Charles Pennequin : la poésie en boucherie

Je suis fatigué, fatigué des lectures du public et des applaudissements, fatigué des mieux sereins, comment veux-tu improviser en lien serein et propre alors que c’est dans une boucherie que je suis provoqué, que c’est la vie sociale et des petits tracas d’existence qui me révoltent et m’abattent plus souvent encore ?
(…)
Pourquoi on ne dit pas plus souvent que notre poésie est prolétaire et pauvre et que nous ne sommes pas des chiens encravatés pour la circonstance mais que les lieux publics nous sont interdits, parce que nous ne sommes que des élémentaires, nous ne voyons que l’élémentaire et que tout le reste n’est qu’inventions et confort. »

Charles Pennequin, Lettre à J.S., éditions Al Dante.

Charles Pennequin : la poésie en boucherie

Jean Tardieu : « Il faut se méfier des mots… »

Les mots de tous les jours

Il faut se méfier des mots. Ils sont toujours trop beaux, trop rutilants et leur rythme vous entraîne, prêt à vous faire prendre un murmure pour une pensée.

Il faut tirer sur le mors sans cesse, de peur que ces trop bouillants coursiers ne s’emballent.

J’ai longtemps cherché les mots les plus simples, les plus usés, même les plus plats. Mais ce n’est pas encore cela : c’est leur juste assemblage qui compte.

Quiconque saurait le secret usage des mots de tous les jours aurait un pouvoir illimité — et il ferait peur.

Pages d’écriture (« La part de l’ombre »), 1967.

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Henri Pichette : acteurs, « aimez les mots. Physiquement. Aimez le corps des mots »

Henri Pichette (1924-2000) est un poète célèbre et célébré pour ses Épiphanies, long « mystère profane » publié en 1947. Et interprété, la même année à Paris, dans une mise en scène de Georges Vitaly, par Gérard Philipe, Maria Casarès et Roger Blin. Pichette continuera d’écrire et d’être joué. Avec l’incandescence qui est sienne, il adresse cette exhortation aux acteurs.
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Point de « théâtralité » ! Point de « distanciation » !

Mon théâtre est un théâtre furieux, je veux dire : venu par fureur d’inspiration, jailli brûlant. Et ordonné par la suite avec les attentions ferventes de l’artisanat, qui ne voudrait rien laisser au hasard.

Aux acteurs

product_9782070404568_195x320Ne refroidissez rien ; soyez-y ; vous êtes en scène ; vous êtes au monde ; la vie est aussi ce que vous jouez, vivez-le. La rue, la rivière, l’oiseau migrateur, la comète, le fil des siècles, passent sur la scène. C’est un moment du monde.

Soyez techniques, mais avec cœur : avec la force du sang. Et trouvez, trouvez encore, cherchez toujours. Aimez les mots. Physiquement. Aimez le corps des mots. Donnez votre esprit à la chair des paroles. Donnez votre chair à l’esprit des paroles. Ne faites qu’un avec l’âme du poème.

Texte extrait du dossier Les Épiphanies / Henri Pichette sur le site prestaclesprod

 

Henri Pichette : acteurs, « aimez les mots. Physiquement. Aimez le corps des mots »

Bonnaffé – Verheggen : « Engagez-vous dans le langagement ! »

Bonnaffé entre en scène, et la langue tangue. Dans L’Oral et hardi, l’acteur interprète des textes du poète belge Jean-Pierre Verheggen.

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Crédit photo : Compagnie Faisan (Philippe Delacroix, Brigitte de Malau et Xavier Lambours).

Il arrive par là où on ne l’attend pas, intervenant maladroit et gauche avec les mots. Noyé dans des expressions toutes faites, il n’est pas à la fête lui qui veut faire bonne impression… Pathétique et dérisoire, il en devient drolatique et jubilatoire. Le public rit, le ton est donné.

Pendant près d’une heure et demie, Jacques Bonnaffé, diseur de bonne poésie, bateleur du langage, bonimenteur comme un arracheur de mots, devient le serviteur loyal de son compatriote du Nord Jean-Pierre Verheggen, dont il interprète et met en scène les textes dans ce spectacle intitulé L’Oral et hardi.

Bien fraîche, bien rouge

Orateur mi-politique mi-poétique, boxeur du verbe, lutteur de sue-mots, Bonnaffé nous embarque dans ses bringues littéraires, nous embringue dans sa barque à rôles. « Engagez-vous dans le langagement ! » qu’il nous lance de son Rimbaud Warrior.

Les spectateurs plongent avec lui dans « les péchés de chair linguistiques », heureux de barboter dans une langue malaxée, triturée, tordue, dérangée, déglinguée, revisitée, revitalisée… Dans une langue jouissive, vivante et vibrante et bandante, bien fraîche et bien rouge. « Il avait raison, Artaud, dit Bonnaffé, c’est de la viande, la langue ».

Mise en bouche

L’Oral et hardi est une mise en bouche des textes de Jean-Pierre Verheggen, un poète belge né en 1942, auteur notamment du Degré Zorro de l’écriture, d’Artaud Rimbur, de Ridiculum vitae et d’On n’est pas sérieux quand on a 117 ans.

La prestation de Jacques Bonnaffé prend des allures de performance. Il fallait bien un acteur de cette envergure, exubérant et intimiste, pour porter les mots de Verheggen. C’est que Bonnaffé, qui a joué au cinéma sous la direction de Godard, Melville, Deville, Doillon ou Tacchela, passe une bonne part de son temps en compagnie des poètes. De lectures en spectacles, il est devenu le complice d’auteurs contemporains tels que Ludovic Janvier, André Velter et Jacques Darras…

Mots vifs, langue pâteuse

Au fil de son allocution, l’homme public tombe la veste, tombe le masque. Les mots restent vifs mais la langue devient pâteuse, se déliant derrière un bar. « On vous ment, tonne Bonnaffé, c’est pas du Verheggen ! ». Et pour cause, on entend, de-ci de-là, William Cliff, Baudelaire, Rimbaud et même, « ô long rêve errant dans une heure éphémère », la douce Marceline Desborde-Valmor… Mais attention, stipule l’acteur : « Verheggen, yes ; Verhaeren, no ! »

La poésie, c’est pas toujours gentil et, quand le vase déborde (comme disait Marceline…) certains en prennent pour leur sans-grade. Et pan dans le dentier de d’Ormesson, caricaturé en entarteur gauchiste. Et re-pan dans les dentiers des académiciens, vingt cadavres debout qui réfléchissent à la définition du mot macchabée pendant que les vingt autres s’interrogent sur l’avenir du point-virgule…

Tir à vue sur les vers lents

Et tir à vue sur les slameurs, des mots atones et des vers lents / C’est bien beau de faire des rimes pour être dans le vent / Encore faut-il dépasser le niveau des enfants de 5 ans / La forme est séduisante mais le fond reste absent

Conseil de Jacques Bonnaffé : « Bossez d’arrache-pied, d’arrache-vers ! Parlez ! »

L’orateur termine sa prestation en athlète épuisé, peignoir et serviette jetée sur les épaules. Tout s’emballe, ce marathon de mots est suivi par des commentateurs sportifs. Bonnaffé se roule par terre, repasse la scène au ralenti, court, danse, s’affale, s’affole. Une dernière tirade, un petit air de musique et c’est terminé, fini… Les spectateurs quittent la salle ébahis, ébaubis, estourbis, éblouis, abasourdis. Un rien groggys.

Comme le dit Bonnaffé, quelle que soit la puissance de l’œuvre de Verheggen, « il reste toujours à la faire entendre. La livrer sur scène ». Et quel meilleur passeur que cet homme-orchestre, faux étourdi et vrai érudit, qui hurle au monde : « Vive la poésie quand elle proclame la haine de la poésie affadie ! »

L’Oral et hardi, allocution poétique conçue, mise en scène et interprétée par Jacques Bonnaffé.

Bonnaffé – Verheggen : « Engagez-vous dans le langagement ! »

Poésie : Philippe Mac Leod, le vif, le pur… le silencieux

Philippe Mac Leod est un taiseux, un poète du silence. Nous en discutons dans le TGV qui nous ramène, ainsi qu’une flopée d’auteurs, des Journées du livre et du vin de Saumur. Mac Leod y a obtenu le prix Omar Khayyam 2014 (ouvrage exaltant l’ivresse poétique) pour son ouvrage Le Vif, le Pur, publié aux éditions du Passeur. Il est reparti, un peu gauche, les bras chargés de cadeaux encombrants.

1619592_816928968335735_4034351669165828061_nLe prix ni les cadeaux ne l’ont consolé de la journée : Philippe Mac Leod n’est pas homme de salon, quel qu’il soit, et le spectacle des auteurs assis derrière une table à attendre le visiteur, le lecteur, l’acheteur – quand on est poète… – lui laisse un goût d’amertume, loin de ses montagnes de calme et de méditation.

Philippe Mac Leod est un poète du silence. Il le dit, le répète : il est très peu connecté. Un téléphone portable pour le travail saisonnier et précaire qui ne le distrait guère de son œuvre, une adresse mail pour envoyer ses textes et échanger avec quelques interlocuteurs.

Pour le reste, rien du monde moderne ne le concerne : chez lui, dans les Pyrénées, ni téléviseur, ni radio, ni source de musique. Une modeste voiture pour pouvoir assurer son boulot alimentaire. Pas de femme ni d’enfant. Pas d’animal de compagnie…

Mysticisme

Rien qui puisse détourner Philippe Mac Leod du silence, de sa quête de contemplation, de mysticisme même : « Les pages que rassemble ce recueil en appellent à la clarté de la vie qui parfois se laisse surprendre dans l’éblouissement de sa nudité, son intensité, ses vertiges, tout ce qui en elle nous échappe, nous plongeant dans le plus grand désarroi et le plus grand bonheur ».

Le Vif, le Pur, sous-titré Poèmes pour un visage, est un recueil qui traque cette transparence au cœur même de son expérience de vie. Mac Leod livre une soixantaine de textes au langage profond, qui tirent leur limpidité de la nature, des paysages :

« Tout nous vient, tout nous est rendu

Avec le ciel vivant, le ciel de septembre ».

Dans la poésie de Mac Leod, les mots comme les hommes sont perdus, ballottés, ne cherchant qu’à rejoindre « la vie dans son ignorance ».

« Nous sommes parvenus jusque dans l’octobre qui dénoue les chemins ».

Peu à peu, le poème se dessine et les mots, encore déboussolés, « voudraient rendre à la parole ce pouvoir incomparable, non plus de nommer, de capter, de saisir, mais d’être elle-même le cœur battant du mystère ».

Ni ascète, ni esthète

Ce soir, Philippe Mac Leod ne peut revoir ses chères montagnes. Trop de trajet encore, il doit passer une nuit à Paris, près de Montparnasse, et partir à la première heure pour pointer sans retard au travail des hommes communs.

Un jour, m’explique-t-il de sa voix douce et posée, – ni ascète ni esthète, libre poète hors du temps – son regard clair protégé de fines lunettes me fixant autant qu’il se perd parfois dans la quête de mots et d’images ­– un jour, donc, Philippe Mac Leod écrira son grand recueil sur le silence. La montagne l’y aidera. Sa foi l’y aidera. Et nous aussi l’y aiderons, à notre manière modeste, prosaïque, maladroite, épatés par cette quête spirituelle évidente et si solitaire.

Vous êtes au-dedans, en vos chants désordonnés

Et moi au dehors, pas assez mort ou si peu vivant

Olivier Quelier.

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Philippe Mac Leod (micro à la main) à  Saumur pour la remise du prix de poésie.

Le vif, le pur. Poèmes pour un visage, Philippe Mac Leod, éditions Le Passeur. 92 p. 14, 90€.

 

Poésie : Philippe Mac Leod, le vif, le pur… le silencieux

Apollinaire, typo de fin…

« Quant aux Calligrammes, ils sont une idéalisation de la poésie vers-libriste et une précision typographique à l’époque où la typographie termine brillamment sa carrière, à l’aurore des moyens de reproduction que sont le cinéma et le phonographe ».

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Guillaume Apollinaire, évoquant ses Calligrammes, montre qu’on ne peut toujours être visionnaire… Graphisme et typographie sont encore bien présents en ce XXIe siècle, comme le prouve le travail de Philippe Apeloig, dont il faut sans tarder lire les merveilleuses Chroniques graphiques.

Apollinaire, typo de fin…