Petit guide de lecture de ce livre

Quand on l’ouvre, on découvre dès les premières lignes de                                         Ce livre

qu’il sera composé de cinq parties évoquant,

« de différentes manières,

le sujet global

de l’œuvre dans son ensemble ».

 

Pour le dire autrement, l’essence de                                                                                  Ce livre

est de se demander comment un texte produit du sens et la nature même de ce sens.

Pour le lire autrement, disons que parcourir                                                                   Ce livre

revient à appuyer sur Crtl+u sous Windows et appréhender la méta-littérature

comme on plongerait dans les méta-données.

 

Ça a l’air compliqué, comme ça, d’aborder,                                                                      Ce livre

mais ce n’est pas le cas.

Il est même assez jubilatoire,                                                                                             Ce livre

j’allais dire jouissif.

C’est sans doute parce qu’il contient,                                                                                Ce livre

une bonne dose d’humour et de dérision

 

[Intertitre respectant les sacro-saints préceptes de l’écriture web]

 

Vous le comprenez en lisant                                                                                             Ce texte

qui se veut (s’espère) poreux de                                                                                       Ce livre

que celui-ci requiert une lecture micro-typographique,

qui n’est pas la moindre de ses surprises

ni la plus inaboutie

(si tant est qu’une autre soit inaboutie…)

de ses ambitions

 

Mais de quelle ambition parle-t-on à propos de                                                            Ce livre

signé Guy Bennett, qui a traduit                                                                                     This book

avec Frédéric Forte et déjà auteur,

en 2015, de Poèmes évidents ?

 

Il semble ne parler que de lui-même,                                                                              Ce livre

mais est-ce vraiment le cas ?

Et l’essence même de                                                                                                        Ce livre

en serait-elle livrée, comme écrit/promis,

page 69 ?

 

L’auteur est facétieux,

n’apporte que peu de réponses,

ou pour le dire à nouveau autrement, offre avec                                                          Ce livre

plus de serrures qu’il ne propose de clefs

« théoriques et techniques

de la matière qui le constitue ».

 

Le lecteur n’en a jamais fini avec                                                                                     Ce livre

tant il donne d’épaisseur à la réflexion.

Sans doute parce qu’il tente d’explorer,                                                                         Ce livre

« les limites

et les fins

de l’autoréflexivité, ainsi que sa place,

[…]

dans l’écriture

littéraire

contemporaine.

Olivier Quelier

 

Ce livre, de Guy Bennett, éditions de l’Attente, 2017, 96p. 11€.

Petit guide de lecture de ce livre

Gilles Paris et les vertiges du malaise

C’est l’histoire de trois femmes. L’une très vieille. La deuxième, et la mort. Et une ado, rousse belle et rebelle. C’est l’histoire de trois femmes auxquelles on pourrait en ajouter deux. Agatha (un clin d’œil à Agatha Christie, l’ombre sur ce roman) la fleuriste du continent, et Prudence, l’intendante, « l’ombre des Mortemer ».

Mais ces trois-là, donc. Ces trois femmes du clan Mortemer, la grand-mère, la mère et la petit-fille. Elles qui ont fait, qui font, qui sont l’île.

Si quatrième personnage principal il doit y avoir, ce serait elle, cette île de falaises, de sentiers, de hautes herbes et de bas-morceaux de secrets jamais dévoilés… Ou Glass, la maison quasi minérale, toute de verre, immenses baies vitrées d’un linceul faussement transparent où passent les rayons du soleil mais où les couleurs changent d’un côté l’autre : bleu ecchymose à l’intérieur, bleu d’un ciel mutique à l’extérieur.

Trois femmes

C’est l’histoire de trois femmes, portraiturées avec une finesse retorse par Gilles Paris, qui nous offre cette saga familiale et romanesque après le succès retentissant, partout dans le monde (y compris cinématographique), de L’autobiographie d’une courgette (devenue Une vie de courgette sur grand écran). Finesse retorse, dans ce roman aux phrases courtes, factuelles, simples et bien rythmées, ancrées dans une réalité presque uniforme qui nous saisit plus encore quand tombent les révélations.

Les trois femmes sont Olivia de Mortemer, sa fille Rose et sa petite-fille Marnie. Marnie accompagnerait aussi bien que possible les dernières semaines de sa mère souffrant d’un cancer ; Jane, la fille aveugle de Prudence, serait la meilleure amie de Marnie. Conditionnel de rigueur, temps des mystères toujours tus, des secrets livrés au journal intime destiné au feu, temps des crimes et des accommodements avec sa conscience.

Un temps de rigueur pour ces trois femmes, encore et toujours elles, l’une perdue dans son passé, l’une perdue à jamais, la plus jeune perdue face à la beauté de l’île et aux prometteuses immensités du continent.

Et les hommes ?

Et les hommes dans tout ça ? Les hommes. Dans cette lignée, « ils ont été la disgrâce des Mortemer. » Le grand-père Aristide n’était qu’autorité et violence. Luc, le père de Marnie, amoureux des voitures de sport et des casinos, brûlait sa vie sur le continent. On emploie le temps imparfait… Imparfait pour raconter toute la vérité. Gilles Paris s’en charge avec une force retenue, mais inexorablement salvatrice. « On n’a pas besoin des hommes, dit Marnie. Ils n’apportent que du malheur ».

À l’ado de 14 ans, Gilles Paris prête sa tendresse et sa sensibilité, lui qui sait comme peu le savent donner vie à ces enfants de papier qui ont fait le succès de ses précédents livres, Au pays des kangourous, L’été des lucioles

Ce roman-là porte bien des cicatrices et des blessures. Ce roman-là creuse bien des failles et des falaises dans les cœurs trop sensibles. C’est le prix à payer pour le romancier. Marnie le rappelle : « Les adultes pour moi sont aussi rigides et secs que les bûches entassées dans la remise. Ce n’est que lorsqu’il craque et s’enflamme que ce bois-là m’intéresse. Sinon, c’est juste un tronc et rien d’autre ».

Parce qu’il en paie le prix, Gilles Paris sait créer l’étincelle de récits émouvants et humains. Si humains.

Olivier Quelier

Le vertige des falaises, de Gilles Paris, éditions Plon, 2017, 256 p. 16,90€.

Photo gillesparis.net
Gilles Paris et les vertiges du malaise

Claude Simon, la création « par le cheminement même de l’écriture »

Illustration de Claude Simon pour son roman Orion aveugle en 1970. © Collection particulière

Je ne connais pour ma part d’autres sentiers de la création que ceux ouverts pas à pas, c’est-à-dire mot après mot, par le cheminement même de l’écriture.
Avant que je me mette à tracer des signes sur le papier il n’y a rien, sauf un magma informe de sensations plus ou moins confuses, de souvenirs plus ou moins précis ou accumulés, et un vague — très vague — projet.
C’est seulement en écrivant que quelque chose se produit, dans tous les sens du terme. Ce qu’il y a pour moi de fascinant, c’est que ce quelque chose est toujours infiniment plus riche que ce que je me proposais de faire.
Il semble donc que la feuille blanche et l’écriture jouent un rôle au moins aussi important que mes intentions, comme si la lenteur de l’acte matériel d’écrire était nécessaire pour que les images aient le temps de venir s’amasser. Ou peut-être ai-je besoin de voir les mots, comme épinglés, présents, et dans l’impossibilité de m’échapper ?
Si aucune goutte de sang n’est jamais tombée de la déchirure d’une page où est décrit le corps d’un personnage, si celle où est racontée un incendie n’a jamais brûlé personne, si le mot sang n’est pas du sang, si le mot feu n’est pas le feu, si la description est impuissante à reproduire les choses et dit toujours d’autres objets que les objets que nous percevons autour de nous, les mots possèdent par contre ce prodige de pouvoir se rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars…

Claude Simon, préface d’Orion aveugle, Skira, coll. Les sentiers de la création, 1970.

Claude Simon, la création « par le cheminement même de l’écriture »

Peter Handke et tous ces « pingouins » qui se réfugient dans l’inécriture…

En 2014, Peter Handke s’entretenait avec Alain Veinstein dans l’émission Du jour au lendemain. Quelques propos, d’où est tiré l’extrait ci-dessus, ont été repris par le site Oeuvres Ouvertes. L’intégralité de l’article est à lire ICI.

Peter Handke et tous ces « pingouins » qui se réfugient dans l’inécriture…

Julia Deck, la « vigueur redoublée » des phrases

Le propre de cette rubrique est de présenter, tirées de romans classiques ou contemporains, de longues phrases remarquables par leur style, leur syntaxe, leur construction. L’extrait qui suit fait exception à la règle.

Composée de courtes phrases haletantes, syncopées, comme autant de spasmes et d’assauts, froide évaluation d’un processus sexuel pourtant très chaud, bouillonnant d’envie et de violence à peine retenue, cette scène se démarque du reste du livre de Julia Deck par son écriture et mérite donc d’être partagée ici.

Lèvres sur siennes tremblotantes, agacements, morsures, dévient vers l’oreille, dents attaquent le pavillon, langue contre lobe, mains sous le tee-shirt, chair de poule. Doigts qui pincent, remontent au collet, saisissent la mâchoire, et quelle mâchoire, si délicate, semble taillée dans du cristal. Main sur nuque, immobilisation de la proie, plaquage complet, serrage de près. Voir ce que ça donne en bas, si ça monte, si ça crépite, mesurer sa frappe, viser juste. Fortes turbulences en zone sismique. Descente des flancs, barrage pantalon, obstacle ceinture, doigts fouillant la boucle, érection d’un nouvel obstacle. Obstacle prometteur. Mains sur mains, sous les couches de tissu, pointes dressées, vigueur redoublée de l’obstacle. Pulls jetés à terre, pantalons les rejoignent, chaussures coincent, enlever les chaussures, gestes flous, précipitation contre-productive, chaussures coincent d’autant plus mais on y arrive, on y arrive. Obstacle majestueux contre dentelle blanche. Harponner l’obstacle, l’intromettre. Obstacle frémit, lutte pour sa survie. Mais déroute, retraite, acharnement inutile, ennemi en fuite, victoire trop facile, absence de péril, triomphe sans gloire. Réagir. Ranimer la bataille. Mains partout, doigts agiles, introduits, regain de flamme, on y croit, on y croit. Flanche pareil. Trouver autre chose. Imagination, imagination. À genoux, Élisabeth. Gorge déployée, efficacité retrouvée. Proie respire, se détend, roue libre enfile boulevard, glisse tout seul. Lièvre dans tunnel, écrasé. Se relève, enfoncé. Lièvre se rebiffe. Lasso, lancer, obstacle maîtrisé. Obstacle furieux, rugit, débourse sans compter. Obstacle assoupi.

Viviane Élisabeth Fauville, de Julia Deck, Les éditions de Minuit, 2012.

Julia Deck, la « vigueur redoublée » des phrases