Quand zut ! Un vent blizzard
Fusant de son falzar
Voici zigzaguant dans les airs
Zazie et son Blazer

L’oiseau
Des îles est pris au zoom
Par un paparazzi
Zigouilleur visionnaire
De scherzi de Mozart
Drôle de zigoto
Zieuteur du genre blasé
Mateur de photos osées
Zazie
Sur les vents alizés
S’éclate dans l’azur
Aussi légère que bulle d’Alka Selzer
Elle visionne le zoo
Survolant chimpanzés
Gazelles lézards zébus buses et grizzlis d’Asie

L’oiseau
Des îles est pris au zoom
Par l’autre zèbre, bonne zigue
Zazie le fusillant d’un bisou
Lui fait voir son bazar
Son zip et son Zippo
Fendu de jusqu’à Zo

A lire (et écouter) aussi, de Gainsbourg…

Le cadavre exquis, hommage au jeu des surréalistes.

En relisant ta lettre, hommage à la justesse de la langue française.

 

Gainsbourg, zig zinzin du Z

Bonnaffé – Verheggen : « Engagez-vous dans le langagement ! »

Bonnaffé entre en scène, et la langue tangue. Dans L’Oral et hardi, l’acteur interprète des textes du poète belge Jean-Pierre Verheggen.

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Crédit photo : Compagnie Faisan (Philippe Delacroix, Brigitte de Malau et Xavier Lambours).

Il arrive par là où on ne l’attend pas, intervenant maladroit et gauche avec les mots. Noyé dans des expressions toutes faites, il n’est pas à la fête lui qui veut faire bonne impression… Pathétique et dérisoire, il en devient drolatique et jubilatoire. Le public rit, le ton est donné.

Pendant près d’une heure et demie, Jacques Bonnaffé, diseur de bonne poésie, bateleur du langage, bonimenteur comme un arracheur de mots, devient le serviteur loyal de son compatriote du Nord Jean-Pierre Verheggen, dont il interprète et met en scène les textes dans ce spectacle intitulé L’Oral et hardi.

Bien fraîche, bien rouge

Orateur mi-politique mi-poétique, boxeur du verbe, lutteur de sue-mots, Bonnaffé nous embarque dans ses bringues littéraires, nous embringue dans sa barque à rôles. « Engagez-vous dans le langagement ! » qu’il nous lance de son Rimbaud Warrior.

Les spectateurs plongent avec lui dans « les péchés de chair linguistiques », heureux de barboter dans une langue malaxée, triturée, tordue, dérangée, déglinguée, revisitée, revitalisée… Dans une langue jouissive, vivante et vibrante et bandante, bien fraîche et bien rouge. « Il avait raison, Artaud, dit Bonnaffé, c’est de la viande, la langue ».

Mise en bouche

L’Oral et hardi est une mise en bouche des textes de Jean-Pierre Verheggen, un poète belge né en 1942, auteur notamment du Degré Zorro de l’écriture, d’Artaud Rimbur, de Ridiculum vitae et d’On n’est pas sérieux quand on a 117 ans.

La prestation de Jacques Bonnaffé prend des allures de performance. Il fallait bien un acteur de cette envergure, exubérant et intimiste, pour porter les mots de Verheggen. C’est que Bonnaffé, qui a joué au cinéma sous la direction de Godard, Melville, Deville, Doillon ou Tacchela, passe une bonne part de son temps en compagnie des poètes. De lectures en spectacles, il est devenu le complice d’auteurs contemporains tels que Ludovic Janvier, André Velter et Jacques Darras…

Mots vifs, langue pâteuse

Au fil de son allocution, l’homme public tombe la veste, tombe le masque. Les mots restent vifs mais la langue devient pâteuse, se déliant derrière un bar. « On vous ment, tonne Bonnaffé, c’est pas du Verheggen ! ». Et pour cause, on entend, de-ci de-là, William Cliff, Baudelaire, Rimbaud et même, « ô long rêve errant dans une heure éphémère », la douce Marceline Desborde-Valmor… Mais attention, stipule l’acteur : « Verheggen, yes ; Verhaeren, no ! »

La poésie, c’est pas toujours gentil et, quand le vase déborde (comme disait Marceline…) certains en prennent pour leur sans-grade. Et pan dans le dentier de d’Ormesson, caricaturé en entarteur gauchiste. Et re-pan dans les dentiers des académiciens, vingt cadavres debout qui réfléchissent à la définition du mot macchabée pendant que les vingt autres s’interrogent sur l’avenir du point-virgule…

Tir à vue sur les vers lents

Et tir à vue sur les slameurs, des mots atones et des vers lents / C’est bien beau de faire des rimes pour être dans le vent / Encore faut-il dépasser le niveau des enfants de 5 ans / La forme est séduisante mais le fond reste absent

Conseil de Jacques Bonnaffé : « Bossez d’arrache-pied, d’arrache-vers ! Parlez ! »

L’orateur termine sa prestation en athlète épuisé, peignoir et serviette jetée sur les épaules. Tout s’emballe, ce marathon de mots est suivi par des commentateurs sportifs. Bonnaffé se roule par terre, repasse la scène au ralenti, court, danse, s’affale, s’affole. Une dernière tirade, un petit air de musique et c’est terminé, fini… Les spectateurs quittent la salle ébahis, ébaubis, estourbis, éblouis, abasourdis. Un rien groggys.

Comme le dit Bonnaffé, quelle que soit la puissance de l’œuvre de Verheggen, « il reste toujours à la faire entendre. La livrer sur scène ». Et quel meilleur passeur que cet homme-orchestre, faux étourdi et vrai érudit, qui hurle au monde : « Vive la poésie quand elle proclame la haine de la poésie affadie ! »

L’Oral et hardi, allocution poétique conçue, mise en scène et interprétée par Jacques Bonnaffé.

Bonnaffé – Verheggen : « Engagez-vous dans le langagement ! »

Projet verbal

Pour les amoureux du français, les chasseurs d’anacoluthes, les férus de dictée, les obsédés de la syntaxe, les dubitatifs du participe passé, les frileux du français, les frivoles de la subtilité, les anorexiques du lexique, les désaxés de la syntaxe, les chaperons (pas toujours rouges) de la gram’maire, les erratiques de la sémantique

pour les collégiens que « tout » énerve (surtout devant un adjectif féminin) les lycéens lainfa… limphat… oui lymphatiques, les écoliers que colle la conjugaison

pour les barons du barbarisme, les toqués du solécisme, les plombés du pléonasme, pour les cinglés de la synecdoque, les assommants de l’assonance, les aliénés de l’allitération, l’illuminé de l’itération (oui, il est le seul)

pour les sensés qui raisonnent et ceux qui sont censés résonner

pour le roi des gros malins avec son succédé-que-même-au-pluriel-on-l’accorde-jamais

pour les accordés sur la concordance des temps, les résistants d’autant plus sur-les-dents que c’est d’au temps pour eux

pour les traqueux du quoique, les belliqueux du bien que

pour les fatiguants qui ne prennent pas de gants avec les adjectifs verbals et les verts de rage parce que bal ça fait beau au pluriel

pour les angoissés de l’antonyme, horrifiés de l’homonyme, pantelants du paronyme et circonspects du synonyme

les affligés de la négation, les négligés de l’affirmation

les ornithorynques (?) zélés de l’orthotypographie ; les diprodotons préhistoriques (on n’en croise plus guère) de l’anantapodoton-à-répéter-dix-fois-sans-fourcher

les autodidactes les dictateurs les autodictateurs de la didactique

les aliénés de l’allitération (encore eux), les consignés à la consonance

les intoxiqués les toxicos les lexicaux les ex æquo des quiz verbaux

les affûtés les moins futés, les passionnés, les agités du vocable, les têtes de linotte de la litote, les éphémères amis de l’euphémisme

les velléitaires, les volontaires, et même le Voltaire

qui mène son Projet

Olivier Quelier

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Projet verbal