Jacques Roubaud : « Le poète, vois-tu, est comme un ver de terre… »

Les « conseils à un jeune poète » et les arts poétiques constituent des exercices que bien des auteurs pratiquent avec plaisir. Loin du lyrisme de Rainer Maria Rilke, le grand et facétieux Jacques Roubaud (poète, romancier, membre de l’Oulipo) se prête au jeu sous forme de fable. 

 

Le lombric

(Conseils à un jeune poète de douze ans)

Dans la nuit parfumée aux herbes de Provence,
le lombric se réveille et bâille sous le sol,
étirant ses anneaux au sein des mottes molles
il les mâche, digère et fore avec conscience.

il travaille, il laboure en vrai lombric de France
comme, avant lui, ses père et grand-père ; son rôle,
il le connaît. Il meurt. La terre prend l’obole
de son corps. Aérée, elle reprend confiance.

Le poète, vois-tu, est comme un ver de terre
il laboure les mots, qui sont comme un grand champ
où les hommes récoltent les denrées langagières ;

mais la terre s’épuise à l’effort incessant !
sans le poète lombric et l’air qu’il lui apporte
le monde étoufferait sous les paroles mortes.

Jacques Roubaud, Les Animaux de tout le monde.

 

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Jacques Roubaud : « Le poète, vois-tu, est comme un ver de terre… »

Simon Liberati : « Comment s’armaturer sur un souffle ? »

Je l’avoue, je n’ai pas tout saisi des Rameaux noirs, le livre de Simon Liberati. Qu’importe : ce que j’en ai compris m’a touché souvent, souvent ébloui. Et tant pis pour les aigrelets qui ne voient qu’égocentrisme creux dans sa prose.

Simon Liberati est un oiseau sauvage qui se laisse porter par un mince souffle de vie. Dans Les Rameaux noirs, il parle de son père, de l’amour qu’il porte à ce père qui l’a guidé dans son travail littéraire, et de l’inspiration. C’est peu. Aussi, « comment s’armaturer sur un souffle ? » Simon Liberati, deux ans après, revient à ce qui a conduit l’écriture du formidable Eva, un genre entre confession et autobiographie.

On croise dans Les Rameaux noirs Aragon et Breton. Rien d’étonnant, le père de Liberati, filleul d’Aragon, fut surréaliste, auteur d’un roman sulfureux et plein de mystère, Vieux Capitaine.

Somptueuse écriture

Ce que j’aime chez Simon Liberati, envers et contre tout ce que son image peut renvoyer, c’est sa sincérité, ce regard dérisoire qu’il porte sur sa vie, son passé. Qu’il soit le pote-poète de Beigbeder, ait vécu aux crochets de riches et sans doute vieilles mécènes une existence de dandy installé dans l’abus n’est rien en balance de son écriture somptueuse.

Alors bien sûr il y a Damascius le Diadoque, les théories orphiques, Mnémosyne, Rohde et Jean-Jacques Schuhl… chacun ses digressions, chacun ses obsessions. Qu’importe, là encore. Les phrases de Liberati nous emportent — et comme elle sont censées nous amener à la source de l’inspiration, le chemin est tortueux. Mais la marche inspirée, puissante.

Liberati, dans ce livre, se révèle par l’entremise de son père, de l’écriture et donne quelques clés pour mieux comprendre son style — dont cette technique du « nourrissage », qu’il a maintenant abandonnée, mais qui reste intéressante à expérimenter.

« Ouvrir le texte »

L’écrivain explique qu’il s’arrêtait volontairement à des moments où « ça marchait ». Au retour, il relisait, corrigeait, s’interdisait de reprendre le fil. Liberati explique : « La méthode que j’avais découverte chez Proust (…) et qui consiste à ouvrir le texte pour le « nourrir », rajouter à l’intérieur d’importantes et parfois monstrueuses précisions, brisant le rythme pour mieux serrer la vérité, préciser des détails, élargir le papier peint jusqu’à l’horizon, l’océan ou la mémoire, cette méthode du « bourrage » (…) pouvait parfois porter ses fruits. Le livre ralenti par mes efforts me semblait moins facile, plus écrit, plus exact. Je me méfiais de ma pente comme si l’élan n’était que le symptôme d’une euphorie trompeuse, un glissement maniaque, une logorrhée. »

Mais Simon Liberati a évolué : « Depuis, pressé par le temps, j’ai pris de l’assurance, j’ai observé que le premier jet, le discours du premier venu qui se présente sous ma main a un fil moins emmêlé, plus clair et souvent plus intelligible. Je ne parle pas de facilité de lecture, mais de simplicité d’expression. Quand j’écris ce qui m’est dicté, je dis les choses plus franchement, je prends le risque d’être entendu plutôt que jugé favorablement sur mon style ou le raffinement de mes rendus en termes de sensation ».

Olivier Quelier

Simon Liberati, Les rameaux noirs, Stock, 285p. 19,50€.

Simon Liberati : « Comment s’armaturer sur un souffle ? »

John Irving et l’écriture : « Less is more ? Non, less is less ! »

C’est entendu : John Irving n’apprécie pas Ernest Hemingway. Ecrire court, écrire rapide, aller à l’os, à l’essentiel, écrire au plus près de soi-même… Less is more  ?

irvingConneries ! Tout cela fait partie du faux machisme d’Hemingway. Les hommes sont intéressants car ils ne peuvent jamais rien dire de personnel et blablabla… Non, mais quelle stupidité ! C’est une échappatoire, une esquive. Hemingway utilise le moins de mots possible dans ses phrases. Si ça lui chante. Mais pourquoi ? Si vous vouliez courir, est-ce que vous vous attacheriez une jambe à vos fesses et sauteriez à cloche-pied ? Pas moi, j’aimerais avoir deux jambes solides ! Il me semble qu’en affirmant cela, less is more, Hemingway représente l’antithèse des Sophocle, Shakespeare ou de tous ces écrivains du XIXe siècle qui écrivaient sublimement longuement, sublimement lentement, développaient les choses au fil du temps et des pages de telle sorte que vous pouviez, en lisant, voir les choses prendre vie.

Tout le monde parle en sténo chez Hemingway. C’est un langage de secrétariat. C’est, tout simplement, ennuyeux. Less is more ? Non, less is less !

Extrait d’une interview parue dans LIRE. Le texte complet est disponible ICI.

John Irving et l’écriture : « Less is more ? Non, less is less ! »

L’atelier d’écriture ? « Cela n’aide à devenir écrivains que ceux qui y sont déjà prêts »

Leïla Slimani a obtenu le prix Goncourt en 2016 pour son roman Chanson douce, publié chez Gallimard. En 2013, elle participait aux ateliers d’écriture de la NRF. Une expérience enrichissante, qu’elle a évoquée dans un dossier du Monde paru en mars 2017.

Leïla Slimani (lemonde.fr).

Les ateliers d’écriture que Leïla Slimani a suivi à la NRF ont constitué « une expérience riche, mais qui porte ses propres limites ».

« Il ne faut pas y aller pour apprendre vraiment à écrire, explique la romancière. C’est surtout une forme de sociabilité, une façon de sortir de la solitude de l’écriture et de partager ses interrogations. […] Et cela m’a remotivée, je me suis remise à écrire ­pendant la période de l’atelier ».

Cela dit, Leïla Slimani conclut sur une note positive : « Si on aime écrire, les ateliers sont une très bonne chose pour aller vers sa propre écriture. Mais il ne faut pas avoir d’attentes démesurées. Cela n’aide à devenir écrivains que ceux qui y sont déjà prêts. Beaucoup de gens n’y vont que pour le plaisir, et c’est très bien comme ça ».

Après sa participation à l’atelier d’écriture, Leïla Slimani a publié, en 2014,  Dans le jardin de l’ogre, chez Gallimard.

L’atelier d’écriture ? « Cela n’aide à devenir écrivains que ceux qui y sont déjà prêts »

Serge Joncour : la solitude du romancier au moment de lancer un atelier d’écriture

La solitude du romancier animant un atelier d’écriture. Tentant de débuter l’atelier face à un public méfiant, fermé. En l’occurrence, le public a des raisons de s’inquiéter. Le narrateur de L’écrivain national, de Serge Joncour, arrive avec des vêtements maculés de boue, l’air hagard. Un fait divers l’obnubile, le hante, au point que son comportement inquiète les habitants de cette petite ville qui l’accueille pour quelques semaines en résidence d’auteur.

Mais le romancier n’est pas un novice et c’est l’occasion pour lui (pour Serge Joncour ?) de nous livrer quelques-uns de ses petits secrets.

« Au pire je me replie… »

« Face à moi, assis autour des tables en plus, ils étaient une bonne douzaine, je les sentais aussi farouches que des élèves face a un nouveau prof même si, en la circonstance, ils avaient là un auteur totalement décrédibilisé. […]

Alors je fis vite diversion en parlant de ce qu’on allait faire, je réfléchissais tout haut, je ne savais pas quoi leur donner comme exercice, pour chaque nouvel atelier d’écriture j’improvise en fonction de ce que je ressens des personnes présentes, au pire je me replie sur les exercices de base, la prosopopée ou l’écriture d’une histoire à partir de dix mots piochés ou hasard dans le dictionnaire, chacun la sienne.

Ou bien encore on pourrait se lancer dans la séquence narrative alphabétique, ce serait plus simple, oui sans doute qu’on ferait cela, écrire une très longue phrase dont chaque mot commence par une des lettres de l’alphabet prises dans l’ordre. Mais c’est participants-là, je les trouvais curieusement déboussolés, je sentais qu’ils étaient perdus dans mes explications. Dans leurs regards, je devinais même de la défiance, déjà il se méfiais de moi, alors qu’on n’avait encore rien fait. »

L’écrivain national, de Serge Joncour, Flammarion, 2014, 390p. 21€.

A lire aussi :

Serge Joncour : le style, côté cour.

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Laurent Nunez : les incipits explicités en intime majesté

Ah, l’incipit ! Ce fameux incipit qui pique et qui pète et plaque les pupilles du lecteur au lustre de l’impatience (oui, on a les métaphores qu’on peut…). Cette phrase de quatre (« Aujourd’hui maman est morte ») ou quatre cents mots, qui révèle ou recèle, garde sa part d’obscurité quoiqu’il s’écrive ensuite.

Laurent Nunez, dans un ouvrage à l’élégance savante, s’attaque au mystère de certaines premières phrases, plus ou moins célèbres, de la littérature française. Il rappelle que Marcel Proust a mis trois ans pour trouver : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure ». Et Céline a transformé « Ça a commencé comme ça », sur le manuscrit envoyé à l’éditeur en « Ça a débuté comme ça », sur les épreuves destinées à l’imprimeur. « Ceux qui ne voient pas la différence, conclut Nunez, sont des sauvages ».

Prenons le temps, c’est important

Parce qu' »on lit toujours trop vite », Laurent Nunez nous invite à prendre le temps et à étudier chaque incipit mot après mot. Aux paresseux qui prétendent que « poésie et commentaire ne vont pas ensemble », il pose la question : « Est-ce que lire [le texte] vous suffit ? ». Son analyse de Chantre, le plus court poème de la langue française, écrit par Apollinaire, est un concentré de finesse et de talent.

Chantre, c’est ce monostiche sur lequel nul ne s’accorde tant les interprétations sont nombreuses :

Et l’unique cordeau des trompettes marines

La pertinence de l’analyse de Laurent Nunez est bluffante. Chaque mot est étudié, mis à nu. Trop ? Certainement pas. « On ne décode jamais assez, affirme Nunez, et c’est bien pourquoi la littérature existe. Lire, c’est toujours lire entre les lignes. L’interprétation est vitale à l’homo sapiens qui chasse, cueille et pêche depuis toujours, même au sein du langage. Dès lors, il ne faut pas dire que les œuvres littéraires ne s’expliquent pas, mais que c’est par l’explication seule que la littérature existe. »

Prenons encore un peu de temps, c’est passionnant

Nunez le démontre, face aux incipits de Proust, Queneau, Zola, Aragon et bien d’autres. Et démontre que l’on peut encore dire « des choses neuves sur des textes classiques », nous incitant, nous invitant à relire les chefs-d’œuvre. A les relire, vraiment, même s’il mesure avec dérision ce que ses « microlectures ont d’hystérique ».

Ah, les lectures érudites et passionnées de Laurent Nunez ! « Elles croient que chaque phrase est un coffre, dont les clefs seraient forgées par la grammaire, l’étymologie, les figures de rhétorique. Mais elles prouvent surtout qu’un texte littéraire est illisible, parce que personne ne peut réfléchir ainsi sur 200 ou 300 pages. »

Prenons le temps de nous laisser gagner par l’hystérie de lecture de Laurent Nunez.

Olivier Quelier

L’énigme de premières phrasesde Laurent Nunez, Grasset, 198p. 13€.

 

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