Jacques Roubaud : « Le poète, vois-tu, est comme un ver de terre… »

Les « conseils à un jeune poète » et les arts poétiques constituent des exercices que bien des auteurs pratiquent avec plaisir. Loin du lyrisme de Rainer Maria Rilke, le grand et facétieux Jacques Roubaud (poète, romancier, membre de l’Oulipo) se prête au jeu sous forme de fable. 

 

Le lombric

(Conseils à un jeune poète de douze ans)

Dans la nuit parfumée aux herbes de Provence,
le lombric se réveille et bâille sous le sol,
étirant ses anneaux au sein des mottes molles
il les mâche, digère et fore avec conscience.

il travaille, il laboure en vrai lombric de France
comme, avant lui, ses père et grand-père ; son rôle,
il le connaît. Il meurt. La terre prend l’obole
de son corps. Aérée, elle reprend confiance.

Le poète, vois-tu, est comme un ver de terre
il laboure les mots, qui sont comme un grand champ
où les hommes récoltent les denrées langagières ;

mais la terre s’épuise à l’effort incessant !
sans le poète lombric et l’air qu’il lui apporte
le monde étoufferait sous les paroles mortes.

Jacques Roubaud, Les Animaux de tout le monde.

 

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Jacques Roubaud : « Le poète, vois-tu, est comme un ver de terre… »

Laurent Nunez : les incipits explicités en intime majesté

Ah, l’incipit ! Ce fameux incipit qui pique et qui pète et plaque les pupilles du lecteur au lustre de l’impatience (oui, on a les métaphores qu’on peut…). Cette phrase de quatre (« Aujourd’hui maman est morte ») ou quatre cents mots, qui révèle ou recèle, garde sa part d’obscurité quoiqu’il s’écrive ensuite.

Laurent Nunez, dans un ouvrage à l’élégance savante, s’attaque au mystère de certaines premières phrases, plus ou moins célèbres, de la littérature française. Il rappelle que Marcel Proust a mis trois ans pour trouver : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure ». Et Céline a transformé « Ça a commencé comme ça », sur le manuscrit envoyé à l’éditeur en « Ça a débuté comme ça », sur les épreuves destinées à l’imprimeur. « Ceux qui ne voient pas la différence, conclut Nunez, sont des sauvages ».

Prenons le temps, c’est important

Parce qu' »on lit toujours trop vite », Laurent Nunez nous invite à prendre le temps et à étudier chaque incipit mot après mot. Aux paresseux qui prétendent que « poésie et commentaire ne vont pas ensemble », il pose la question : « Est-ce que lire [le texte] vous suffit ? ». Son analyse de Chantre, le plus court poème de la langue française, écrit par Apollinaire, est un concentré de finesse et de talent.

Chantre, c’est ce monostiche sur lequel nul ne s’accorde tant les interprétations sont nombreuses :

Et l’unique cordeau des trompettes marines

La pertinence de l’analyse de Laurent Nunez est bluffante. Chaque mot est étudié, mis à nu. Trop ? Certainement pas. « On ne décode jamais assez, affirme Nunez, et c’est bien pourquoi la littérature existe. Lire, c’est toujours lire entre les lignes. L’interprétation est vitale à l’homo sapiens qui chasse, cueille et pêche depuis toujours, même au sein du langage. Dès lors, il ne faut pas dire que les œuvres littéraires ne s’expliquent pas, mais que c’est par l’explication seule que la littérature existe. »

Prenons encore un peu de temps, c’est passionnant

Nunez le démontre, face aux incipits de Proust, Queneau, Zola, Aragon et bien d’autres. Et démontre que l’on peut encore dire « des choses neuves sur des textes classiques », nous incitant, nous invitant à relire les chefs-d’œuvre. A les relire, vraiment, même s’il mesure avec dérision ce que ses « microlectures ont d’hystérique ».

Ah, les lectures érudites et passionnées de Laurent Nunez ! « Elles croient que chaque phrase est un coffre, dont les clefs seraient forgées par la grammaire, l’étymologie, les figures de rhétorique. Mais elles prouvent surtout qu’un texte littéraire est illisible, parce que personne ne peut réfléchir ainsi sur 200 ou 300 pages. »

Prenons le temps de nous laisser gagner par l’hystérie de lecture de Laurent Nunez.

Olivier Quelier

L’énigme de premières phrasesde Laurent Nunez, Grasset, 198p. 13€.

 

Laurent Nunez : les incipits explicités en intime majesté

Le désordre amoureux : un Chiflet des lettres

Jean-Loup Chiflet déclare sa flamme à la langue française dans un dictionnaire amoureux de plus de 700 pages. Un livre foutraque mais au plaisir communicatif.

Il y manque sans doute un peu d’ordre et de rigueur. De ce qui fait la différence entre le dictionnaire, fût-il amoureux, et le fourre-tout sympathique et subjectif.

Dans son ouvrage, Jean-Loup Chiflet ne cesse de déclarer sa flamme à la langue française. Au risque de s’y brûler parfois. Certaines listes, certains jeux de mots circulent tellement sur Internet que le sel s’en est évaporé. D’autres listes, elles, perdent de leur intérêt tant elles s’étalent sur des pages et des pages : dix sur les nouveaux mots de la Révolution ; vingt-cinq sur les nuances entre mots, alors que l’anecdote placée en exergue les vaut toutes !

Mais passons. Le dictionnaire amoureux de la langue française de Chiflet est riche de plus de 730 pages. C’est dire que ce passionné des mots a l’espace pour se faire plaisir et offrir aux lecteurs ses souvenirs, ses amours et ses anecdotes.

Fleurs de rhétorique

On s’amusera avec les aptonymes — ces noms qui correspondent à la profession de ceux qui les portent : docteur Bargeot, psychiatre ; Paul Amen, prêtre. On se cultivera en découvrant les gentilés (les noms des habitants de communes). On se posera des questions essentielles : d’où vient le mot alphabet ? Quelle différence entre un auteur et un écrivain ? On se délectera d’expressions régionales ; on « montera sur son poironnier », rouge de colère, face au politiquement correct ; on révisera les figures de style, rebaptisées « fleurs de rhétorique », dont la présentation, forcément incomplète, est bien replacée dans le fil de l’histoire de la langue française.

L’autre intérêt de ce dictionnaire personnel et partageur réside dans le panthéon des serviteurs de la langue, que Chiflet ouvre à Balzac, Baudelaire, La Fontaine, Hugo, Racine, Camus, Flaubert, Aragon… Sa passion du français éclate avec talent et générosité. On aime ce dico comme Chiflet aime la langue française : autant « pour ses trésors que pour ses insuffisances et ses défauts ».

Olivier Quelier

Dictionnaire amoureux de la langue française, de Jean-Loup Chiflet, Plon.

Le désordre amoureux : un Chiflet des lettres

Avec Gotainer, les mots font du chahut !

Les mots font du chahut, chante Richard Gotainer. Une chanson extraite du spectacle musical La Goutte au Pépère, à l’Alhambra de Paris en 2004.

Le tohu-bohu des mots, hue !

Asticot, ouistiti
Chalumeau, zigouigoui
Bigoudi, artichaut
Les mots sont rigolos

Pistache et cacahuète
Saucisse, rutabaga
Pour se fendre la binette
Des mots marrants, y’en a

Le mot cacatoès
De par son allégresse
Lorsqu’il est bien placé
Tue la morosité

Pissenlit, pipistrelle
Ou cucurbitacée
On en trouve à la pelle
Des mots qui font poiler

Capuche
Râteau
Mouillette
Berlue
Merlan
Fouchtra
Cageot
Purin
Burette
Poireaux
Bigleux
Nougat

La pâte de Jujube
À son simple énoncé
Limite ça fout les flubes
À quel point t’es plié

Tam-tam, tohu-bohu
Plumeau, barbe à papa
Pouët pouët, turlututu
Calypso, charabia

Caribou, pétaudière
Robinet, salami
Pour se fendre la caf’tière
Un mot souvent suffit

Abscons, sucette, cache-col
Tartine, suppositoire
Y’a des choses de haut vol
Pour s’allumer la poire

toupie, cachou, bidule
Sémaphore, testicule
Les mots, venez mes beaux
Gondoler mes boyaux

Bigorneau, patchouli
Ragoût, talus, grumeau
Quolibet, cagibi
Manganèse, mikado

Kangourou, cacatois
Sushi, Titicaca
Ils viennent du monde entier
Les mots nous chatouiller

Pipeau, cabas, virole
Cornichon, roubignolles
Tutu, papou, gigot
Tatami, cacao

Bar- tabac, clafoutis
Tabou, zoulou, boubou
Rotoplo, riquiqui
Cha cha cha, roudoudou

Cornemuse, pédoncule
Bougie, nichon, gourdin
Abyssal, tentacule
Biglotron, marloupin

Capsule, bidon, béret
Bagnole, pistou, pétard
Lippu, baigneur, plumet
Crépu, cocon, plumard

Quetche, beurre, flux, taxe
Blâme, grue, poule, bloc
Miche, cul, broc, max
Tige, bulle, toque
Bouse
Flaque, bugne, flou, nase
Muse, baie, touffe, pique
Boule, plume, base
Tome, putch, lard, bique

Tu lâches du chiwawa
C’est la crise assurée
T’envoie chipolata
T’es sûr des retombées

Les Mots Font Du Chahut
Ils aiment se bousculer
Quand ça balance velue
C’est du poil à gratter

Babouche
Rabot
Cuvette
Lubie
Barlu
Choux fleur
Bignole
Tango
Braguette
bidet
Citrouille
Gicleur
Les mots c’est du bonheur

A écouter aussi : 

Des mots d’occasion pas chers avec La Rue Ketanou.

Quand Pierre Perret chantait la réforme de l’orthographe.

Avec Gotainer, les mots font du chahut !

Sophie Carquain : « Les objets bavards », ces chatouilleurs d’enfance

En préparant un atelier d’écriture, je retombe sur cet article. Retrouve le livre. Ni l’un ni l’autre n’ont vieilli. Je me dis qu’en ce début de vacances, il serait bon de replonger dans les archives et de remettre au jour quelques textes originaux et sympathiques. Voici donc les Objets bavards, de Sophie Carquain.

Ô toi chaussette orpheline, abandonnée, oubliée, qui trop souvent termine ta misérable existence en cirant les pompes des autres ;

Toi, cravate amie des hommes, attribut de leur pouvoir et de leur servitude sociale, dont on ne louera jamais assez le pouvoir hautement érotique ;

Et toi, lacet qui craque au pire des moments, toi, pauvre être falot qui ne te mets à exister qu’à la seconde précise où tu meurs ;

Infâme rond de serviette, pire définition de l’enfance ;

Et vous, poupées gigognes qui, derrière votre apparente placidité, permettez aux fillettes d’évaluer avec précision leur identité, leur singularité d’enfant…

Vous, tickets perdus, « queue de Mickey » du manège, malabars roses… objets inanimés, avez-vous donc une âme ? Non, répond Sophie Carquain : « Quelle aubaine ! On peut alors allègrement leur prêter la nôtre, nos peines et nos délices, nos joies et nos souffrances (…) Les objets jalonnent les précieux moments de notre vie. Ils sont porteurs de nos émotions et de nos doutes. Ce sont des porte-pyjamas dans lesquels nous fourrons nos angoisses, nos désespoirs, nos coups de gueule et nos fantasmes ».

L’infini à portée de rongeur

Sophie Carquain signe aux éditions du Rocher un ouvrage subtil et très malin : Les objets bavards, de la Barbie au caméscope. Un ouvrage dans lequel on aime baguenauder en terre d’enfance, passer du K-way bleu 100% synthétique, souvenir de vacances pluvieuses, au magazine de salle d’attente, qui n’a rien à voir avec celui du salon de coiffure et permet d’apprécier le niveau d’anxiété au rythme du feuilletage.

Le regard décalé de Sophie Carquain et sa grande finesse d’observation nous rapprochent davantage de l’essai sociologique que de la futile chronique d’hebdomadaire féminin.

Il faut oser sous-titrer le chapitre consacré à la roue du hamster « l’infini à portée de rongeur » ; ou, mieux encore, débattre « de l’autoprotection à la phobie de l’autre » à propos du parasol. Toujours avec humour et légèreté.

On peut lire ces textes dans un sage ordre alphabétique ou symboliquement « cliquer », dans chacun d’entre eux, sur les mots en gras qui dévident, du camping-car au rocking-chair et du rocking-chair au kangourou, « le chapelet de nos souvenirs ».

Les objets bavards, de Sophie Carquain, éditions du Rocher. 174p. 14, 50€.

Sophie Carquain : « Les objets bavards », ces chatouilleurs d’enfance

Claude Simon, la création « par le cheminement même de l’écriture »

Illustration de Claude Simon pour son roman Orion aveugle en 1970. © Collection particulière

Je ne connais pour ma part d’autres sentiers de la création que ceux ouverts pas à pas, c’est-à-dire mot après mot, par le cheminement même de l’écriture.
Avant que je me mette à tracer des signes sur le papier il n’y a rien, sauf un magma informe de sensations plus ou moins confuses, de souvenirs plus ou moins précis ou accumulés, et un vague — très vague — projet.
C’est seulement en écrivant que quelque chose se produit, dans tous les sens du terme. Ce qu’il y a pour moi de fascinant, c’est que ce quelque chose est toujours infiniment plus riche que ce que je me proposais de faire.
Il semble donc que la feuille blanche et l’écriture jouent un rôle au moins aussi important que mes intentions, comme si la lenteur de l’acte matériel d’écrire était nécessaire pour que les images aient le temps de venir s’amasser. Ou peut-être ai-je besoin de voir les mots, comme épinglés, présents, et dans l’impossibilité de m’échapper ?
Si aucune goutte de sang n’est jamais tombée de la déchirure d’une page où est décrit le corps d’un personnage, si celle où est racontée un incendie n’a jamais brûlé personne, si le mot sang n’est pas du sang, si le mot feu n’est pas le feu, si la description est impuissante à reproduire les choses et dit toujours d’autres objets que les objets que nous percevons autour de nous, les mots possèdent par contre ce prodige de pouvoir se rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars…

Claude Simon, préface d’Orion aveugle, Skira, coll. Les sentiers de la création, 1970.

Claude Simon, la création « par le cheminement même de l’écriture »

Julia Deck, la « vigueur redoublée » des phrases

Le propre de cette rubrique est de présenter, tirées de romans classiques ou contemporains, de longues phrases remarquables par leur style, leur syntaxe, leur construction. L’extrait qui suit fait exception à la règle.

Composée de courtes phrases haletantes, syncopées, comme autant de spasmes et d’assauts, froide évaluation d’un processus sexuel pourtant très chaud, bouillonnant d’envie et de violence à peine retenue, cette scène se démarque du reste du livre de Julia Deck par son écriture et mérite donc d’être partagée ici.

Lèvres sur siennes tremblotantes, agacements, morsures, dévient vers l’oreille, dents attaquent le pavillon, langue contre lobe, mains sous le tee-shirt, chair de poule. Doigts qui pincent, remontent au collet, saisissent la mâchoire, et quelle mâchoire, si délicate, semble taillée dans du cristal. Main sur nuque, immobilisation de la proie, plaquage complet, serrage de près. Voir ce que ça donne en bas, si ça monte, si ça crépite, mesurer sa frappe, viser juste. Fortes turbulences en zone sismique. Descente des flancs, barrage pantalon, obstacle ceinture, doigts fouillant la boucle, érection d’un nouvel obstacle. Obstacle prometteur. Mains sur mains, sous les couches de tissu, pointes dressées, vigueur redoublée de l’obstacle. Pulls jetés à terre, pantalons les rejoignent, chaussures coincent, enlever les chaussures, gestes flous, précipitation contre-productive, chaussures coincent d’autant plus mais on y arrive, on y arrive. Obstacle majestueux contre dentelle blanche. Harponner l’obstacle, l’intromettre. Obstacle frémit, lutte pour sa survie. Mais déroute, retraite, acharnement inutile, ennemi en fuite, victoire trop facile, absence de péril, triomphe sans gloire. Réagir. Ranimer la bataille. Mains partout, doigts agiles, introduits, regain de flamme, on y croit, on y croit. Flanche pareil. Trouver autre chose. Imagination, imagination. À genoux, Élisabeth. Gorge déployée, efficacité retrouvée. Proie respire, se détend, roue libre enfile boulevard, glisse tout seul. Lièvre dans tunnel, écrasé. Se relève, enfoncé. Lièvre se rebiffe. Lasso, lancer, obstacle maîtrisé. Obstacle furieux, rugit, débourse sans compter. Obstacle assoupi.

Viviane Élisabeth Fauville, de Julia Deck, Les éditions de Minuit, 2012.

Julia Deck, la « vigueur redoublée » des phrases