Karina Hocine : l’éditeur a une « conscience aiguë de la fragilité de la création »

Être attentif à l’auteur, explique Karina Hocine, éditrice aux éditions Jean-Claude Lattès, c’est aussi repérer le moment où il convient d’arrêter le travail éditorial. Car la réécriture a ses limites.

Karina Hocine est l’éditrice de Delphine de Vigan.

« Cela réclame beaucoup d’attention. Parfois, en lisant un manuscrit que vous avez encouragé l’auteur à retravailler, vous réalisez que la version précédente était en fait meilleure. Mais il fallait qu’il y ait eu ce pas de trop pour en prendre conscience.

Parfois aussi, l’éditeur sent tout simplement que le romancier est arrivé au bout, il n’a plus envie.

On est dès lors au bord du dévoiement – alors que ce qu’il fait aussi la beauté d’une œuvre, c’est sa fraîcheur, sa sincérité, sa vérité. Il faut toujours garder en tête la conscience aiguë de la fragilité de la création. »

(Publié dans Télérama 3523 du 19/07/2017).

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Karina Hocine : l’éditeur a une « conscience aiguë de la fragilité de la création »

Sur les sentiers de la réécriture avec Nabokov

A force de travailler et d’écrire sur la réécriture, on fait des découvertes formidables. Comme ce roman de Nabokov, étonnant exercice de style. Réécrire, c’est gommer, effacer, biffer, raturer, supprimer, ajouter ? Oui. Non. Pas seulement. Bel exemple.

« Parmi les documents juridiques, je trouvai un bout de papier sur lequel il avait commencé d’écrire une histoire – il n’y avait qu’une unique phrase s’arrêtant court, mais qui me donna l’occasion d’observer le bizarre procédé de travail de Sébastian consistant, en cours de composition, à ne pas biffer les mots qu’il venait de remplacer par d’autres ; si bien que, par exemple, la phrase sur laquelle j’étais tombé se déroulait comme suit : « Comme il avait le sommeil Ayant le sommeil profond, Roger Rogerson, le vieux Rogerson acheta, le vieux Rogers acheta, craignant tellement Ayant le sommeil profond, le vieux Rogers craignait tellement de manquer le lendemain, Il avait le sommeil profond. Il craignait mortellement de manquer l’événement du lendemain la splendeur un des premiers trains la splendeur aussi ce qu’il fit fut d’acheter et de rapporter chez lui non un mais huit réveils différents par la taille et la vigueur du tic-tac neuf huit onze réveils de différentes tailles lesquels réveils neuf réveils qu’il plaça qui fit ressembler sa chambre plutôt à. »

Vladimir Nabokov, La vraie vie de Sébastian Knight, Gallimard.

Sur les sentiers de la réécriture avec Nabokov

Michel Tournier : « Fini le charabia. Voici mon vrai style, destiné aux enfants de 12 ans »

« Oui, je travaille dans le sens de l’épuration, de la simplicité. Mon rêve ? Que La goutte d’or puisse être lu par des enfants de douze ans ! Au début de mon œuvre, j’avais Thomas Mann pour idéal, aujourd’hui, c’est Kipling et London… Tenez, je vais vous donner un exemple précis qui n’aura pas besoin de commentaire. Dans Vendredi ou les Limbes du Pacifique, j’écrivais : « Sur la plage, la yole et la pirogue commençaient à s’émouvoir inégalement des sollicitations de la marée montante ». D’une telle phrase, il y a quinze ans, j’étais très fier. Eh bien, deux ans plus tard, je donnais Vendredi ou la Vie sauvage et cette même phrase est devenue : « Sur la plage, le canot et la pirogue commencent à tourner, atteints par les vagues de la marée montante. » Fini le charabia. Voici mon vrai style, destiné aux enfants de douze ans. Et tant mieux si ça plaît aux adultes. Le premier Vendredi était un brouillon, le second est le propre. Pour La goutte d’or, il n’y aura pas eu de brouillon. »

Cité par Claudette Oriol-Boyer dans l’ouvrage La réécriture (Ceditel).

Michel Tournier : « Fini le charabia. Voici mon vrai style, destiné aux enfants de 12 ans »

Arturo Perez Reverte et la musique du texte

Quand savez-vous que le texte est bon, qu’il ne faut plus y toucher ?

Quand tu lis beaucoup Stendhal, Balzac et les autres, tu finis par développer une oreille. Tu sais quand un texte sonne juste ou lorsqu’il y a des notes qui ne vont pas. Ce n’est pas une question de règles grammaticales ou stylistiques, mais de musique du texte. Donc, quand j’écris, je ne sais pas si c’est bon ou si c’est mauvais. Mais je sais si le texte fonctionne ou non. Je sais si c’est le texte que je voulais faire.

Arturo Perez Reverte

Capture d’écran L’Express REUTERS/Juan Medina.
Arturo Perez Reverte et la musique du texte

François Le Lionnais : de la nécessité de la réécriture

« Qui n’a senti, en lisant un texte – et quelle qu’en soit la qualité – l’intérêt qu’il y aurait à l’améliorer par quelques retouches pertinentes ? Aucune œuvre n’échappe à cette nécessité. C’est la littérature mondiale dans son entier qui devrait faire l’objet de prothèses nombreuses et judicieusement conçues. »

François Le Lionnais in Oulipo, la littérature potentielle, Gallimard, Folio, 1973. (photo : oulipo.net)

François Le Lionnais : de la nécessité de la réécriture

Patrick Rambaud : écrire, recopier, retravailler…

« Écrire, c’est recopier » disait Emmanuel Berl.

Dans un entretien publié dans LIRE: en mars dernier, Patrick Rambaud précise : « Et il avait  tout à fait raison. (…) Je tape [sur une machine à écrire Olivetti, Ndlr], et [avec mon éditeur] on retravaille dessus, longtemps, avec des crayons de couleur pour les différentes corrections.

L’entretien intégral est ICI.

Patrick Rambaud : écrire, recopier, retravailler…

Sylvain Tesson : « Ce qui guide ma phrase, c’est mon scalpel »

Sylvain Tesson vient de publier Sur les chemins noirs. Pour la parution d’un précédent roman, l’écrivain-voyageur expliquait sa vision du style et le choix qu’il fait du mot juste, même s’il est compliqué. Extraits.

contributor_73086_195x320« J’aimais la géographie des mots, et dans mes premiers livres j’avais tendance à en mettre beaucoup trop. J’ai heureusement rencontré Olivier Frébourg, un éditeur qui a beaucoup compté pour moi et  mon écriture, car il m’a appris à dégraisser.« À cause de la géographie sans doute, j’ai longtemps été fasciné par les mots, leur voyage, leur origine, par ce qu’on leur fait dire, ce qu’on leur fait mentir…

Donc ce qui guide ma phrase aujourd’hui, c’est mon scalpel. J’essaie vraiment d’aller à l’os. Contre ma nature.

Je ne me suis jamais senti vraiment écrivain, mais j’essaie de composer une bonne rédaction, comme un élève bien élevé, en enlevant au maximum.

Comme quand je fais un sac de voyage. J’éprouve une jouissance extraordinaire à remplir un sac qui va me servir pendant plusieurs semaines, en prenant exactement ce qu’il faut, c’est-à-dire le moins possible. C’est ça le style, en fait. C’est accorder la légèreté de la phrase avec la gravité de ce que tu veux dire.

Exhumer un mot

[…] Je veux toujours en enlever. Heureusement qu’il n’y a que deux jeux d’épreuves d’ailleurs, parce que sinon je couperais tout. Je ne serais satisfait que s’il n’y avait plus que la ponctuation, en enlevant tous les mots !

Et en même temps, j’aime bien utiliser les mots compliqués de la géographie, pour la simple raison qu’il y a des mots qui décrivent une réalité. Un talweg par exemple, ce n’est pas la même chose qu’une dorsale.

Le problème, c’est que beaucoup de gens vous reprochent, quand vous placez dans vos livres des mots rares, de vous montrer pédant ou élitiste. Ces mêmes gens qui ne sont pourtant pas du tout embêtés quand ils vont découvrir une nouvelle exposition, un nouveau film ! Non, pour moi, exhumer un mot, c’est aussi merveilleux qu’exhumer un nouveau vin.  »

Sur les chemins noirs, de Sylvain Tesson, Gallimard, 15€.

(extrait d’un entretien avec Julien Bisson pour Lire, février 2015)

Sylvain Tesson : « Ce qui guide ma phrase, c’est mon scalpel »