Les territoires de la poésie d’Andrée Chédid

D’Andrée Chédid, grande « femme de lettres » (selon la formule consacrée) du XXe siècle, je retiens surtout la voix poétique, qu’elle semble avoir incarnée des décennies durant, même si elle était aussi dramaturge, romancière et nouvelliste de talent.

L’essentiel de son œuvre poétique a été publié en un volume par Flammarion, en 2014. Les poèmes d’Andrée Chédid, dans la collection « Mille&unepages », reprennent, sur plus de 1 200 pages, une dizaine de recueils parmi lesquels Terre et poésie (1956) et Territoires du souffle (1999).

Ces deux-là retenus ici plus que les autres parce qu’Andrée Chédid y donne à lire sa conception de la poésie, en fragments, en « approches » pour reprendre son terme, qui sont autant poèmes que réflexions, davantage « poiétique » que théorie.

Dans Territoires du souffle, Andrée Chédid consacre un poème à sa « méthode » d’écriture. Il est reproduit ci-dessous.

Mais avant de le lire, comment de pas s’arrêter sur quelques-uns des propos de l’auteur sur la poésie. Choix difficile, parmi des dizaines d’approches aussi belles que passionnantes. En voici cinq, extraites de Terre et poésie :

  • Le poème apparaît souvent comme un éboulis de mots, dépourvus de sens pour l’œil non exercé. Au fond de cette lave, trouvera-t-on le feu qui survit ? Ce risque, il faut le prendre.
  • La poésie suggère. En cela, elle est plus proche qu’on ne pense de la vie, qui est toujours en deçà de l’instant qui frappe.
  • Le poète ne peut prêter son sourire aux contrefaçons ; il est plus proche de la cendre que de l’encens.
  • Le poète fait songer à ces feuilles qui, avant de se détacher du grand arbre, lui abandonnent ce qu’elles possèdent de plus vif. Leur chute, alors, se fait légère ; et la mort ne recueille que cette forme qui les limitait.
  • Pour être, la poésie n’attend que notre regard.

Andrée Chédid, pour conclure (Territoires du souffle) :

À la question : « Pourquoi écrivez-vous ? », Saint-John Perse répond : « Pour mieux vivre. » C’est ainsi que je le ressens. La poésie multiplie nos chemins ; nous donne à voir, à respirer, à espérer. Nous offre à la fois nudité, profondeur et largesse.

Olivier Quelier

Les territoires de la poésie d’Andrée Chédid

Charles Pennequin : la poésie en boucherie

Je suis fatigué, fatigué des lectures du public et des applaudissements, fatigué des mieux sereins, comment veux-tu improviser en lien serein et propre alors que c’est dans une boucherie que je suis provoqué, que c’est la vie sociale et des petits tracas d’existence qui me révoltent et m’abattent plus souvent encore ?
(…)
Pourquoi on ne dit pas plus souvent que notre poésie est prolétaire et pauvre et que nous ne sommes pas des chiens encravatés pour la circonstance mais que les lieux publics nous sont interdits, parce que nous ne sommes que des élémentaires, nous ne voyons que l’élémentaire et que tout le reste n’est qu’inventions et confort. »

Charles Pennequin, Lettre à J.S., éditions Al Dante.

Charles Pennequin : la poésie en boucherie

Jean Tardieu : « Il faut se méfier des mots… »

Les mots de tous les jours

Il faut se méfier des mots. Ils sont toujours trop beaux, trop rutilants et leur rythme vous entraîne, prêt à vous faire prendre un murmure pour une pensée.

Il faut tirer sur le mors sans cesse, de peur que ces trop bouillants coursiers ne s’emballent.

J’ai longtemps cherché les mots les plus simples, les plus usés, même les plus plats. Mais ce n’est pas encore cela : c’est leur juste assemblage qui compte.

Quiconque saurait le secret usage des mots de tous les jours aurait un pouvoir illimité — et il ferait peur.

Pages d’écriture (« La part de l’ombre »), 1967.

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A lire aussi :

Les outils d’artisan de Jean Tardieu.

Jean Tardieu : « Il faut se méfier des mots… »

Henri Pichette : acteurs, « aimez les mots. Physiquement. Aimez le corps des mots »

Henri Pichette (1924-2000) est un poète célèbre et célébré pour ses Épiphanies, long « mystère profane » publié en 1947. Et interprété, la même année à Paris, dans une mise en scène de Georges Vitaly, par Gérard Philipe, Maria Casarès et Roger Blin. Pichette continuera d’écrire et d’être joué. Avec l’incandescence qui est sienne, il adresse cette exhortation aux acteurs.
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Point de « théâtralité » ! Point de « distanciation » !

Mon théâtre est un théâtre furieux, je veux dire : venu par fureur d’inspiration, jailli brûlant. Et ordonné par la suite avec les attentions ferventes de l’artisanat, qui ne voudrait rien laisser au hasard.

Aux acteurs

product_9782070404568_195x320Ne refroidissez rien ; soyez-y ; vous êtes en scène ; vous êtes au monde ; la vie est aussi ce que vous jouez, vivez-le. La rue, la rivière, l’oiseau migrateur, la comète, le fil des siècles, passent sur la scène. C’est un moment du monde.

Soyez techniques, mais avec cœur : avec la force du sang. Et trouvez, trouvez encore, cherchez toujours. Aimez les mots. Physiquement. Aimez le corps des mots. Donnez votre esprit à la chair des paroles. Donnez votre chair à l’esprit des paroles. Ne faites qu’un avec l’âme du poème.

Texte extrait du dossier Les Épiphanies / Henri Pichette sur le site prestaclesprod

 

Henri Pichette : acteurs, « aimez les mots. Physiquement. Aimez le corps des mots »

« La poésie ne sert à rien… » écrivait Jean-Philippe Salabreuil

« Ces poèmes-là
J’en ferai des serpillières
Pour éponger voyez-vous ça
Le lait renversé des neiges

La poésie ne sert à rien 
Je ne tricote pas le monde
Je rechiffonne le terrain
J’essuie la lune entre les tombes

Eh bien à force de fourbir
Quelque chose reflamboie
Je ne sais quoi de clair sur la lyre
Je ne sais quoi d’aurore sur les croix

Oh pas fort pas dru pas libre
A peine encore un frais printemps
Mais ça va venir ça va venir
On entend chuinter le balai de l’ange

Ote-toi laisse-moi rêver
Disait le vieux
Théophile
Je sens un feu se soulever
Ensuite disait-il »

« Chiffonnerie » de Jean-Philippe Salabreuil.

10155551_10202030127827085_2306643577765255268_nJean-Philippe Salabreuil est mort à Paris, à l’âge de 30 ans. Il est l’auteur de trois recueils de poésie : « La Liberté des feuilles », « Juste retour d’abîme » et « L’Inespéré ».

La poésie, comme il le confiera dans un texte en prose adressé à Claude Michel Cluny et qu’il appelait ses Commentaires lyriques, est une entreprise où les possibilités même de vivre sont en jeu : « Il est un dangereux point de l’esprit créateur. Celui où l’écriture n’étanche plus mais aiguise la soif de l’absolu et commence une lente chute vers le vide et le silence. »

(extrait de universalis.fr)

« La poésie ne sert à rien… » écrivait Jean-Philippe Salabreuil

Poésie : Philippe Mac Leod, le vif, le pur… le silencieux

Philippe Mac Leod est un taiseux, un poète du silence. Nous en discutons dans le TGV qui nous ramène, ainsi qu’une flopée d’auteurs, des Journées du livre et du vin de Saumur. Mac Leod y a obtenu le prix Omar Khayyam 2014 (ouvrage exaltant l’ivresse poétique) pour son ouvrage Le Vif, le Pur, publié aux éditions du Passeur. Il est reparti, un peu gauche, les bras chargés de cadeaux encombrants.

1619592_816928968335735_4034351669165828061_nLe prix ni les cadeaux ne l’ont consolé de la journée : Philippe Mac Leod n’est pas homme de salon, quel qu’il soit, et le spectacle des auteurs assis derrière une table à attendre le visiteur, le lecteur, l’acheteur – quand on est poète… – lui laisse un goût d’amertume, loin de ses montagnes de calme et de méditation.

Philippe Mac Leod est un poète du silence. Il le dit, le répète : il est très peu connecté. Un téléphone portable pour le travail saisonnier et précaire qui ne le distrait guère de son œuvre, une adresse mail pour envoyer ses textes et échanger avec quelques interlocuteurs.

Pour le reste, rien du monde moderne ne le concerne : chez lui, dans les Pyrénées, ni téléviseur, ni radio, ni source de musique. Une modeste voiture pour pouvoir assurer son boulot alimentaire. Pas de femme ni d’enfant. Pas d’animal de compagnie…

Mysticisme

Rien qui puisse détourner Philippe Mac Leod du silence, de sa quête de contemplation, de mysticisme même : « Les pages que rassemble ce recueil en appellent à la clarté de la vie qui parfois se laisse surprendre dans l’éblouissement de sa nudité, son intensité, ses vertiges, tout ce qui en elle nous échappe, nous plongeant dans le plus grand désarroi et le plus grand bonheur ».

Le Vif, le Pur, sous-titré Poèmes pour un visage, est un recueil qui traque cette transparence au cœur même de son expérience de vie. Mac Leod livre une soixantaine de textes au langage profond, qui tirent leur limpidité de la nature, des paysages :

« Tout nous vient, tout nous est rendu

Avec le ciel vivant, le ciel de septembre ».

Dans la poésie de Mac Leod, les mots comme les hommes sont perdus, ballottés, ne cherchant qu’à rejoindre « la vie dans son ignorance ».

« Nous sommes parvenus jusque dans l’octobre qui dénoue les chemins ».

Peu à peu, le poème se dessine et les mots, encore déboussolés, « voudraient rendre à la parole ce pouvoir incomparable, non plus de nommer, de capter, de saisir, mais d’être elle-même le cœur battant du mystère ».

Ni ascète, ni esthète

Ce soir, Philippe Mac Leod ne peut revoir ses chères montagnes. Trop de trajet encore, il doit passer une nuit à Paris, près de Montparnasse, et partir à la première heure pour pointer sans retard au travail des hommes communs.

Un jour, m’explique-t-il de sa voix douce et posée, – ni ascète ni esthète, libre poète hors du temps – son regard clair protégé de fines lunettes me fixant autant qu’il se perd parfois dans la quête de mots et d’images ­– un jour, donc, Philippe Mac Leod écrira son grand recueil sur le silence. La montagne l’y aidera. Sa foi l’y aidera. Et nous aussi l’y aiderons, à notre manière modeste, prosaïque, maladroite, épatés par cette quête spirituelle évidente et si solitaire.

Vous êtes au-dedans, en vos chants désordonnés

Et moi au dehors, pas assez mort ou si peu vivant

Olivier Quelier.

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Philippe Mac Leod (micro à la main) à  Saumur pour la remise du prix de poésie.

Le vif, le pur. Poèmes pour un visage, Philippe Mac Leod, éditions Le Passeur. 92 p. 14, 90€.

 

Poésie : Philippe Mac Leod, le vif, le pur… le silencieux