Jean Echenoz : « Je réimprime et je recommence »

Dans un entretien récent, Jean Echenoz donne quelques clefs sur sa manière d’écrire et revient sur les « versions successives » de ses textes.

Jean Echenoz.

« J’imprime une version. Puis, si j’ai des choses à modifier, je retape tout à partir du papier. Ce qui fait qu’il y a dans la machine les différentes versions successives. Corriger sur écran donne beaucoup moins de liberté que de reprendre. Même si on a l’impression qu’une phrase est bien, c’est mieux de la recopier pour s’en assurer (…). Et après je réimprime et je recommence.

L’intégralité de l’entretien est à lire ICI.

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Jean Echenoz : « Je réimprime et je recommence »

Despentes : Ecrire ? « C’est pas une thérapie, c’est pas un miracle. Mais c’est une force »

Dans le blog qu’elle tenait naguère, Virginie Despentes est un jour revenu sur un article de Elle à propos de l’écriture, qui affirmait, pour résumer, que trop de gens publiaient. La réponse de Despentes, opposée à cette idée, est une puissante évocation de ce que sont — devraient être — les ateliers d’écriture.

« Que tout le monde écrive, raconte, décrive, que tous ceux que ça tente s’y mettent. C’est une bonne chose d’écrire. Dans son cours sur le roman, Barthes explique que c’est quand l’école devient laïque, obligatoire pour tous, qu’on apprend aux élèves à lire et à écouter, et non plus à écrire et à parler.

Il faut apprendre à écrire, il faut écrire. C’est prendre le pouvoir. Ça ne fait pas de la personne un écrivain, ça ne garantit aucun lecteur, mais c’est un truc à part entière, écrire. Il faut écrire, il faut écrire son livre, au moins un, et puis recommencer, si on a des lecteurs et que ça nous intéresse. Il faut le faire.

Ecrire apprend à lire, aussi, écrire, c’est vraiment la richesse, c’est une force, c’est pas salvateur, c’est pas une thérapie, c’est pas un boulot, c’est pas un miracle. Mais c’est une force, je crois. »

Virginie Despentes

 

Despentes : Ecrire ? « C’est pas une thérapie, c’est pas un miracle. Mais c’est une force »

Emmanuel Venet nous rappelle à ses bons souvenirs

Avec J’aurai tant aimé, Emmanuel Venet propose, chez Jean-Claude Lattès, un « inventaire de nos joies minuscules ». Un régal de finesse, d’élégance et de douce complicité.

D’abord, noter la conjugaison : ni passé composé ni plus-que-parfait. Apprécier surtout la nuance : non pas le conditionnel passé (j’aurais aimé) mais le futur antérieur : j’aurai aimé. Ce temps-là, employé seul, pour exprimer une supposition relative à un fait passé.

De fait, comprendre la subtilité de ce choix : à la lecture, difficile de déduire le « déjà fait » du « fait depuis » et du « encore à faire ». Ce qui participe, aussi, du charme de ce petit livre.

Ensuite, repérer le message du bandeau : « inventaire de nos joies minuscules », qui sonne joyeux et quasi delermien, doucettement, douillettement prometteur

Puis, bien sûr, vérifier la filiation, affirmée, assumée avec le Je me souviens de Georges Perec et donc avec I remember, de Joe Brainard.

En venir au texte, avec légèreté, sans cette pression du page à page. Sautiller, papillonner, passer, revenir, s’attarder et découvrir un auteur attachant, au phrasé élégant et calme. Un auteur qui s’attarde moins sur la nostalgie (« J’aurai tant aimé le bleu pâle des Renault 4L, dans les années soixante ») que sur la nature, les végétaux et les animaux : « J’aurai tant aimé le vol en V des oies sauvages ».

La douceur des choses

Esprit raffiné, Emmanuel Venet partage avec son lecteur ses émois et ses souvenirs culturels : « J’aurai tant aimé retrouver dans toute sa subtilité une sensation complexe entre les mots de Ponge, Gracq ou Michaux ». Mais il n’oublie pas, humour et blagounette, de le faire rire, ou sourire : « J’aurai tant aimé le pistou, que j’ai longtemps cru diurétique (pisse-tout) ».

Et, qui me touche de près, bien sûr, Venet lance de brèves et justes déclarations d’amour à la langue française : « J’aurai tant aimé les verbes de marine, drosser, amurer, empanner, lofer, dessaler, engouffrer… » ; « J’aurai tant aimé les zeugmes et en truffer mes écrits » ; « J’aurai tant aimé les mots rares et précieux, faucarder, « janissaire, capricant. »

Emmanuel Venet sait goûter à la douceur des choses, rêverie en hamac et pause en terrasse. Surtout, il sait partager ses « joies minuscules » et les rendre non pas universelles, mais touchantes et si personnelles. Le genre de petites phrases qui fait d’un livre un ami pour la vie, juste là en cas de besoin : ralentir le rythme du monde, retrouver quelques instants doux, se retrouver. J’aurai tant aimé est un livre précieux, à l’inépuisable beauté dans laquelle il ne faut pas hésiter à replonger, et replonger encore.

Olivier Quelier

Emmanuel Venet, J’aurai tant aimé, JC Lattès, 160p. 14€.

 

Emmanuel Venet nous rappelle à ses bons souvenirs

Denis Grozdanovitch : prendre Emile Littré aux mots

C’est un ouvrage au format poche modeste et incontournable pour tous les amateurs de mots. Essentiel parce que dispensable, Le petit Grozda tient du livre de chevet. Pas une somme ni un pensum. Non. Denis Grozdanovitch, alerte champion de tennis à la retraite, écrivain depuis une quinzaine d’années, préfère le partage léger à l’érudition lourde.

Philippe Delerm ne s’y est pas trompé, qui l’a accueilli dans sa collection Le goût des mots qu’il dirige chez Points : « Je ne crois pas exagérer en affirmant que Denis Grozdanovitch est, plus qu’un passeur, une passerelle à lui tout seul, un esprit malicieux et subtil (…). Dans ce Petit Grozda, il y a l’idée que l’humour le plus vivant, le plus actuel prend toute sa fraîcheur en s’élançant sur la connaissance du passé. »

Exercice d’admiration

Avec cet ouvrage riche d’invention, d’humour, de citations et d’anecdotes, Denis Grozdanovitch signe un bel exercice d’admiration envers Emile Littré.

Dans son introduction, il raconte les origines de sa marotte, la collection des mots rares, piochés au fil des ans dans le fameux dictionnaire.

Cette passion prend tout son sens quand elle est partagée et permet à chacun — « Gros-jean béatement Hugolâtre, trainsporter tristement soupe-tout-seul, Orinthophile un peu Niaisot, Lundi ardent Observantin, Roger-bontemps inconsciemment Souffre-bonheur, Scapin horriblement singeur, Bureaumane-Lucubrateur, Bébé-Lunicole, Paumier-Bricoleur tourné écrivassier… ».

A chacun d’apprécier la pleine saveur de mots qui ne demandent qu’à retrouver le goût du jour.

Olivier Quelier.

Voici une petite sélection de dix mots, en lien avec la langue et son usage.

Atticisme : délicatesse de goût et de langage.

Battologie : répétition oiseuse et fastidieuse des mêmes pensées dans les mêmes termes.

Cacographie : orthographe vicieuse.

Datisme : manière de parler ennuyeuse dans laquelle on entasse plusieurs synonymes pour exprimer la même chose.

Jeannotisme : vice de langage qui vise à établir entre les mots des relations qui ne peuvent raisonnablement subsister, et cela par des hyperbates (ex. : Je viens chercher du bouillon pour ma mère qui est malade dans un petit pot).

Métromanie : manie de faire des vers.

Okygraphie : manière d’écrire extrêmement rapide.

Schibbboleth : langage ou manières qui appartiennent à des groupes exclusifs, qui désignent ceux qui en sont et excluent ceux qui n’en sont pas.

Stampomanie : manie de se faire éditer.

Zoïle : mauvais critique.

Le petit Grozda – Les merveilles oubliées du Littré, de Denis Grozdanovitch. Points, « Le goût des mots », 7, 40€.

Denis Grozdanovitch : prendre Emile Littré aux mots

Philippe Jaenada et la femme en robe longue rouge

Un journaliste demande à Philippe Jaenada de se plier à un exercice que la romancière Alice Ferney a coutume de donner en atelier d’écriture : « Une femme en robe longue rouge apparut dans l’encadrement de la porte. Ecrivez la suite. »

Voici la réponse de Philippe Jaenada :

« Une balle la frappa en pleine poitrine, dans le sternum. » Mais j’aurais pu aussi bien répondre : « Les lumières de la pièce s’allumèrent, tous ses anciens amants étaient là » ou « Abdul écarquilla des yeux incrédules » ou « Le petit Vénusien se métamorphosa aussitôt en grille-pain ». Mais justement, ce n’est pas comme ça dans la vie, une seule chose se passe quand la femme en robe rouge apparaît dans l’encadrement de la porte.

Et ne comptez pas sur Philippe Jaenada pour vous donner quelque consigne de rédaction… A ma question sur son envie d’animer des ateliers d’écriture, la réponse avait fusé : « Jamais, Olivier ! Est-ce qu’on anime des ateliers d’amour, par exemple ? »

Philippe Jaenada. P.-E. Rastouin pour L’Express (capture d’écran).

L’intégralité de la rencontre entre Alice Ferney et Philippe Jaenada est à lire ICI.

Philippe Jaenada et la femme en robe longue rouge