Lisa Balavoine : « … Et corrigeons ce qui peut être corrigé »

C’est un extrait du très réussi premier roman de Lisa Balavoine, Eparse. Un texte qui parle du passé, mais que j’aime à lire comme une évocation de l’écriture, de ses errances, de ses remords parfois. D’un peu de réécriture, donc.

 

Reprenons au commencement. Au début du commencement. Au début du tout début. Sans effacer. Sans réécrire. Sans oublier. Reprenons les prémices les esquisses les brouillons les ratés et corrigeons ce qui peut être corrigé. Reprenons le temps des silences le temps des absences le temps pour nous pour rebâtir pour recréer pour estomper les traits grossiers qui dénaturent nos pensées. Reprenons reprenons au début reprenons son but divaguons égarons nous nous pouvons bien nous perdre et nous réinventer. Mais d’abord reprenons. Reprenons-nous.

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Lisa Balavoine : « … Et corrigeons ce qui peut être corrigé »

Pierre Lemaître : travail aride pour lecture fluide

Non, ce qui est facile à lire ne l’est pas pour autant à écrire. C’est ce que souligne notamment Pierre Lemaître dans un entretien qu’il a accordé au magazine en ligne La Fringale culturelle. Un rappel utile, par un grand nom de ce que l’on nomme par facilité la « littérature populaire ».

L’écriture fluide ? « C’est un vrai problème. En effet, il y a beaucoup de personnes qui trouvent que c’est une littérature facile. Je comprends. On a l’impression que c’est facile à lire donc que c’est facile à faire. Ce qui m’intrigue le plus, c’est que certains lecteurs ne fassent pas le lien entre une littérature qui est facile à lire et la somme de travail que cela demande pour y arriver. Je pense plutôt que plus c’est facile, plus c’est fluide, plus cela demande de travail pour l’auteur. Quand vous voulez écrire quelque chose, vous écrivez toujours quelque chose de compliqué. Spontanément, vous faites des phrases qui n’ont pas de sens. Vous n’avez pas les mots justes. (…)

Pour écrire le livre, il me faut moins d’un mois. Mais pour arriver au cinq cents pages, il faut une année. Un mois à l’écrire et dix mois pour le corriger. Pour vous donner un ordre d’idée, entre la version que vous avez entre vos mains et la première version que j’ai donné à lire il y a cent quatre-vingts pages de différence. J’en ai retiré cent quatre-vingts. »

Le lien pour lire l’entretien complet sur LFC :

Pierre Lemaître : travail aride pour lecture fluide

Jean Echenoz : « Je réimprime et je recommence »

Dans un entretien récent, Jean Echenoz donne quelques clefs sur sa manière d’écrire et revient sur les « versions successives » de ses textes.

Jean Echenoz.

« J’imprime une version. Puis, si j’ai des choses à modifier, je retape tout à partir du papier. Ce qui fait qu’il y a dans la machine les différentes versions successives. Corriger sur écran donne beaucoup moins de liberté que de reprendre. Même si on a l’impression qu’une phrase est bien, c’est mieux de la recopier pour s’en assurer (…). Et après je réimprime et je recommence.

L’intégralité de l’entretien est à lire ICI.

Jean Echenoz : « Je réimprime et je recommence »

John Irving : la réécriture, une pratique de lutteur…

J’ai toujours été reconnaissant de la discipline que le sport m’a donnée. Il y a, dans l’écriture, beaucoup de moments de répétition. Les gens ne s’en rendent pas toujours compte, mais être écrivain c’est passer une très grande partie de son temps à répéter les mêmes gestes : réécrire, barrer, corriger. Une grande part de l’attention que l’on porte au langage se traduit par la relecture de ce que l’on a écrit, encore, encore et encore.

À chaque fois, vous modifiez quelque chose. Un mot. Une ponctuation. L’endurance que l’on a pour se relire, se corriger, réécrire, est pour moi un témoignage de l’amour que l’on porte au langage. Personne n’écrit parfaitement dès le premier jet. Ce n’est pas vrai. Même les surdoués doivent recommencer et recommencer encore.

Je n’ai pas appris cela de ma pratique de l’écriture, ni même de mes lectures, mais du sport. Et, en particulier, de la lutte. La lutte vous apprend combien de fois vous devez répéter le même petit truc bête. Combien de fois vous devez répéter le même geste, la même prise, jusqu’à ce que cela paraisse naturel, jusqu’à ce que vous ayez une mémoire musculaire de telle ou telle position, jusqu’à ce que vous puissiez pratiquer telle ou telle prise les yeux fermés.

C’est exactement la même chose pour l’écriture. Il faut travailler chaque phrase de la même façon. Quand avez-vous écrit pour la dernière fois « dit-il » ou « Dominic a dit » ou « il a dit » ? Combien de fois avez-vous répété la même phrase longue ou la même phrase courte ? Quand avez-vous déjà utilisé ces points virgules, ces tirets, ces parenthèses que vous venez de tracer sur la page ?

Il faut penser à tout cela, exactement comme lorsque l’on pratique un sport de haut niveau, exactement comme lorsque l’on s’entraîne pour devenir lutteur. La lutte m’a fourni cette discipline. Elle agit constamment sur mon travail d’écrivain en me montrant à quel point cette discipline est nécessaire.

John Irving (tiré d’un entretien accordé au magazine Lire).

A lire aussi : 

« Hemingway ? Une écriture de publicitaire. »

« Irving et l’écriture : Less is more ? Non, less is less.« 

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Claude Roy : « Se tenir à l’œil en réécrivant »

Frédérique Deghelt anime un atelier d’écriture intitulé « Trouver sa voix » à la NRF/Gallimard.

Elle cite en présentation de son activité, qui consiste notamment à « comprendre que seule une technique incisive peut permettre d’aller véritablement vers les questions dangereuses que doit exprimer un texte ; concrètement, comment traquer la banalité du premier jet ? » — elle cite cette phrase attribuée à Claude Roy, très représentative de l’enjeu de la réécriture :

« Il faut s’aimer en écrivant, se haïr en se relisant et se tenir à l’œil en réécrivant. »

Claude Roy

 

Claude Roy : « Se tenir à l’œil en réécrivant »

Karina Hocine : l’éditeur a une « conscience aiguë de la fragilité de la création »

Être attentif à l’auteur, explique Karina Hocine, éditrice aux éditions Jean-Claude Lattès, c’est aussi repérer le moment où il convient d’arrêter le travail éditorial. Car la réécriture a ses limites.

Karina Hocine est l’éditrice de Delphine de Vigan.

« Cela réclame beaucoup d’attention. Parfois, en lisant un manuscrit que vous avez encouragé l’auteur à retravailler, vous réalisez que la version précédente était en fait meilleure. Mais il fallait qu’il y ait eu ce pas de trop pour en prendre conscience.

Parfois aussi, l’éditeur sent tout simplement que le romancier est arrivé au bout, il n’a plus envie.

On est dès lors au bord du dévoiement – alors que ce qu’il fait aussi la beauté d’une œuvre, c’est sa fraîcheur, sa sincérité, sa vérité. Il faut toujours garder en tête la conscience aiguë de la fragilité de la création. »

(Publié dans Télérama 3523 du 19/07/2017).

Karina Hocine : l’éditeur a une « conscience aiguë de la fragilité de la création »