Jean Tardieu : « Il faut se méfier des mots… »

Les mots de tous les jours

Il faut se méfier des mots. Ils sont toujours trop beaux, trop rutilants et leur rythme vous entraîne, prêt à vous faire prendre un murmure pour une pensée.

Il faut tirer sur le mors sans cesse, de peur que ces trop bouillants coursiers ne s’emballent.

J’ai longtemps cherché les mots les plus simples, les plus usés, même les plus plats. Mais ce n’est pas encore cela : c’est leur juste assemblage qui compte.

Quiconque saurait le secret usage des mots de tous les jours aurait un pouvoir illimité — et il ferait peur.

Pages d’écriture (« La part de l’ombre »), 1967.

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A lire aussi :

Les outils d’artisan de Jean Tardieu.

Jean Tardieu : « Il faut se méfier des mots… »

Gainsbourg, zig zinzin du Z

Une chanson, de Gainsbourg à Birkin.
Une chanson de Serge à Jane.
Découverte lors d’un début d’atelier d’écriture, en plein jeu de tautogramme.
Le tautogramme, vous savez, cette allitération un peu spéciale, ce texte dont chaque mot commence par la même lettre.
Un exemple ? « Monsieur Muscle masse Miss Monde ».
Bref.
Un participant m’a parlé de cet Exercice en forme de Z imaginé par Serge Gainsbourg, que je partage ici.

Exercice en forme de Z

imgresZazie
A sa visite au zoo
Zazie suçant son zan
S’amusait d’un vers luisant
D’isidore Isou
Quand zut ! Un vent blizzard
Fusant de son falzar
Voici zigzaguant dans les airs
Zazie et son Blazer

L’oiseau
Des îles est pris au zoom
Par un paparazzi
Zigouilleur visionnaire
De scherzi de Mozart
Drôle de zigoto
Zieuteur du genre blasé
Mateur de photos osées
Zazie
Sur les vents alizés
S’éclate dans l’azur
Aussi légère que bulle d’Alka Selzer
Elle visionne le zoo
Survolant chimpanzés
Gazelles lézards zébus buses et grizzlis d’Asie

L’oiseau
Des îles est pris au zoom
Par l’autre zèbre, bonne zigue
Zazie le fusillant d’un bisou
Lui fait voir son bazar
Son zip et son Zippo
Fendu de jusqu’à Zo

A lire (et écouter) aussi, de Gainsbourg…

Le cadavre exquis, hommage au jeu des surréalistes.

En relisant ta lettre, hommage à la justesse de la langue française.

 

Gainsbourg, zig zinzin du Z

Projet verbal

Pour les amoureux du français, les chasseurs d’anacoluthes, les férus de dictée, les obsédés de la syntaxe, les dubitatifs du participe passé, les frileux du français, les frivoles de la subtilité, les anorexiques du lexique, les désaxés de la syntaxe, les chaperons (pas toujours rouges) de la gram’maire, les erratiques de la sémantique

pour les collégiens que « tout » énerve (surtout devant un adjectif féminin) les lycéens lainfa… limphat… oui lymphatiques, les écoliers que colle la conjugaison

pour les barons du barbarisme, les toqués du solécisme, les plombés du pléonasme, pour les cinglés de la synecdoque, les assommants de l’assonance, les aliénés de l’allitération, l’illuminé de l’itération (oui, il est le seul)

pour les sensés qui raisonnent et ceux qui sont censés résonner

pour le roi des gros malins avec son succédé-que-même-au-pluriel-on-l’accorde-jamais

pour les accordés sur la concordance des temps, les résistants d’autant plus sur-les-dents que c’est d’au temps pour eux

pour les traqueux du quoique, les belliqueux du bien que

pour les fatiguants qui ne prennent pas de gants avec les adjectifs verbals et les verts de rage parce que bal ça fait beau au pluriel

pour les angoissés de l’antonyme, horrifiés de l’homonyme, pantelants du paronyme et circonspects du synonyme

les affligés de la négation, les négligés de l’affirmation

les ornithorynques (?) zélés de l’orthotypographie ; les diprodotons préhistoriques (on n’en croise plus guère) de l’anantapodoton-à-répéter-dix-fois-sans-fourcher

les autodidactes les dictateurs les autodictateurs de la didactique

les aliénés de l’allitération (encore eux), les consignés à la consonance

les intoxiqués les toxicos les lexicaux les ex æquo des quiz verbaux

les affûtés les moins futés, les passionnés, les agités du vocable, les têtes de linotte de la litote, les éphémères amis de l’euphémisme

les velléitaires, les volontaires, et même le Voltaire

qui mène son Projet

Olivier Quelier

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Projet verbal

Des mots d’occasion pas chers avec « La Rue Ketanou »

Retrouvé un peu par hasard cette chanson déjà ancienne – une quinzaine d’années – de La Rue Ketanou. Parce que les mots sont faits pour être chantés. Parce que les mots de tous les jours méritent d’être mis au grand jour. Et parce qu’il n’y a pas de petits mots, qu’ils soient d’occasion ou de collection.

Approchez, approchez Mesdames et Messieurs
Car aujourd’hui grande vente aux enchères
Dans quelques instants mes deux jeunes apprentis saltimbanques
Vont vous présentationner des … mots

{Refrain}
Un mot pour tous, tous pour un mot
Un mot pour tous, tous pour un mot

Des gros mots pour les grossistes
Des maux de tête pour les charlatans
Des jeux de mots pour les artistes
Des mots d’amour pour les amants
Des mots à mots pour les copieurs
Des mots pour mots pour les cafteurs
Des mots savants pour les emmerdeurs
Des mobylettes pour les voleurs

Aujourd’hui grande vente aux enchères
On achète des mots d’occasion

Des mots à la page et pas chers
Et puis des mots de collection

{au refrain}

Des morues pour les poissonniers
Et des mochetés pour les pas bien beaux
Des mots perdus pour les paumés
Des mots en l’air pour les oiseaux
Des mots de passe pour les méfiants
Et des mots clés pour les prisonniers
Des mots pour rire pour les enfants
Des mots tabous pour l’taboulé

{au refrain}

Des mots croisés pour les retraités
Et des petits mots pour les béguins
Des mots d’ordre pour les ordonnés
Des mots fléchés pour les Indiens
Des momies pour les pyramides
Des demi-mots pour les demi-portions
Des mots courants pour les rapides
Et le mot de la fin pour la chanson

Des mots d’occasion pas chers avec « La Rue Ketanou »

San-Antonio et le français : « Casser la croûte des traditions »

v-24967« Les gens n’osent plus faire de calembours et ils ont tort. Faut pas avoir peur de jouer avec sa langue maternelle. La langue est un matériau. On doit l’éprouver. Casser la croûte des traditions.

C’est pas bientôt fini ces simagrées ? ça va continuer encore longtemps ce sacerdoce à la couille ? Ils portent leur littérature comme un ostensoir, avec ostentation. Sans y enlever une virgule, never ! Qu’ils auraient tellement la trouille de l’abîmer, tu penses ! Qu’ils la veulent bien immobile, comme le phare à la pointe du Raz.

Attention aux néologismes, impropriétés, traficoteries pernicieuses. Ici langue française ! Bandes d’ocs ! Miséreux de la phrase ! Naufrageurs de la pensée !

Mes jeux de mots ? Vous les regretterez au moment de la mise en caisse ! Vous pigerez alors que ce n’est pas avec Proust que vous aurez fait le petit voyage, mais avec des calembouriens chevronnés.

San-Antonio, in Réflexions poivrées sur la jactance (Fleuve Noir).

A lire aussi : « Verbaillons à qui mieux…« 

San-Antonio et le français : « Casser la croûte des traditions »

Poésie : Philippe Mac Leod, le vif, le pur… le silencieux

Philippe Mac Leod est un taiseux, un poète du silence. Nous en discutons dans le TGV qui nous ramène, ainsi qu’une flopée d’auteurs, des Journées du livre et du vin de Saumur. Mac Leod y a obtenu le prix Omar Khayyam 2014 (ouvrage exaltant l’ivresse poétique) pour son ouvrage Le Vif, le Pur, publié aux éditions du Passeur. Il est reparti, un peu gauche, les bras chargés de cadeaux encombrants.

1619592_816928968335735_4034351669165828061_nLe prix ni les cadeaux ne l’ont consolé de la journée : Philippe Mac Leod n’est pas homme de salon, quel qu’il soit, et le spectacle des auteurs assis derrière une table à attendre le visiteur, le lecteur, l’acheteur – quand on est poète… – lui laisse un goût d’amertume, loin de ses montagnes de calme et de méditation.

Philippe Mac Leod est un poète du silence. Il le dit, le répète : il est très peu connecté. Un téléphone portable pour le travail saisonnier et précaire qui ne le distrait guère de son œuvre, une adresse mail pour envoyer ses textes et échanger avec quelques interlocuteurs.

Pour le reste, rien du monde moderne ne le concerne : chez lui, dans les Pyrénées, ni téléviseur, ni radio, ni source de musique. Une modeste voiture pour pouvoir assurer son boulot alimentaire. Pas de femme ni d’enfant. Pas d’animal de compagnie…

Mysticisme

Rien qui puisse détourner Philippe Mac Leod du silence, de sa quête de contemplation, de mysticisme même : « Les pages que rassemble ce recueil en appellent à la clarté de la vie qui parfois se laisse surprendre dans l’éblouissement de sa nudité, son intensité, ses vertiges, tout ce qui en elle nous échappe, nous plongeant dans le plus grand désarroi et le plus grand bonheur ».

Le Vif, le Pur, sous-titré Poèmes pour un visage, est un recueil qui traque cette transparence au cœur même de son expérience de vie. Mac Leod livre une soixantaine de textes au langage profond, qui tirent leur limpidité de la nature, des paysages :

« Tout nous vient, tout nous est rendu

Avec le ciel vivant, le ciel de septembre ».

Dans la poésie de Mac Leod, les mots comme les hommes sont perdus, ballottés, ne cherchant qu’à rejoindre « la vie dans son ignorance ».

« Nous sommes parvenus jusque dans l’octobre qui dénoue les chemins ».

Peu à peu, le poème se dessine et les mots, encore déboussolés, « voudraient rendre à la parole ce pouvoir incomparable, non plus de nommer, de capter, de saisir, mais d’être elle-même le cœur battant du mystère ».

Ni ascète, ni esthète

Ce soir, Philippe Mac Leod ne peut revoir ses chères montagnes. Trop de trajet encore, il doit passer une nuit à Paris, près de Montparnasse, et partir à la première heure pour pointer sans retard au travail des hommes communs.

Un jour, m’explique-t-il de sa voix douce et posée, – ni ascète ni esthète, libre poète hors du temps – son regard clair protégé de fines lunettes me fixant autant qu’il se perd parfois dans la quête de mots et d’images ­– un jour, donc, Philippe Mac Leod écrira son grand recueil sur le silence. La montagne l’y aidera. Sa foi l’y aidera. Et nous aussi l’y aiderons, à notre manière modeste, prosaïque, maladroite, épatés par cette quête spirituelle évidente et si solitaire.

Vous êtes au-dedans, en vos chants désordonnés

Et moi au dehors, pas assez mort ou si peu vivant

Olivier Quelier.

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Philippe Mac Leod (micro à la main) à  Saumur pour la remise du prix de poésie.

Le vif, le pur. Poèmes pour un visage, Philippe Mac Leod, éditions Le Passeur. 92 p. 14, 90€.

 

Poésie : Philippe Mac Leod, le vif, le pur… le silencieux

Herta Müller : « En coupaillant dans le tissu des mots »

Herta Müller est une romancière dont l’œuvre écrite se décline dans des livres et dans des collages. Fait-elle une différence entre les uns et les autres ? Aucune.

Dans les deux cas, il s’agit de créer du sens en coupaillant dans le tissu des mots. Découper, détourner, mettre du blanc autour… Mes livres, je les retravaille souvent plus d’une dizaine de fois. J’évide au maximum. Style ou ciseaux, c’est la même chose, j’arrive au même résultat. (in Le Monde)

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Herta Müller : « En coupaillant dans le tissu des mots »