Josette Hersent : l’intemporelle présence de sa poésie

Je connais bien Josette Hersent. J’aime sa présence discrète mais infaillible et j’apprécie sa poésie. Elle distille l’une et l’autre sur Twitter, offrant au site un inestimable petit supplément de subtile humanité. La rencontre peut se poursuivre sur son blog ou sur papier puisque l’auteur a déjà publié plusieurs recueils : Blaise ou la symphonie inachevée, Deux dates sur une pierre et le dernier en date, Intemporel. Tous trois aux éditions du Chameau.

La strophe de référence de Josette Hersent est le quatrain, l’alexandrin sa métrique favorite. Ne pas en tirer de conclusion hâtive : le classicisme n’est pas ici un carcan dont elle ne sait s’extirper pour proposer d’autres rythmes, d’autres formes. Et les thèmes abordés sont, justement nommés, hors du temps. L’amour, l’absence, l’enfance… Quoi d’autre, sinon la « rambleur » minérale des paysages, le souffle des souvenirs et l’essoufflement du temps.

En exergue de son ouvrage, Josette Hersent cite Camus et Villiers de L’Isle-Adam : « Je n’écris que pour les personnes atteintes d’âme ». Elle, sait aussi, avec simplicité, ouvrir et embellir la nôtre. C’est pourquoi ses mots nous sont précieux, ses recueils plus encore :

« Un livre est fait pour ca

Pénétrer ton chez toi

Passer par tes fenêtres

S’inviter dans ta tête

Puis finir dans tes bras »

Olivier Quelier

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Josette Hersent : l’intemporelle présence de sa poésie

Ibn Khaldoun : « La poésie ce sont les vers dont on a redressé les premiers mots »

Un court art poétique tiré du Livre des exemples, d’Ibn Khaldoun (1332-1406). Ce texte est cité dans l’ouvrage de Gérard Macé, Pensées simples, publié chez Gallimard (2011).

« La poésie ce sont les vers dont on a redressé  les premiers mots,

et dont on a poli toutes les parties,

On en répare les fissures par les longueurs

on en soigne la cécité par la concision.

On y réunit le proche et le lointain,

on y joint les eaux dormantes aux eaux vives. »

 

Ibn Khaldoun : « La poésie ce sont les vers dont on a redressé les premiers mots »

Pourvu qu’on écrive avec Gauvain Sers

Je réfléchis depuis un moment à des ateliers d’écriture moins littéraire que musicale. Pas l’autre à la place de l’une, mais en plus, à côté, différemment… Les support(eur)s ne manquent pas : Vincent Delerm, Oldelaf, Juliette, Albin de la Simone… Et désormais Gauvain Sers, repéré grâce à son titre Pourvu. Son premier album recèle une mine de potentielles propositions d’écriture. Si ça vous chante.

D’abord. D’abord il y a Pourvu

Que j’ai écouté après l’avoir entendu

Me disait qu’ça s’rait pas mal

Pour un p’tit travail verbal

Sur l’anaphore

le name dropping

le song writing

que sais-je encor’

 

Et puis. Et puis j’ai écouté

Les aut’ chansons pas entendues

D’la nostalgie d’la légèreté

Plein de p’tits faits plein de choses vues

C’est bien, que j’me suis dit

Les p’tites choses vues

Pour l’atelier. On verra bien

J’reviendrai d’sus

 

Y a de belles plages de nostalgie

Dans la vieille bagnole de son père,

Et su’ le tracteur d’un autre père

Et d’ l’engagement vous en faites pas

y en a aussi : fils au djihad

Hénin-Beaumont

Et puis surtout

Entre République et Nation

 

Mais le meilleur pour le quatre heures

D’mon quotidien d’animateur

Ce sont ces scènes du quotidien

Avec dedans la vie de Gauvain

D’la mise en abyme

De l’autoportrait

Du dérisoire idéal

Pour l’écritoire

 

On fouille le fond de ses poches

On prend l’bus ou bien l’métro

On suit la ligne de Jacques Roubaud

D’la belle poésie sans anicroche

Y a plein d’mots

Y a plein d’idées

Prêts pour le grand saut

En atelier

Olivier Quelier

 

 

 

 

 

 

Pourvu qu’on écrive avec Gauvain Sers

Annie Ernaux : « Je bute sur le désir de poésie »

« Le désir, je connais. Désir de soleil, d’avenir, d’homme, de fraises en hiver. Le désir de lire et celui d’aller à Venise. Mais je bute sur le désir de poésie. Sans doute parce que je ne sais pas dire ce qu’est la poésie.

Il me semble qu’elle est justement, seulement, un désir, celui d’atteindre par les mots le cœur du réel, de tout ce qu’il y a dans les autres désirs et leur inachèvement. Un désir qui traverse toute la littérature, sans distinction de genres et qui se confond pour moi avec celui d’écrire.

Il me semble l’avoir éprouvé pour la première fois l’été 2015, dans l’autocar qui relie Duclair à Caudebec. Le soleil se couchait sur la Seine.

Je me souviens de l’éblouissement de la lumière sur l’eau, des rives noires de la forêt de Bretonne, et du sentiment étrange que je ne pouvais pas me contenter de jouir du paysage, il fallait le fixer par l’écriture et ainsi aller « au-delà ». De quoi, je ne savais pas. Il en est encore ainsi. »

Annie Ernaux

(publié dans Poésie première n°16).

A lire aussi, de et sur Annie Ernaux :

« Les mots pour penser le monde aujourd’hui, je ne les aime pas »

« Voir pour écrire, c’est voir autrement »

« Ecrire, pour faire le tour d’une absence »

 

Annie Ernaux : « Je bute sur le désir de poésie »

Georges-Emmanuel Clancier : « La poésie est résistance à l‘usure quotidienne »

« Poésie et résistance sont comme deux synonymes. La poésie implique forcément l’attitude et l’acte de résistance. La poésie est résistance à l‘usure quotidienne, au laisser-aller, au laisser-faire, à l’habitude, à l’acceptation de la médiocrité et de la mesquinerie. La poésie est pour moi l’acte suprême de civilisation. Elle est un antidote à la barbarie. Elle est antipodique  et antidotique, par rapport à la barbarie. Être poète, c’est donc déjà être résistant. »

Vous pouvez retrouver l’univers de Georges-Emmanuel Clancier ICI.

(extrait d’un entretien paru dans LIRE)

Georges-Emmanuel Clancier : « La poésie est résistance à l‘usure quotidienne »

A Paris, la poésie vous transporte

Le sommaire, déjà, résonne comme une chanson : Paris l’histoire, Paris les montagnes, Paris les rues, Paris les jardins, Paris la Seine, les ponts, les canaux, Paris le métro, Paris le vent… C’est un tour de la capitale en quatre-vingts poèmes que propose Jacques Jouet dans cette anthologie « à l’usage des flâneurs » publiée aux éditions Parigramme.

 

 

Poèmes de Paris est un petit ouvrage souple et léger comme un baluchon de rimailleur oublié. Aussi indispensable pour se balader dans la ville et se perdre aux pas des femmes que pour la bailler belle à tous les grise-mine, pisse-froid et autres faces de (pas Maurice…) Carême. Le livre n’est ni triste ni gai, ni ode radieuse ni sévère diatribe… Il respire l’humeur de Paris, ses rires et ses merdes, ses filles de  peine et ses hommes en joie.

Sur le canal Saint-Martin glisse,

Lisse et peinte comme un joujou

Une péniche en acajou

(Paul-Jean Toulet, 1920)

Au hasard des rues et des ruelles, des impasses et des venelles, le lecteur croise Jules Laforgue et Guillaume Apollinaire, Marot, Boileau, Baudelaire, Tardieu, Rimbaud et Pierre-Jean Jouve. Quelques poètes tiennent le haut du pavé, qui plus que d’autres ont droit de cité : Verlaine, Hugo, Tristan Corbière, François Villon.

Prévert est là aussi…

La Seine a de la chance

Elle n’a pas de souci

Elle se la coule douce

Le jour comme la nuit

Et Raymond Queneau, et Boris Vian…

Dans l’métro ça y sent mauvais

Et on n’a l’y droit d’y rien faire…

Le lecteur est promené par Mont(parnasse) et par Vau(girard), de-ci la Seine de-là l’Ourcq, ses semelles raclant le bitume, jouant à rase-mots dans le Paris de jadis et naguère, Paris rêvé ou Paris honni… Tiens, il flotte sur mon cœur mais la ville ne coule pas… Jouet le dit dans sa courte mais lumineuse préface : les poètes sont chez eux dans la capitale, « qu’ils la détestent ou qu’ils l’aiment. Ce ne sont pas des tièdes ».

Dedans Paris, ville jolie,

Un jour passant mélancolie

Je pris alliance nouvelle

À la plus gaie demoiselle

Qui soit d’ici en Italie

(Clément Marot)

Jouet l’écrit : « Depuis Baudelaire, la poésie aime la grande ville de façon explicite, elle le clame, elle le revendique ». Elle dispose grâce à Parigramme d’une tribune à son image : humble et éternelle, faite de chair et de sang, de bric et de broc, de mals et de mots. Un ptit truc qu’on trimballe dans la poche. Un ptit truc qui vous fait comme un joli serin dans la tête, tout en rimes, qu’on frime ou qu’on trime. Un truc qui vous transporte et vous emmène… « Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre ? »

Olivier Quelier

Poèmes de Paris, une anthologie à l’usage des flâneurs, composée par Jacques Jouet, éditions Parigramme, 9€.

Site : www.parigramme.com

A Paris, la poésie vous transporte

Henri Brunel : le haïku, une école de lucidité

Haïku : petit poème japonais constitué d’un verset de dix-sept syllabes…

Derrière l’aride définition du Petit Larousse se cachent un univers, un art et une culture qu’Henri Brunel tente de nous faire découvrir dans un élégant petit ouvrage.

Soyons franc : ce n’est pas en soixante pages que le lecteur pourra s’approprier cette technique ancestrale. Mais Brunel a le mérite de proposer une initiation simple, illustrant son propos de nombreux exemples.

Qu’est-ce vraiment qu’un haïku ? Un court poème évoquant une humble réalité ? Pas seulement…

Le haïku est un diamant qui recèle une étrange vertu : « Il nous invite à mieux regarder. Il déchire le voile qui nous sépare à l’ordinaire de la réalité nue (…). Il est l’occasion d’une aventure intérieure, d’une nouvelle vision du monde ».

Instituteur bienveillant

D’une prose modeste et poétique, Henri Brunel évoque le poème classique japonais et son « adaptation » française. Le haïku gaulois a conservé de son modèle la brièveté, la composition en trois lignes, un mot de saison (le « kigo », le premier vers qui situe l’action), un thème emprunté à la vie quotidienne et, souvent, l’humour. La forme est plus variée, plus souple. Rien de plus normal puisqu’elle doit, par nature, s’effacer derrière le propos.

Henri Brunel est l’instituteur bienveillant de cette « école de lucidité » qu’est le haïku. Il nous ouvre avec simplicité les portes d’un univers complexe, nous invitant à devenir « une conscience éveillée ».

Olivier Quelier.

Henri Brunel, Le haïku, éditions du Petit Pavé.

« Travail de nudité »

« Le haïku est simplicité, légèreté, mise à nu de l’essentiel. […] Un haïku, c’est la chance offerte de tout deviner, de tout comprendre, de tout aimer, en un éclair de trois vers. »

« L’auteur de haïku doit renoncer le plus souvent aux adjectifs, et toujours aux métaphores, aux « violons de l’automne », aux flamboiements, à la colère, au romantisme, à la nostalgie complaisante. Travail de nudité. Il doit saisir avec force l’image, rassembler dans sa main le présent tout entier, et laisser place au silence. »

Henri Brunel, Les plus beaux contes Zen / L’art des haïkus.

Henri Brunel : le haïku, une école de lucidité