Ateliers d’écriture : comme une note d’intention

300e. Voici le trois centième article que je publie sur GrandeurSRvitude en presque dix-huit mois d’existence. Un nombre qui marque une étape, accompagne un changement de cap professionnel, mais pas seulement : (un peu) moins de journalisme ici, désormais, pour plus de littérature et d’écriture, sous plein de formes, y compris celle de l’atelier d’écriture. Comme ce texte, de février dernier, à lire comme une note d’intention.

Ce n’est qu’un murmure encore, un balbutiement qui s’impose d’autant plus fortement qu’il fait page blanche du passé, qu’il m’interroge sur la forme, sur les formes, qu’il me fait prendre conscience de ce que j’ai à dire, ou pas, me fait prendre conscience que je n’ai rien à dire, et c’est pas plus mal, que je n’ai peut-être qu’à laisser les mots s’impliquer, s’imbriquer, s’emberlificoter, que je n’ai qu’à jouer au legodémo, quatre syllabes d’un jeu dont je déposerai peut-être un jour la marque, le marque-page, dans un livre ou un blog ou une revue ou un réseau social ou tiens, oui tiens pourquoi pas sur scène, je ne l’avais pas encore balancé ce truc-là

(bon sang mais pourquoi je fais des phrases aussi longues, moi)

je m’essouffle donc à le dire oui tiens, tiens bon, pourquoi pas sur scène car je ne dis pas tout je ne me dis pas tout surtout, de peur de m’effrayer davantage, j’affirmais tout à l’heure que j’arrivais à me détacher du texte mais c’est pas vrai, pas faux non plus mais de plus en plus vrai

(si je ratiocine comme ça je ne vais jamais m’en sortir de cette phrase à la con)

que ces textes mes textes à moi et ceux des autres aussi peut-être, du collectif, j’ai envie de les dire de les lire de les interpréter de les jouer, la forme je la performe oui mais je vais me calmer là je rédige de moins en moins mon dieu merci j’écris de plus en plus mais je sais aussi je sais hélas sans encore savoir comment concilier tout ça qu’il y a dans mon ancien métier quelque chose de bon et de vrai à conserver à travailler

(comment je vais galérer à la lire à voix haute cette phrase)

mais l’essentiel c’est l’écriture de ces formes courtes – baba j’en étais quand j’ai découvert ça ici et en ce moment c’est les listes qui me tiennent me retiennent même celle des courses c’est moi qui la fais je vous dis pas ma femme comme elle m’aime dans ces moments-là, des listes oui, et j’y mets des couleurs et des interactions et comme je m’y perds, comme je m’y noie (des noix ? tu veux des noix, chérie ?) je me dis qu’à proposer qu’à partager ce serait bien, ce serait chouette mais qu’en plus de tout ça

(ne pas oublier que j’ai un train à 17h 25)

cette écriture-là doit être évolutive, surtout pas figée, écrite mais pas inscrite voilà débrouillez-vous avec tout ça j’en suis à 427 mots je vais mettre un point. Là.

Olivier Quelier

Ateliers d’écriture : comme une note d’intention

Philippe Jaenada : Spiridon et le marathonien de la phrase

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Philippe Jaenada. Photo : DR.

Il est des auteurs — mais ils sont rares, je le précise d’emblée (il ne s’agit pas de tromper le lecteur) — que l’on suit les yeux grands ouverts sur la quatrième de couverture de leur livre.

Peu importe le titre, peu importe l’histoire, on est certain avec eux de passer un moment agréable — voire, dans les meilleurs cas, de découvrir de vraies pages de littérature.

Philippe Jaenada est de ceux-là (et je l’affirme haut et fort : parmi eux, l’un des meilleurs, sinon LE meilleur). Il a écrit déjà (ou seulement, on ne va pas se faire le coup du « tout est relatif » mais quand même, je connais nombre d’impatients guetteurs du prochain Jaenada à paraître…) une dizaine d’ouvrages.

Pause sportive

Après le formidable La petite femelle (Julliard), chroniqué sur ce blog), Philippe Jaenada s’offre une pause sportive avec Spiridon Superstar. Dans ce livre publié aux éditions Prisma, il répond à la contrainte de la collection Incipit : présenter une « première » : première femme élue à l’Académie française (François Bégaudeau) ; première édition du Festival de Cannes (Gonzague&@ Saint-Bris) ou, ici, premiers Jeux Olympiques.

Dans son style inimitable, mêlant l’Histoire, les faits réels, les anecdotes, les digressions et les propos plus personnels peu avares d’autodérision, Philippe Jaenada se met dans les pas de Spiridon Louis, un paysan grec qui deviendra héros national en remportant la première épreuve du marathon.

Le livre est bref, léger et, comme toujours avec Philippe Jaenada, l’écriture est jouissive.

Olivier Quelier

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La phrase (283 mots)

À l’époque où Spiridon commence à calquer son pas sur celui du vieux cheval, ils ont sept enfants (ils en auront huit), dont les aînés sont Constantin, le prince héritier, et Georges (qui se mariera en 1907 avec Marie Bonaparte, l’arrière-petite-nièce de Napoléon — « la dernière des Bonaparte, comme elle le précisait (dommage que les livres ne soient pas élastiques, extensibles (et que les digressions, ça va deux minutes), car il y aurait des choses passionnantes à raconter sur elle : proche de Freud (c’est grâce à elle qu’il pourra quitter l’Autriche et fuir les nazis), elle a été la pionnière de la psychanalyse en France, en partie parce qu’elle souffrait de frigidité et n’a jamais baissé les bras (ni croisé les jambes) face à ce handicap ;  après treize ans d’analyse avec Maître Sigmund (dont elle finira par écrire : « Freud s’est trompé, il a surestimé sa puissance, la puissance de la thérapie et celle des événements de l’enfance »), elle a publié de nombreux articles sur le sujet (elle a été l’une des premières femmes à parler si ouvertement de sexualité), revenant à des théories plus pragmatiques et expliquant la frigidité, d’après une étude qu’elle a menée sur deux cents femmes, par une distance trop importante entre le clitoris et le vagin — obsédée par le Graal orgasmique, elle a subi, en vain malheureusement, plusieurs opérations de déplacement du clitoris, ce qui ne devait pas être de la dentelle à l’époque —; elle a été, en outre, dès 1960, une fougueuse adversaire de la peine de mort, et a succombé à une leucémie le 21 septembre 1962 dans une clinique de Saint-Tropez — mais c’est une autre histoire et, on ne le dira jamais assez : les digressions, ça va deux minutes).

Philippe Jaenada, Spiridon Superstar, Prisma (collection Incipit).

Philippe Jaenada : Spiridon et le marathonien de la phrase

George Orwell, « écrivain scrupuleux » et guide de style journalistique

George Orwell fut journaliste avant d’être écrivain, et continua d’écrire critiques, chroniques et articles sa vie durant. Son œuvre littéraire est abondante : 1984, La Ferme des animaux, Chroniques du temps de la guerre, Écrits politiques… Inventeur du terme « novlangue », Orwell fut toujours attaché à la langue, à l’écriture et à la qualité de l’expression. 

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Illustration : dessin de L’amiral pour GrandeurSRvitude, mai 2016. ©l’amiral.

Première illustration de l’attachement de George Orwell à la qualité de l’expression, ce texte où il évoque les questions à se poser à l’écriture de chaque phrase. Et qui me semblent valables tant pour la fiction que pour la non-fiction. Un questionnaire moins basique que le fameux « 5W2H » que l’étudiant moyen a tôt fait de raccourcir en un simple 5W…

Orwell, donc

« Un écrivain scrupuleux, dans chaque phrase qu’il écrit, se pose au moins quatre questions, à savoir : qu’est-ce que je cherche à dire ? Quels mots exprimeront au mieux ma pensée ? Quelle image ou quel exemple la rendra plus claire ? Cette image est-elle assez fraîche, originale pour produire un effet ? Et l’écrivain se posera sans doute, intérieurement, deux autres questions : pourrais-je l’exprimer de manière plus courte ? Ai-je écrit tout ce qui est inévitablement laid ? »

Guide de style

Ces préceptes d’écrivain s’adaptent on ne peut plus facilement aux journalistes. Voici d’ailleurs ce qu’écrivait George Orwell dans son essai La Politique et la langue anglaise. Ce texte, riche en conseils d’écriture, constitue une solide passerelle entre littérature et journalisme puisqu’il a servi pendant un demi-siècle de guide de style aux journalistes de The Observer.

Voici les six conseils d’écriture de George Orwell.

  1. N’utilisez jamais une métaphore, une comparaison, ou toute figure de rhétorique que vous avez déjà lue à maintes reprises.
  2. N’utilisez jamais un mot long si un autre plus court peut faire l’affaire.
  3. S’il est possible de supprimer un mot, n’hésitez jamais à le faire.
  4. N’utilisez jamais le mode passif si vous pouvez utiliser le mode actif.
  5. N’utilisez jamais une expression étrangère, un terme scientifique ou spécialisé si vous pouvez leur trouver un équivalent dans la langue de tous les jours.
  6. Enfreignez les règles ci-dessus plutôt que de commettre d’évidents barbarismes.

Olivier Quelier.

NB : cet article, qui reprend en partie un précédent article de blog, est le premier à être illustré par le talentueux dessinateur L’amiral, que je vous présenterai très bientôt ici-même. Vous pouvez en attendant découvrir son Blog de glace et le site de L’amiral !

George Orwell, « écrivain scrupuleux » et guide de style journalistique

Hédi Kaddour : le « choc » d’une phrase de 314 mots dans « Les Prépondérants »

Le choc

2048x1536-fit_hedi-kaddour-recu-prix-goncourt-preponderantsLes derniers rayons de soleil envoyaient une lumière douce sur les grosses raquettes vertes des cactus qui bordaient un champ ; dans le ciel où le bleu commençait à s’assombrir il y avait un unique petit nuage… ma pensée peut aller jusqu’à ce nuage… « ici, lui avait écrit son mari pendant la guerre, nous avons des nuages gris pour la pluie et des nuages jaunes pour la mort »… Rania longeait un autre champ, respirait l’air qui venait de la mer en coups de vent… le vent est le compagnon des veuves… ses yeux s’attardaient sur le colza, son oncle avait voulu le colza, pour faire plaisir aux Français, c’était idiot, du colza en pays de palmiers et d’oliviers, pas idiot pour eux, la colonie doit produire pour la métropole disaient-ils, idiot quand même, elle gardait pourtant le colza, pour le bétail, parce qu’elle aimait la grande claque jaune de la floraison, et parce qu’un Français qui venait chez son oncle lui avait un jour dit en lui montrant un champ qui fleurissait : « ça commence ici et, semaine après semaine, le jaune va surgir en Italie, puis en France, en Allemagne, en Pologne, en Russie, jusqu’à l’Oural, le grand voyage du colza »… elle dépassait le champ, portait son regard au loin, vers une coupole blanche de marabout qui marquait la limite nord du domaine, elle longeait aussi des herbes folles… ahdâth al-yaoum mithla l’hachâ ich… les événements du jour sont comme des herbes folles… ma vie n’a plus d’herbes folles… je vis dans deux prisons, la deuxième ce sont les parois de mon cœur, se faire des herbes folles au fond du cœur… je lui ai écrit une lettre et tout est dans sa min avec mes larmes… je n’ai pas envoyé cette lettre… je l’ai brûlée, j’étais comme cette feuille devant la flamme, se rétractant… il faut cacher… l’amour qui se montre est en péril.

Les Prépondérants, d’Hédi Kaddour, éditions Gallimard. Grand Prix du roman de l’Académie française 2015.

Hédi Kaddour : le « choc » d’une phrase de 314 mots dans « Les Prépondérants »

La phrase mutine de Jean-Philippe Toussaint

Chez le formidable Jean-Philippe Toussaint, la brièveté des livres n’empêche en rien la phrase de s’étendre, de se déployer, de suivre le fil de la pensée subtile, précise et surtout pleine d’humour et d’autodérision de l’auteur.

Dans le dernier récit de Jean-Philippe Toussaint, Football, on trouve une bonne dizaine de phrases très longues, de plus de 80, voire de 100 mots. Difficile de choisir donc. Je n’ai pas retenu la phrase la plus longue, mais l’une de celle que je trouve la plus représentative du style de Toussaint, riche de 173 mots.

Jean-Philippe Toussaint parle de son livre à la librairie Mollat.

La phrase

Quelques minutes avant le coup d’envoi, les derniers sièges inoccupés se sont remplis inexorablement de Scandinaves retardataires, deux énergumènes suédois particulièrement gratinés sont venus prendre place à mes cotés, emperruqués, tatoués, peinturlurés, encombrés de drapeaux et de crécelles, déjà ivres, surexcités, un garçon et une fille, avec qui j’ai entretenu des relations extrêmement distendues pendant tout le match, une cordialité minimaliste pour une cohabitation contrainte sur nos sièges étroits, jusqu’au but final des Suédois, qui a brisé la glace à la 89e minute du match, et où, dans sa liesse exubérante, expansive et brouillonne, le type, mon voisin (appelons-le Sven, si vous voulez), ayant embrassé tout ce qui passait à sa portée, sa compagne d’abord, puis les Suédois placés devant lui, derrière lui, à coté de lui, n’ayant plus personne à congratuler pour fêter le but de la victoire et ne sachant plus vers où porter ses élans expansionnistes, s’est jeté dans mes bras et m’a étreint dans les tribunes du stade comme rarement je fus étreint (mais, moi, j’étais pour le Paraguay).

Extraits du livre

Pour le seul plaisir de la lecture, trois extraits de Football. L’exergue, que reprend un passage du récit, puis une belle réflexion sur la création.

« Voici un livre qui ne plaira à personne, ni aux intellectuels, qui ne s’intéressent pas au football, ni aux amateurs de football, qui le trouveront trop intellectuel. Mais il me fallait l’écrire, je ne voulais pas rompre le fil ténu qui me relie encore au monde ».

« C’est peut-être là l’enjeu secret de ces lignes, essayer de transformer le football, sa matière vulgaire, grossière et périssable, en une forme immuable, liée aux saisons, à la mélancolie, au temps et à l’enfance ».

« Qu’est-ce que créer, aujourd’hui, dans le monde dans lequel nous vivons ? C’est proposer, de temps à autre, dans un acte de résistance, non pas modeste, mais mineur, un signal – un livre, une œuvre d’art – qui émettra une faible lueur vaine et gratuite dans la nuit ».

Jean-Philippe Toussaint, Football, Les éditions de Minuit, Paris, 124p. 12, 50€.

À lire aussi : Jean-Philippe Toussaint : « Seul le temps lave vraiment le regard« .

 

La phrase mutine de Jean-Philippe Toussaint

(Phrase longue) Adrien Bosc : « S’abîmer en mer… » (170 mots)

Quelques mots, comme posés là, en introduction : « S’abîmer en mer, ces expressions, mots et verbes marins… ». Puis la phrase, pas si longue que ça —170 mots— mais si séduisante par son rythme, sa musicalité.

Adrien Bosc ne choisit pas les termes et expressions au hasard, il les assemble, les accole, les fait se répondre. La phrase s’élance, monte, gronde en un flux rageur avant de se figer, par une douce allitération en S, en une image tragique.

Olivier Quelier.

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Adrien Bosc. Photo Benjamin Colombel.

S’abîmer en mer, sillonner la mer, se perdre en mer, se jeter à la mer, prendre la mer, partir en mer, mourir en mer, jeter une bouteille à la mer, noyé, envahi, emporté par la mer, estiver, écumer, courir les mers, disparaître en mer, avoir bourlingué dans les mers du Sud, acculer, aboutir à la mer, « Un homme à la mer ! » crie le capitaine, au fond des mers, vieux loup, fortune de mer, haute, pleine, basse, qui se retire, découvre, embarque, gronde, moutonne, creuse, mine, ronge, érode les falaises, qui baigne une côte, qui scintille, brasille, brille, étincelle, se calme, calmit, baisse, reflue, écume, déferle, monte et descend, mer d’huile, de glace, de sable, secondaire, bordière, intérieure, fermée, froide, tempérée, gelée, calme, agitée, forte, houleuse, étale, tropicale, la mer d’Arthur Rimbaud infusée d’astres et lactescente, les clapotements furieux des marées, les archipels sidéraux et les îles dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur : est-ce en ces nuits sans fond que l’avion s’endort et s’exile ?

Constellation, d’Adrien Bosc, Stock, 2014, 193p. 18€. Livre de Poche, 2015, 216p. 6,30€.

À lire aussi : l’édito de la rubrique Écrire long.

(Phrase longue) Adrien Bosc : « S’abîmer en mer… » (170 mots)