Barthes : l’écriture, « ce vêtement tombé dans un coin de la feuille »

« L’essence de l’écriture, ce n’est ni une forme ni un usage, mais seulement un geste, le geste qui la produit en la laissant traîner : un brouillis, presque une salissure, une négligence. Réfléchissons par comparaison. Qu’est-ce que l’essence d’un pantalon (s’il en a une) ? Certainement pas cet objet apprêté et rectiligne que l’on trouve sur les cintres des grands magasins, plutôt cette boule d’étoffe chue sur le sol, abandonnée négligemment par la main d’un adolescent, quand il se déshabille, exténué, paresseux, indifférent. L’essence d’un objet a quelque rapport avec son déchet : non pas forcément ce qui reste après qu’on en a usé, mais ce qui est jeté, hors d’usage. Ainsi des écritures de Twombly. Ce sont les bribes d’une paresse, donc d’une élégance extrême ; comme si, de l’écriture, acte érotique fort, il restait la fatigue amoureuse : ce vêtement tombé dans un coin de la feuille. »

Extrait de la préface de Roland Barthes du Catalogue raisonné des œuvres sur papier de Cy Twombly (1979) repris dans L’Obvie et l’Obtus, éditions du Seuil.

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« Blooming » (2001-2008) Cy Twombly Foundation / Archives fondazione Nicola del Roscio / Studio Silvano

Exposition Cy Twombly, Centre Pompidou (Paris IVe), jusqu’au 24 avril 2017.

Barthes : l’écriture, « ce vêtement tombé dans un coin de la feuille »

Philippe Jaenada : Spiridon et le marathonien de la phrase

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Philippe Jaenada. Photo : DR.

Il est des auteurs — mais ils sont rares, je le précise d’emblée (il ne s’agit pas de tromper le lecteur) — que l’on suit les yeux grands ouverts sur la quatrième de couverture de leur livre.

Peu importe le titre, peu importe l’histoire, on est certain avec eux de passer un moment agréable — voire, dans les meilleurs cas, de découvrir de vraies pages de littérature.

Philippe Jaenada est de ceux-là (et je l’affirme haut et fort : parmi eux, l’un des meilleurs, sinon LE meilleur). Il a écrit déjà (ou seulement, on ne va pas se faire le coup du « tout est relatif » mais quand même, je connais nombre d’impatients guetteurs du prochain Jaenada à paraître…) une dizaine d’ouvrages.

Pause sportive

Après le formidable La petite femelle (Julliard), chroniqué sur ce blog), Philippe Jaenada s’offre une pause sportive avec Spiridon Superstar. Dans ce livre publié aux éditions Prisma, il répond à la contrainte de la collection Incipit : présenter une « première » : première femme élue à l’Académie française (François Bégaudeau) ; première édition du Festival de Cannes (Gonzague&@ Saint-Bris) ou, ici, premiers Jeux Olympiques.

Dans son style inimitable, mêlant l’Histoire, les faits réels, les anecdotes, les digressions et les propos plus personnels peu avares d’autodérision, Philippe Jaenada se met dans les pas de Spiridon Louis, un paysan grec qui deviendra héros national en remportant la première épreuve du marathon.

Le livre est bref, léger et, comme toujours avec Philippe Jaenada, l’écriture est jouissive.

Olivier Quelier

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La phrase (283 mots)

À l’époque où Spiridon commence à calquer son pas sur celui du vieux cheval, ils ont sept enfants (ils en auront huit), dont les aînés sont Constantin, le prince héritier, et Georges (qui se mariera en 1907 avec Marie Bonaparte, l’arrière-petite-nièce de Napoléon — « la dernière des Bonaparte, comme elle le précisait (dommage que les livres ne soient pas élastiques, extensibles (et que les digressions, ça va deux minutes), car il y aurait des choses passionnantes à raconter sur elle : proche de Freud (c’est grâce à elle qu’il pourra quitter l’Autriche et fuir les nazis), elle a été la pionnière de la psychanalyse en France, en partie parce qu’elle souffrait de frigidité et n’a jamais baissé les bras (ni croisé les jambes) face à ce handicap ;  après treize ans d’analyse avec Maître Sigmund (dont elle finira par écrire : « Freud s’est trompé, il a surestimé sa puissance, la puissance de la thérapie et celle des événements de l’enfance »), elle a publié de nombreux articles sur le sujet (elle a été l’une des premières femmes à parler si ouvertement de sexualité), revenant à des théories plus pragmatiques et expliquant la frigidité, d’après une étude qu’elle a menée sur deux cents femmes, par une distance trop importante entre le clitoris et le vagin — obsédée par le Graal orgasmique, elle a subi, en vain malheureusement, plusieurs opérations de déplacement du clitoris, ce qui ne devait pas être de la dentelle à l’époque —; elle a été, en outre, dès 1960, une fougueuse adversaire de la peine de mort, et a succombé à une leucémie le 21 septembre 1962 dans une clinique de Saint-Tropez — mais c’est une autre histoire et, on ne le dira jamais assez : les digressions, ça va deux minutes).

Philippe Jaenada, Spiridon Superstar, Prisma (collection Incipit).

Philippe Jaenada : Spiridon et le marathonien de la phrase

Serge Joncour : le style, côté cour

avt_serge-joncour_4875Une styliste, un homme de la campagne reconverti dans le recouvrement de dettes, une cour d’immeubles. Des corbeaux… De ces éléments éclectiques et disparates naît, grâce à la légèreté futée et à l’insolente tendresse de Serge Joncour Repose-toi sur moi, un roman d’amour qui cogne au cœur comme un geste de résistance et de révolte.

La rencontre est improbable. Il en faut plus pour arrêter Serge Joncour, romancier fédérateur à la stature aussi imposante que son style est redoutable de singularité et de finesse.

On a déjà dit tout le bien possible — et justifié — à propos de Repose-toi sur moi, publié chez Flammarion. Inutile d’y revenir donc. Mieux vaut laisser parler le texte et partager quelques pépites stylistiques.

Montons donc dans « ce bus infecté d’impatience ». Regardons Ludovic, l’ancien agriculteur de Repose-toi sur moi, parti dans ses pensées — « même sans téléphoner il décrochait » — et songer à sa mère, « assise dans le salon avec des attitudes de montre arrêtée ».

Et saluons Serge Joncour pour lui dire combien on l’aime, notre idole.

Olivier Quelier

Repose-toi sur moi, de Serge Joncour, Flammarion, 430p. 21€.

 

Serge Joncour : le style, côté cour

« California girls » : Simon Liberati exorcise les démones de sa jeunesse

« La mort, c’est la vie que tu menais avant de me rencontrer », dit Charles Manson à l’une des filles de 20 ans de sa « Famille ». Une phrase lourde de sens, qui résume à elle seule l’état d’esprit que le criminel imposait à sa communauté.

Rien d’étonnant à ce que ces jeunes femmes soient sous sa totale dépendance. Rien d’étonnant à ce que trois d’entre elles aient assassiné l’actrice Sharon Tate, enceinte, et sonné le glas de l’utopie des années 60.

Soirée du 9 août 1969. 10050 Cielo Drive à Los Angeles. Linda, Susan alias Sadie et Patricia assassinent Sharon Tate, la compagne de Roman Polanski, et ses amis Abigail Folger, Jay Sebring , Wojciech Frykowski et Steven Parent. Avant de quitter la maison, l’une d’elles inscrit le mot « PIG » (cochon) en lettres de sang sur une porte.

9782246798699-001-xLe roman de Simon Liberati surprend après le doux, sublime et lumineux d’amour Eva, publié chez Stock en 2015. California Girls est brutal, âpre de style et fort d’une écriture qui ne cède en rien à la terrifiante réalité.

Raconter l’horreur pour chasser les peurs d’enfant : c’est ce qu’a voulu faire Liberati, comme il l’explique en quatrième de couverture : « Mon but a été que tout paraisse aller de soi comme dans un roman alors que le moindre geste s’est vraiment accompli il y a bientôt cinquante ans. J’ai écrit cette histoire le plus simplement possible pour exorciser mes terreurs enfantines et j’ai revécu seconde par seconde le martyre de Sharon Tate ».

Simon Liberati y est parvenu avec une puissance littéraire rare.

Olivier Quelier.

California Girls, de Simon Liberati, Grasset, 338p. 20€.

« California girls » : Simon Liberati exorcise les démones de sa jeunesse

« La Correction », d’Elodie Llorca, en mériterait une bonne…

Un roman consacré à la correction semblait avoir toute sa place sur ce blog. Las ! Entre une intrigue empesée et un style plus que médiocre, lourd de fautes de syntaxe et de répétitions, le roman d’Elodie Llorca est une déception. 

9782743637743_largeC’est peut-être moi, mais je suis resté insensible à cette fable annoncée dans le roman La Correction, d’Elodie Llorca.

C’est peut-être moi, mais le personnage de François, falot correcteur dans la revue du Tellière, perturbé par la découverte de coquilles dans les textes qu’il corrige, sous les yeux de Reine, la directrice trônant non loin dans son bureau — ce personnage, donc, m’a semblé bien ennuyeux.

C’est peut-être moi, mais le naufrage dudit personnage, un brin fétichiste, de plus en paranoïaque, dans une déréliction pesante et un effarant éloignement du réel, entre le départ de sa femme qui n’en peut plus de lui (on peut la comprendre) et la mort de sa mère, quelques mois plus tôt — ce naufrage, donc, ressemble à une mise en abyme du roman.

Bureau, bureau, bureau…

Ce qui est indiscutable, c’est la faiblesse de la syntaxe et la médiocrité de ce qu’on ne saurait appeler le style. Un comble pour un roman intitulé La Correction. Où sont-ils, les éditeurs et correcteurs de Rivages, qui laissent passer des phrases telles que « je pris place en prenant garde » ou « je m’occupais du réassort et occupais pas mal de mon temps » ?

Volonté de l’auteur ? Ah oui ? Comme de répéter cinq fois (cinq fois !) le mot « bureau » en seize brèves lignes ? Comme de proposer des phrases aussi incorrectes que : « … pour voir ce que je pouvais bien pouvoir cacher » ? Ou comme d’alourdir sa syntaxe par des tournures comme celle-ci : « Je levais les yeux pour examiner les deux néons qui m’abîmaient tant les yeux ».

La Correction ? Oui, le livre d’Elodie Llorca, en mériterait une bonne…

Olivier Quelier.

La Correction, d’Elodie Llorca, éditions Rivages, 192p. 18€.

 

« La Correction », d’Elodie Llorca, en mériterait une bonne…

Stéphanie Hochet : bourgeoisie anglaise à l’heure des drames

La guerre est finie, enfin. La vie peut reprendre. Jeunes et vieux, fils et pères sont rentrés. Pas tous, bien sûr. Pas tous entiers. Mais l’époque est terminée où le Sussex languissait, vidé de ses forces vives, les femmes au travail, les hommes au front.

Pas tous les hommes : Edward n’a pas fait la guerre. Parti de la capitale où il tient une horlogerie, il reste dans la campagne anglaise auprès de sa femme, Anna, et de leur fils, Jack, né le 14 février 1915 : « Les Dardanelles pour le pays dont l’armée partait en expédition en Turquie, le jour de Jack pour moi. L’enfer comme point commun » raconte Anna, la narratrice, qui persuade son mari d’embaucher une nourrice pour s’occuper de l’enfant pendant qu’elle se livrera à ses travaux de traduction.

George répond à l’offre d’emploi publiée dans The Times. Anna va le chercher à la gare, s’attend à rencontrer une femme. George. « Comme George Eliot » avait-elle pensé à la lecture du courrier. Pourquoi cette idée ? A cause de cette annonce politique du droit de vote bientôt accordé aux femmes ? Anna voit descendre du train un homme dans la vingtaine, pâle, inquiet, au timbre doux, souffrant d’une sévère faiblesse cardiaque.

George, par son écoute, sa rigueur, sa bienveillance, fait des merveilles sur le petit Jack. Et ne laisse pas Anna indifférente. Au fil des jours, la jeune femme se prend à mesurer la distance grandissante avec son mari : sa bedaine d’homme satisfait, sa mesquine jalousie et sa méchanceté larvée.

Le dégoût s’installe.

Et le drame rôde.

C’est le grand talent de Stéphanie Hochet : du tableau familial qu’elle dresse sans concession, de l’élégance précise et précieuse de sa langue qui recrée l’ambiance bourgeoise de l’Angleterre post-victorienne, de son interrogation sur les a priori du genre et sur l’ambiguïté sexuelle, faire surgir, d’une phrase, d’un mot, la froide violence de l’horreur.

En écrire davantage serait priver le lecteur de troublants sursauts et de surprenante stupeur. Stéphanie Hochet instaure dans Un roman anglais la cruauté flegmatique, l’effroi tout en retenue d’une histoire qui ravage, sur deux guerres et deux générations, une famille et une nation.

Olivier Quelier

Un roman anglais, de Stéphanie Hochet, Rivages,  2015, 170 pages, 17 €.

A lire aussi : 

Stéphanie Hochet : éloge de sa majesté le chat.

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Stéphanie Hochet : bourgeoisie anglaise à l’heure des drames

Un regard sur le système scolaire : si Molière m’était Delacomptée…

C’est la semaine de la rentrée, pour les profs et les élèves. Pour une transition en douceur, il est bon de côtoyer encore un peu Molière à la campagne (même si le livre d’Emmanuelle Delacomptée a deux ans). Une plongée légère mais pertinente dans le monde des enseignants.

Electre_978-2-7096-4577-5_9782709645775« Dis-moi Jeoffrey, si ton point fort est l’hortografe, je me demande quels sont tes points faibles… ». Cruelle, la première affectation imposée par l’Éducation nationale à ses jeunes enseignants. Quelques mois plus tôt, ils étaient sur les bancs de la faculté, auréolés de leurs succès, lestés du poids des humanités et de leurs dignes prédécesseurs.

Et les voilà, un matin de septembre, sur un quai de gare, prêts à partir pour une province inconnue où les attendent, dans un collège quelconque, des ados pubères et immatures.

C’est cette aventure que raconte Emmanuelle Delacomptée dans Molière à la campagne (Lattès), un récit plein de légèreté et de pertinence.

Exophore et valence

Sur le quai de la gare Saint-Lazare, Emmanuelle fait le point : après « des dissertations de sept heures, une maîtrise imparable de l’exophore mémorielle, une science sans faille de l’évolution des sons [aü] et [eü] au XVIIIe siècle, une acquisition sûre de la notion de valence et d’analyse actancielle, une compréhension intime des hypotyposes, une fréquentation assidue du Canzionere de Pétrarque, l’Education nationale m’expédie dans les tréfonds de l’Ouest, au cœur de la Haute-Normandie, entre les départementales D32 et D547, à Saint-Bernard de l’E. »

Emmanuelle va découvrir ses premiers élèves, les Douglas, Jordan, Jeffrey, Kelly, Charlotte et quelques autres. Pas facile, mais elle va devoir affronter pire danger : les parents d’élèves, les collègues, les supérieurs… L’Education nationale dans toute sa pesanteur et son ridicule.

Le lecteur partage le cours de psychologie collective mensuel, les nombreuses réunions, vacille d’un acronyme (Clippa) à d’autres (Clis, Capsais, Segpa, UPI, Capa-SH, Sessad).

Appreneurs et géniteurs

Le ton est léger, plein d’autodérision et de pertinence. On sourit, on grimace, on s’indigne. C’est dans la description de la gabegie de l’Education nationale que la plume d’Emmanuelle Delacomptée est la plus acerbe et la plus vive.

La scène du cours de grammaire – pardon de « discours raisonné de la langue » – en présence de Mme Castaing, l’inspectrice, est une merveille de preuve par l’absurde du dysfonctionnement des formations en IUFM. Il en va de même pour ce cours « qui rencontre un grand succès auprès des primo-enseignants : la transgression des apprenants ». Ah, les appreneurs, les apprenants, les géniteurs d’apprenants (les parents d’élèves, quoi…) !

Emmanuelle Delacomptée fait œuvre d’excellente pédagogue en nous révélant ce à quoi sont confrontés les jeunes enseignants. On comprend mieux leurs craintes, leurs doutes, leurs défaites. Certains partent, d’autres craquent. Et d’autres résistent, s’accrochent, parce qu’ils croient en ce qu’ils font. Et parce qu’ils croient que les enfants, si exténuants et si « attachiants » soient-ils, méritent d’avoir une chance.

Olivier Quelier

Molière à la campagne, d’Emmanuelle Delacomptée. Editions Jean-Claude Lattès. 264p. 16, 50€.

Un regard sur le système scolaire : si Molière m’était Delacomptée…