Gilles Paris et les vertiges du malaise

C’est l’histoire de trois femmes. L’une très vieille. La deuxième, et la mort. Et une ado, rousse belle et rebelle. C’est l’histoire de trois femmes auxquelles on pourrait en ajouter deux. Agatha (un clin d’œil à Agatha Christie, l’ombre sur ce roman) la fleuriste du continent, et Prudence, l’intendante, « l’ombre des Mortemer ».

Mais ces trois-là, donc. Ces trois femmes du clan Mortemer, la grand-mère, la mère et la petit-fille. Elles qui ont fait, qui font, qui sont l’île.

Si quatrième personnage principal il doit y avoir, ce serait elle, cette île de falaises, de sentiers, de hautes herbes et de bas-morceaux de secrets jamais dévoilés… Ou Glass, la maison quasi minérale, toute de verre, immenses baies vitrées d’un linceul faussement transparent où passent les rayons du soleil mais où les couleurs changent d’un côté l’autre : bleu ecchymose à l’intérieur, bleu d’un ciel mutique à l’extérieur.

Trois femmes

C’est l’histoire de trois femmes, portraiturées avec une finesse retorse par Gilles Paris, qui nous offre cette saga familiale et romanesque après le succès retentissant, partout dans le monde (y compris cinématographique), de L’autobiographie d’une courgette (devenue Une vie de courgette sur grand écran). Finesse retorse, dans ce roman aux phrases courtes, factuelles, simples et bien rythmées, ancrées dans une réalité presque uniforme qui nous saisit plus encore quand tombent les révélations.

Les trois femmes sont Olivia de Mortemer, sa fille Rose et sa petite-fille Marnie. Marnie accompagnerait aussi bien que possible les dernières semaines de sa mère souffrant d’un cancer ; Jane, la fille aveugle de Prudence, serait la meilleure amie de Marnie. Conditionnel de rigueur, temps des mystères toujours tus, des secrets livrés au journal intime destiné au feu, temps des crimes et des accommodements avec sa conscience.

Un temps de rigueur pour ces trois femmes, encore et toujours elles, l’une perdue dans son passé, l’une perdue à jamais, la plus jeune perdue face à la beauté de l’île et aux prometteuses immensités du continent.

Et les hommes ?

Et les hommes dans tout ça ? Les hommes. Dans cette lignée, « ils ont été la disgrâce des Mortemer. » Le grand-père Aristide n’était qu’autorité et violence. Luc, le père de Marnie, amoureux des voitures de sport et des casinos, brûlait sa vie sur le continent. On emploie le temps imparfait… Imparfait pour raconter toute la vérité. Gilles Paris s’en charge avec une force retenue, mais inexorablement salvatrice. « On n’a pas besoin des hommes, dit Marnie. Ils n’apportent que du malheur ».

À l’ado de 14 ans, Gilles Paris prête sa tendresse et sa sensibilité, lui qui sait comme peu le savent donner vie à ces enfants de papier qui ont fait le succès de ses précédents livres, Au pays des kangourous, L’été des lucioles

Ce roman-là porte bien des cicatrices et des blessures. Ce roman-là creuse bien des failles et des falaises dans les cœurs trop sensibles. C’est le prix à payer pour le romancier. Marnie le rappelle : « Les adultes pour moi sont aussi rigides et secs que les bûches entassées dans la remise. Ce n’est que lorsqu’il craque et s’enflamme que ce bois-là m’intéresse. Sinon, c’est juste un tronc et rien d’autre ».

Parce qu’il en paie le prix, Gilles Paris sait créer l’étincelle de récits émouvants et humains. Si humains.

Olivier Quelier

Le vertige des falaises, de Gilles Paris, éditions Plon, 2017, 256 p. 16,90€.

Photo gillesparis.net
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Gilles Paris et les vertiges du malaise

Stéphanie Hochet : l’aurochs et la prisonnière

Mais vous croyiez quoi ? Qu’elle allait vous embarquer, la gentille Stéphanie, dans un de ces romans où l’auteure parle de ce qu’elle connaît le mieux, voire chérit au-delà de tout : elle-même ? Vous pensiez suivre le périple de cette romancière un peu reconnue mais pas encore assez pour vivre de sa plume sans apprécier les résidences d’auteur, ateliers d’écriture et autres conférences qui se présentent à elle ? Et pourquoi pas, tant qu’à faire, espériez découvrir la région de Cahors avec visite du camping, séjour à l’hôtel et découverte de la campagne environnante ?

C’est ce que vous croyiez ? Eh bien vous aviez, à peu près, raison. Enfin, jusqu’à la page 49. À cette ligne où la romancière, après une rencontre-débat dans un camping la veille au soir, se réveille. Mais pas dans son hôtel. Pas dans sa chambre. Alors où ? Attendez un peu…

D’ailleurs, si vous êtes honnête, reconnaissez que vous aviez déjà tiqué sur quelques remarques semées comme des cailloux dans les chaussures de votre certitude (oh bon sang, cette métaphore…). Cette bibliothèque dont le catalogue est contrôlé, modifié par la municipalité, ça ne vous évoque rien ? Ces livres retirés des librairies à cause de pressions ?

Allez, avouez, vous commenciez à pressentir une dimension inattendue dans ce roman d’apparence innocente. Et vous sentiez ce malaise vous envahir, page après page. Pas seulement gêné : troublé, oppressé par l’atmosphère imposée par Stéphanie Hochet.

Ce sentiment d’enfermement, de piège. Vous viennent à l’esprit les noms de Hitchcock, de Kafka. Vous découvrez celui de Vincent Charnot, le maire de Marnas. Étrange personnage. Inquiétant chasseur, dignitaire adulé, qui rêve d’un musée des Espèces de la région, avec une majuscule à Espèces. Rêve aussi de réintroduire dans la nature l’aurochs préhistorique. Et propose à la romancière d’en écrire la « biographie ».

Vous êtes un peu perdu ? Vous croyiez quoi, que j’allais vous raconter l’histoire, briser la tension, répondre à vos questions ? Eh non. La force de Stéphanie Hochet est de nous bousculer autant par ce qu’elle écrit que par ce qu’elle n’écrit pas : la dimension politique de son livre, le lecture mythologique de son récit, l’interrogation sur l’animalité et la part animale.

« Qui n’a pas son Minotaure ? » La phrase est de Marguerite Yourcenar, en exergue du livre. Stéphanie Hochet n’apporte pas de réponse à la question, mais l’affûte à nouveau au fusil de nos consciences. En ces temps troubles, l’urgence de l’écrivain est de nous troubler encore. De nous troubler toujours.

Olivier Quelier

L’animal et son biographe, de Stéphanie Hochet, éditions Rivages, 190p. 18€.

Mon chat, Caramel, est un fidèle lecteur de Stéphanie Hochet.

À lire aussi :

Stéphanie Hochet : Bourgeoisie anglaise à l’heure des drames.

Stéphanie Hochet : Éloge de sa majesté le chat.

 

 

Stéphanie Hochet : l’aurochs et la prisonnière

Bernard Pivot fait ses devoirs de mémoire

Ce que j’aime chez Pivot. Ses livres ne ressemblent à nul autre. Par la forme, qui n’est ni du roman ni des mémoires, ni de l’essai ni du dictionnaire. Une forme bien personnelle, comme l’est le ton : coquin — de plus en plus coquin — sautillant, toujours précis, pertinent, fort aussi d’une exigence de rigueur et de justesse.

Ce que j’aime chez Pivot. Tout le monde l’aime, et tant pis pour les autres. Ouvrir un de ses livres, c’est la garantie de trouver matière à plaisir, à plaisirs, à plaisirs sensuels tant Bernard Pivot se révèle, de plus en plus, de livre en livre, d’année en année (mais les années s’arrêtent-elles sur lui ? Pivot octogénaire ? Allons donc…).

Bernard Pivot est un jouisseur. De mots, de mets, de livres, d’amis, de femmes, de vins. Du temps dont il sait profiter. Et si sa mémoire, écrit-il, n’en fait qu’à sa tête, j’en échangerais bien une petite partie contre quelques années de ma vi(d)e.

M’imaginer échotier littéraire du petit monde parisien des années 1960 ; me revoir étudiant brillant au Centre de formation des journalistes, autonome et libre de forger l’avenir, entouré de figures marquantes ; discuter avec Duras au téléphone pour préparer un entretien qui entrera dans les annales d’Apostrophes, émission déjà entrée dans les annales de la télévision ; faire d’une dictée un événement national — un des textes proposés dût-il déplaire au trop puriste académicien Maurice Druon.

Je pourrais multiplier les souvenirs et les points-virgules. Il ne s’agit pas de faire le panégyrique de l’homme ; le pané-générique de ses succès audiovisuels ni le panorama de ses talents journalistiques. Après tout, lisez son livre, tout y est bien mieux dit qu’ici : le « tacle » (pour parler un peu foot, tiens) à Fabrice Luchini, la nécessité d’enseigner l’histoire culturelle du vin dans les lycées, le baiser d’un camarade, l’amante invitée à la télé…

Ce que j’aime chez Pivot. Ses aphorismes, bien sûr. Il en est friand et y excelle, dans ses livres comme sur Twitter (les deux se rejoignent parfois…) : « Le marketing, c’est faire de l’additionnel une nécessité » ;  » ce qui donne son prix à l’indiscrétion, c’est l’énergie qu’on met à l’obtenir ».

Ce que j’aime chez Pivot. Sans doute ce qui pourrait en amener d’autres à le désaimer : l’emploi de mots et de tournures plus très en vogue (le déduit, cuistre, béjaune, peu me chaut…) ; son goût du jeu de mots (la bandaison de crémaillère, il nous calembourait le mou…).

En ce qui me concerne, peu me chaut les cuistres, béjaunes ou non. Pivot est une fête. Et c’est ce que j’aime chez lui.

Olivier Quelier

Bernard Pivot, La mémoire n’en fait qu’à sa tête, Albin Michel, 229p. 18€.

À lire aussi :

« Les m’as-tu-lus et les verbes en progrès »

« Les mots vont-ils manger le gratteur de têtes ?« 

Bernard Pivot fait ses devoirs de mémoire

Barthes : l’écriture, « ce vêtement tombé dans un coin de la feuille »

« L’essence de l’écriture, ce n’est ni une forme ni un usage, mais seulement un geste, le geste qui la produit en la laissant traîner : un brouillis, presque une salissure, une négligence. Réfléchissons par comparaison. Qu’est-ce que l’essence d’un pantalon (s’il en a une) ? Certainement pas cet objet apprêté et rectiligne que l’on trouve sur les cintres des grands magasins, plutôt cette boule d’étoffe chue sur le sol, abandonnée négligemment par la main d’un adolescent, quand il se déshabille, exténué, paresseux, indifférent. L’essence d’un objet a quelque rapport avec son déchet : non pas forcément ce qui reste après qu’on en a usé, mais ce qui est jeté, hors d’usage. Ainsi des écritures de Twombly. Ce sont les bribes d’une paresse, donc d’une élégance extrême ; comme si, de l’écriture, acte érotique fort, il restait la fatigue amoureuse : ce vêtement tombé dans un coin de la feuille. »

Extrait de la préface de Roland Barthes du Catalogue raisonné des œuvres sur papier de Cy Twombly (1979) repris dans L’Obvie et l’Obtus, éditions du Seuil.

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« Blooming » (2001-2008) Cy Twombly Foundation / Archives fondazione Nicola del Roscio / Studio Silvano

Exposition Cy Twombly, Centre Pompidou (Paris IVe), jusqu’au 24 avril 2017.

Barthes : l’écriture, « ce vêtement tombé dans un coin de la feuille »

Philippe Jaenada : Spiridon et le marathonien de la phrase

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Philippe Jaenada. Photo : DR.

Il est des auteurs — mais ils sont rares, je le précise d’emblée (il ne s’agit pas de tromper le lecteur) — que l’on suit les yeux grands ouverts sur la quatrième de couverture de leur livre.

Peu importe le titre, peu importe l’histoire, on est certain avec eux de passer un moment agréable — voire, dans les meilleurs cas, de découvrir de vraies pages de littérature.

Philippe Jaenada est de ceux-là (et je l’affirme haut et fort : parmi eux, l’un des meilleurs, sinon LE meilleur). Il a écrit déjà (ou seulement, on ne va pas se faire le coup du « tout est relatif » mais quand même, je connais nombre d’impatients guetteurs du prochain Jaenada à paraître…) une dizaine d’ouvrages.

Pause sportive

Après le formidable La petite femelle (Julliard), chroniqué sur ce blog), Philippe Jaenada s’offre une pause sportive avec Spiridon Superstar. Dans ce livre publié aux éditions Prisma, il répond à la contrainte de la collection Incipit : présenter une « première » : première femme élue à l’Académie française (François Bégaudeau) ; première édition du Festival de Cannes (Gonzague&@ Saint-Bris) ou, ici, premiers Jeux Olympiques.

Dans son style inimitable, mêlant l’Histoire, les faits réels, les anecdotes, les digressions et les propos plus personnels peu avares d’autodérision, Philippe Jaenada se met dans les pas de Spiridon Louis, un paysan grec qui deviendra héros national en remportant la première épreuve du marathon.

Le livre est bref, léger et, comme toujours avec Philippe Jaenada, l’écriture est jouissive.

Olivier Quelier

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La phrase (283 mots)

À l’époque où Spiridon commence à calquer son pas sur celui du vieux cheval, ils ont sept enfants (ils en auront huit), dont les aînés sont Constantin, le prince héritier, et Georges (qui se mariera en 1907 avec Marie Bonaparte, l’arrière-petite-nièce de Napoléon — « la dernière des Bonaparte, comme elle le précisait (dommage que les livres ne soient pas élastiques, extensibles (et que les digressions, ça va deux minutes), car il y aurait des choses passionnantes à raconter sur elle : proche de Freud (c’est grâce à elle qu’il pourra quitter l’Autriche et fuir les nazis), elle a été la pionnière de la psychanalyse en France, en partie parce qu’elle souffrait de frigidité et n’a jamais baissé les bras (ni croisé les jambes) face à ce handicap ;  après treize ans d’analyse avec Maître Sigmund (dont elle finira par écrire : « Freud s’est trompé, il a surestimé sa puissance, la puissance de la thérapie et celle des événements de l’enfance »), elle a publié de nombreux articles sur le sujet (elle a été l’une des premières femmes à parler si ouvertement de sexualité), revenant à des théories plus pragmatiques et expliquant la frigidité, d’après une étude qu’elle a menée sur deux cents femmes, par une distance trop importante entre le clitoris et le vagin — obsédée par le Graal orgasmique, elle a subi, en vain malheureusement, plusieurs opérations de déplacement du clitoris, ce qui ne devait pas être de la dentelle à l’époque —; elle a été, en outre, dès 1960, une fougueuse adversaire de la peine de mort, et a succombé à une leucémie le 21 septembre 1962 dans une clinique de Saint-Tropez — mais c’est une autre histoire et, on ne le dira jamais assez : les digressions, ça va deux minutes).

Philippe Jaenada, Spiridon Superstar, Prisma (collection Incipit).

Philippe Jaenada : Spiridon et le marathonien de la phrase

Serge Joncour : le style, côté cour

avt_serge-joncour_4875Une styliste, un homme de la campagne reconverti dans le recouvrement de dettes, une cour d’immeubles. Des corbeaux… De ces éléments éclectiques et disparates naît, grâce à la légèreté futée et à l’insolente tendresse de Serge Joncour Repose-toi sur moi, un roman d’amour qui cogne au cœur comme un geste de résistance et de révolte.

La rencontre est improbable. Il en faut plus pour arrêter Serge Joncour, romancier fédérateur à la stature aussi imposante que son style est redoutable de singularité et de finesse.

On a déjà dit tout le bien possible — et justifié — à propos de Repose-toi sur moi, publié chez Flammarion. Inutile d’y revenir donc. Mieux vaut laisser parler le texte et partager quelques pépites stylistiques.

Montons donc dans « ce bus infecté d’impatience ». Regardons Ludovic, l’ancien agriculteur de Repose-toi sur moi, parti dans ses pensées — « même sans téléphoner il décrochait » — et songer à sa mère, « assise dans le salon avec des attitudes de montre arrêtée ».

Et saluons Serge Joncour pour lui dire combien on l’aime, notre idole.

Olivier Quelier

Repose-toi sur moi, de Serge Joncour, Flammarion, 430p. 21€.

 

Serge Joncour : le style, côté cour

« California girls » : Simon Liberati exorcise les démones de sa jeunesse

« La mort, c’est la vie que tu menais avant de me rencontrer », dit Charles Manson à l’une des filles de 20 ans de sa « Famille ». Une phrase lourde de sens, qui résume à elle seule l’état d’esprit que le criminel imposait à sa communauté.

Rien d’étonnant à ce que ces jeunes femmes soient sous sa totale dépendance. Rien d’étonnant à ce que trois d’entre elles aient assassiné l’actrice Sharon Tate, enceinte, et sonné le glas de l’utopie des années 60.

Soirée du 9 août 1969. 10050 Cielo Drive à Los Angeles. Linda, Susan alias Sadie et Patricia assassinent Sharon Tate, la compagne de Roman Polanski, et ses amis Abigail Folger, Jay Sebring , Wojciech Frykowski et Steven Parent. Avant de quitter la maison, l’une d’elles inscrit le mot « PIG » (cochon) en lettres de sang sur une porte.

9782246798699-001-xLe roman de Simon Liberati surprend après le doux, sublime et lumineux d’amour Eva, publié chez Stock en 2015. California Girls est brutal, âpre de style et fort d’une écriture qui ne cède en rien à la terrifiante réalité.

Raconter l’horreur pour chasser les peurs d’enfant : c’est ce qu’a voulu faire Liberati, comme il l’explique en quatrième de couverture : « Mon but a été que tout paraisse aller de soi comme dans un roman alors que le moindre geste s’est vraiment accompli il y a bientôt cinquante ans. J’ai écrit cette histoire le plus simplement possible pour exorciser mes terreurs enfantines et j’ai revécu seconde par seconde le martyre de Sharon Tate ».

Simon Liberati y est parvenu avec une puissance littéraire rare.

Olivier Quelier.

California Girls, de Simon Liberati, Grasset, 338p. 20€.

« California girls » : Simon Liberati exorcise les démones de sa jeunesse