L’hymne à la nature de Jean Giono

Il est court et lumineux, ce portrait de l’Homme qui plantait des arbres signé Jean Giono. L’homme, c’est Elzéard Bouffier, un berger solitaire et silencieux qui, dans les Alpes arides du début du 20e siècle, plante, plein de sérénité, jour après jour, plein d’humilité, année après année — plante des glands, des centaines, des milliers de glands qui recouvriront peut-être, plus tard, les terres escarpées qu’il arpente, avec patience, jour après jour, avec obstination, année après année.

Les fonctionnaires imbéciles et les benoits politiciens qui dans le futur n’hésiteront pas à déforester à tout-va croient au travail de la nature, bonne fille, ramenant, d’arbre en arbre, l’eau dans les sources et les habitants dans les villages désertés. Ils ne remercient pas la nature, les imbéciles — ils ne la remercient jamais. Ils ne remercient pas le vieil Elzéard (ils n’y pensent même pas, fermés à cette générosité magnifique qu’ils ne soupçonnent à aucun moment).

Jean Giono célèbre un homme à l’acharnement paisible, discrète main de Dieu qui a trouvé comment préserver et partager son bonheur. Son texte vient s’enraciner dans la nouvelle collection Folio Cadet relancée par Gallimard, dans un ouvrage servi par les magnifiques illustrations d’Olivier Desvaux, pas cher (6,90€), recommandé par l’Education nationale et destiné aux enfants dès 8 ans. Car il n’est jamais trop tôt pour leur faire lire Giono. Ni pour leur apprendre à regarder les arbres.

Olivier Quelier

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L’hymne à la nature de Jean Giono

Svetlana Alexievitch : « Je suis une « femme-oreille »

Dans son discours prononcé lors de la remise du prix Nobel de littérature, en 2015, Svetlana Alexievitch insistait sur l’importance qu’elle accorde aux mots des rues.

« Flaubert a dit de lui-même qu’il était un « homme-plume ». Moi, je peux dire que je suis une « femme-oreille ». Quand je marche dans la rue et que je surprends des mots, des phrases, des exclamations, je me dis toujours : combien de roman qui disparaissent sans laisser de traces ! Qui disparaissent dans le temps. Dans les ténèbres.

Il y a toute une partie de la vie humaine, celle des conversations, que nous n’arrivons pas à conquérir pour la littérature. Nous ne l’avons pas encore appréciée à sa juste valeur, elle ne nous étonne pas, ne nous passionne pas. Moi, elle m’a envoûtée, elle a fait de moi sa prisonnière. J’aime la façon dont parle les gens… J’aime les voix humaines solitaires. C’est ce que j’aime le plus, c’est ma passion. »

Svetlana Alexievitch : « Je suis une « femme-oreille »

Lecture, lectures… [citations]

“Une heure de lecture est le souverain remède contre les dégoûts de la vie. » Montesquieu

 

 

 

 

 

« Quand je pense à tous les livres qu’il me reste à lire, j’ai la certitude d’être encore heureux. » Jules Renard

 

 

 

 

 

« Je n’ai jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé. » Montesquieu

 

Lecture, lectures… [citations]

Lisa Balavoine : « … Et corrigeons ce qui peut être corrigé »

C’est un extrait du très réussi premier roman de Lisa Balavoine, Eparse. Un texte qui parle du passé, mais que j’aime à lire comme une évocation de l’écriture, de ses errances, de ses remords parfois. D’un peu de réécriture, donc.

 

Reprenons au commencement. Au début du commencement. Au début du tout début. Sans effacer. Sans réécrire. Sans oublier. Reprenons les prémices les esquisses les brouillons les ratés et corrigeons ce qui peut être corrigé. Reprenons le temps des silences le temps des absences le temps pour nous pour rebâtir pour recréer pour estomper les traits grossiers qui dénaturent nos pensées. Reprenons reprenons au début reprenons son but divaguons égarons nous nous pouvons bien nous perdre et nous réinventer. Mais d’abord reprenons. Reprenons-nous.

Lisa Balavoine : « … Et corrigeons ce qui peut être corrigé »

« The Star Copy Style » : « les meilleures règles jamais apprises en matière d’écriture »

Au début du vingtième siècle, le Kansas City Star publie ses règles d’écriture et de typographie sous le titre de « The Star Copy Style ». Ernest Hemingway reçoit ce document en entrant comme reporter dans ce journal. Il déclarera ensuite à un journaliste qu’il propose à ses yeux « les meilleures règles [qu’il ait] jamais apprises en matière d’écriture. »

Première de ces recommandations du Star Copy Style — dont on voit déjà à quel point le style d’Hemingway (dont John Irving est loin d’être fan…) est empreint : « Use short sentences. Use short first paragraphs. Use vigorous English. Be positive, not negative. » (Faites des phrases courtes. Rédigez de courts premiers paragraphes. Utilisez un anglais dynamique, un style positif, pas négatif).

A lire aussi : 

John Irving : « Less is more ? Non, less is less ! »

Ernest Hemingway : « Write drunk, edit sober ».

 

 

 

 

« The Star Copy Style » : « les meilleures règles jamais apprises en matière d’écriture »

Lisa Balavoine : « Eparse » qu’on aime, on l’écrit

C’est un livre tout en fragments et en listes, qui lui confèrent une trompeuse légèreté d’apparence. Eparse est un roman façon puzzle, moins jeu de piste que reconstruction, dans les deux sens du terme : reconstruire le parcours d’une femme qui cherche, peut-être, à se reconstruire.

Le lecteur plonge sans méfiance dans Eparse, premier roman de Lisa Balavoine ; l’apparente neutralité de la forme l’entraîne pourtant dans la spirale dessinée par l’auteur, dans ce retour sans complaisance mais non sans plaies, sans cruauté mais non sans crudité,

 

(c’est un peu ridicule, ce mot « crudité », on parle littérature et on fait dans la carotte râpée, mais râpé pour râpé je le garde ce mot de « crudité », c’est bien de la brutalité des sensations dont il est question, alors enchaînons)

 

dans ce livre qui parle de quoi, au fond, sinon d’une banale séparation (mais peut-on se pardonner d’avoir quitté quelqu’un ?), d’un couple qui s’est vu s’est plu s’est aimé s’est perdu…

Encrer, déverser

Pas de quoi en faire une hist… Si, justement. Elle nous en fait un roman, Lisa Balavoine, un roman où il « serait question d’aimer, il serait question de raconter. C’est ce qui se fait de nos jours, raconter. Mettre en mots. Encrer. Déverser. La sueur, la moelle, le sang. Le beau comme le sale. Ce qui brûle là, au-dedans. Le vivant. Des histoires de rien, brodées de petits motifs, ajustées aux entournures, un peu lâches par moments. Des histoires de rien, parce que le beaucoup ce n’est pas mon fort, parce que le plein je le connais mal, parce que je ne connais que le bancal, le boiteux, le casse-gueule, le branlant ».

Entre listes et aphorismes, constats bruts et longues envolées en anaphores, ceci : « Je suis une fille particulièrement décousue ».

Les anaphores, tiens, y en a des paquets, source d’inspiration pour futurs présidents normaux : on a des « j’ai perdu », des « on ne m’avait pas dit », des « je t’aime Mathieu Amalric », des « Je fais ce que je peux », des « il y aura encore », des « nous nous habituons » et bien d’autres qui dessinent à eux seuls les contours de l’histoire, de l’espoir, de la mémoire.

Paquets de listes

Des listes aussi, il y en a des paquets  dont celle-ci, qui énumère, de Trintignant à Di Caprio (Lisa Balavoine ne me connaissait pas au moment où elle rédigeait ce passage) tous les hommes avec qui elle a vécu une histoire d’amour.

Des citations d’auteurs (Duras et Rousseau) et dans les bagages de Lisa Balavoine quelques mots-valises. Celui-ci, pas le moins réussi :

« Rupturlute (n. f.) : rupture brutale, à s’en ôter les mots de la bouche. Exemple : Ce mec m’a encore fait le coup de la rupturlute. Franchement, c’est dur à avaler ».

Bande-son des années 70-80 pour accompagner le tout. Nougaro, France Gall, Simon and Garfunkel. « Bye-bye love / Bye-bye happiness ». La narratrice se raconte, raconte son ex, ses mecs, sa mère, ses enfants… Lisa Balavoine bâtit son roman comme on recommence un château de cartes, ébauchant un nouvelle histoire, « une histoire qui se plante de trajectoire. Un histoire qui ne va pas tout droit ». Et qu’elle conclurait comme ça, Lisa : « Je pourrais sans doute parler de moi ».

Olivier Quelier

 

 

 

Lisa Balavoine : « Eparse » qu’on aime, on l’écrit

Franz Kafka : le livre, entre un « coup de poing sur le crâne » et une « hache »

Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? Pour qu’il nous rende heureux, comme tu l’écris ? Mon Dieu, nous serions tout aussi heureux si nous n’avions pas de livres, et des livres qui nous rendent heureux, nous pourrions à la rigueur en écrire nous-mêmes.

En revanche, nous avons besoin de livres qui agissent sur nous comme un malheur dont nous souffririons beaucoup, comme la mort de quelqu’un que nous aimerions plus que nous-mêmes, comme si nous étions proscrits, condamnés à vivre dans des forêts loin de tous les hommes, comme un suicide — un livre doit être la hache pour la mer gelée en nous. Voilà ce que je crois.

Franz Kafka, Lettre à Oskar Pollak (janvier 1904).

Franz Kafka : le livre, entre un « coup de poing sur le crâne » et une « hache »