Tom Wolfe : « Mon écriture s’appuie sur le reportage »

« Mon écriture s’appuie sur le reportage. Trop d’auteurs ne comprennent pas qu’il faut sortir de chez soi.

Installés dans leur bureau, ils écrivent aussi vite qu’ils le peuvent des choses issues de leur tête. Ils se contentent — ce qui est plus facile — d’adopter une position morale. À croire qu’ils ne s’intéressent pas à ce qui se passe autour d’eux.

Ça donne ces interminables romans psychologiques écrits par des jeunes gens formés dans des cours de creative writing. Ils ne parlent que de la classe moyenne (ce qui n’est pas la même chose que la bourgeoisie), jamais de la classe ouvrière, du type qui vous sert des pancakes, de sa vie, de ses problèmes.

On a dit que j’avais inventé le new journalism — le terme n’est pas de moi ; c’est vrai que cette appellation renvoie à un certain nombre de techniques que je partage : écrire scène par scène, utiliser les dialogues pour permettre au lecteur de pénétrer dans un livre. Il faut aussi noter — et Balzac excellait dans cet exercice — ce que j’appelle les « détails de statut », c’est-à-dire la manière de s’exprimer des gens, leurs mots, leurs tournures de phrase, la description du lieu qu’ils habitent : tout cela est révélateur de leur vraie personnalité, pas de celle qu’ils veulent offrir au monde.

Il faut, enfin, se mettre dans la tête des personnages, rapporter leur monologue intérieur, décrire le monde tel qu’ils le voient, pas comme vous vous le voyez. »

(Extrait d’un entretien accordé au Nouveau Magazine littéraire).

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Tom Wolfe : « Mon écriture s’appuie sur le reportage »

Svetlana Alexievitch : « Je suis une « femme-oreille »

Dans son discours prononcé lors de la remise du prix Nobel de littérature, en 2015, Svetlana Alexievitch insistait sur l’importance qu’elle accorde aux mots des rues.

« Flaubert a dit de lui-même qu’il était un « homme-plume ». Moi, je peux dire que je suis une « femme-oreille ». Quand je marche dans la rue et que je surprends des mots, des phrases, des exclamations, je me dis toujours : combien de roman qui disparaissent sans laisser de traces ! Qui disparaissent dans le temps. Dans les ténèbres.

Il y a toute une partie de la vie humaine, celle des conversations, que nous n’arrivons pas à conquérir pour la littérature. Nous ne l’avons pas encore appréciée à sa juste valeur, elle ne nous étonne pas, ne nous passionne pas. Moi, elle m’a envoûtée, elle a fait de moi sa prisonnière. J’aime la façon dont parle les gens… J’aime les voix humaines solitaires. C’est ce que j’aime le plus, c’est ma passion. »

Svetlana Alexievitch : « Je suis une « femme-oreille »

Lecture, lectures… [citations]

“Une heure de lecture est le souverain remède contre les dégoûts de la vie. » Montesquieu

 

 

 

 

 

« Quand je pense à tous les livres qu’il me reste à lire, j’ai la certitude d’être encore heureux. » Jules Renard

 

 

 

 

 

« Je n’ai jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé. » Montesquieu

 

Lecture, lectures… [citations]

Cizia Zykë, aventurier de l’édition populaire

Face à ce bonhomme-là, on se serait sans doute senti comme Frédéric Moreau rentrant chez sa mère et apercevant, sur le bateau du retour, ce fameux gaillard exotique… Car il était impressionnant, Cizia Zykë, lui qui a bouleversé le paysage de l’édition, dans les années 1980, en publiant des livres comme Oro, Sahara ou Parodie. Thierry Poncet retrace Zykë l’aventure chez Taurnada éditions…

Mon souvenir de Zykë, c’est ce vendredi soir où, invité dans l’émission Apostrophes, il répond à Bernard Pivot qui lui demande s’il a déjà tué : « On ne pose pas ce genre de question. — Mais moi je vous la pose, reprend Pivot. — Je ne vous répondrai pas. »

Cizia Zykë n’était pas qu’un phénomène éditorial, c’était un phénomène tout court, aventurier, trafiquant, chercheur d’or, homme de bonnes affaires et de mauvais coups qui cherchait la fortune et fuyait le quotidien des employés modèles. Cette vie de roi, richissime un jour et fauché le lendemain, un de ses plus proches courtisans la raconte dans un livre décoiffant et ébouriffé, pas bien élevé, pas politiquement correct mais si vivant, si torride, si enthousiasmant qu’on le lit au rythme déjanté de son auteur, Thierry Poncet, m’sieur Poncet comme disait le patron.

Avant, un grand bandit

Zykë l’aventure, sous-titré « d’après une folle histoire vraie », est un livre enlevé qui raconte comment une rencontre dans un PMU de la rue du Faubourg-Saint-Martin change le destin de Thierry Poncet, devenu en un instant lieutenant-chauffeur-homme à tout faire et surtout secrétaire, nègre et documentaliste de Cizia Zykë.

Le lecteur voyage beaucoup dans ce livre, autant que les personnages y boivent, y baisent et y consomment des substances illicites plus ou moins fortes. On passe de chambres minables à des palaces et des maisons somptueuses, on passe de bordels en boxons et en lupanars, on passe d’un pays à l’autre avec toujours autant de soif de vie, d’inattendu et… d’écriture.

Le premier intérêt de ce livre est de nous présenter un Zykë à l’ouvrage, réfléchissant, élaborant, dictant son texte à un m’sieur Poncet réactif et survitaminé. Ces deux-là écriront quelques-uns des plus gros succès de l’édition : Oro, Sahara, Parodie, Fièvres, la série des Tuan Charlie... Zykë s’enorgueillit de cette réussite et de son nouveau statut : « Avant, j’étais un grand bandit mais maintenant je suis un écrivain. »

Il veut faire imploser le monde de l’édition parisienne et ne manque pas de jouer de ses mauvaises manières face à la gente germanopratine, poussant la moquerie jusqu’à réclamer ses fastueux à-valoir et ses millions de droits d’auteur en billets de banque qu’il fourrait avec nonchalance dans un grand sac.

Le style, M’sieur Poncet

Thierry Poncet.

L’autre intérêt, et non le moindre, est le style de Thierry Poncet. Car on n’est ici ni dans le livre populaire mal écrit ni dans l’ouvrage de commande. Poncet a retenu la leçon de son patron : « Le langage de Zykë ne souffre aucun relâchement. Jamais de pause. Pas de faiblesse ni de temps mort. Sont bannis toutes les suavités du « bien-écrire », toutes les formules coulantes qui embellissent le propos, toutes les miséricordes que me seraient les subordonnées, les comparaisons imagées et les formules poétiques.

Non.

C’est brut.

Violent.

Chaque phrase s’assène, coup à la tête du lecteur, sec, net et impitoyable entre ses deux points. »

Oui, Poncet a retenu la leçon, qui livre quelques brillants exercices de style, comme dans cette scène entre « gendelettres » : « Ça bavarde. Ça bavasse. Ça mélasse. Ça ressasse. Ça jacasse. Ça se passe les plats. Ça se passe la brosse. Ça se repasse la sauce. Ça se répond. Ça se répand. Ça rebondit. Ça s’ébaubit. Ça se théorie. Ça se théorème. Ça se ah-oui-mais-quand-même. Ça se vous n’y pensez pas. Ça se vous avez bien raison. Ça se mon cher. Ça se ma chère. Ça se macère… »

Voyou élégant, superbe et imposant, Zykë a secoué le monde de l’édition de ses mauvaises manières et de ses bonnes idées éditoriales. Il est raconté avec tendresse et justesse par Thierry Poncet. Rien de moins normal entre « gens de sac et de corde ».

Olivier Quelier

Thierry Poncet, Zykë l’aventure, Taurnada éditions. 14.99€.

Cizia Zykë, aventurier de l’édition populaire

« Depuis l’au-delà », Bernard Werber fourbit ses âmes de romancier populaire

J’ai lu ce livre Depuis l’au-delà. Ça a été une sacrée bonne surprise. Ce roman de Bernard Werber est plein d’esprit(s), de spirites, d’âmes errantes, d’égrégores et de médiums… Autant dire que je ne partais pas serein, pas certain de plonger dans 430 pages, ballotté entre monde immatériel et immondes matériels. Et pourtant…

Je n’abordais pas vraiment serein Depuis l’au-delà. Et pourtant  j’ai vite été rassuré : Werber a ce génie du romancier de tout oser, sans crainte : faire intervenir les défunts Napoléon, Conan Doyle et Mitterrand, balancer des blagues potaches et livrer des scènes de grande comédie… Ça marche : le lecteur, ravi, accepte tout. Le pitch est simple, mais (diablement ?) efficace : écrivain de romans à suspense, Gabriel Wells est assassiné. Son âme errante décide de retrouver le meurtrier avec l’aide d’une médium, Lucy Filipini. Et tenter de percer, tant qu’à faire, le mystère de la mort.

Gabriel Wells

Le grand talent de Bernard Werber, c’est d’allier à son imagination sans limite une certaine candeur ancrée dans l’optimisme. La trame de son roman s’enrichit d’extraits de la « fameuse » Encyclopédie du savoir relatif et absolu d’Edmond Wells. Un personnage fictif, créé par l’auteur, mais dont les articles sont d’une incroyable richesse. Non, je ne vous en dirai rien, allez donc découvrir, c’est renversant.

L’autre bonne idée de Werber, c’est d’avoir fait de son personnage principal un auteur populaire de romans à suspense. Un bon moyen de glisser de respectables vérités et, en plus de régler quelques comptes, livrer quelques-unes de ses convictions d’écrivain. Aux arguments de Jean Moisi, acariâtre critique littéraire redouté du fretin parisien à cause de son pouvoir éminemment gris et piètre auteur dont les ouvrages soi-disant autofictifs comptent plus de mensonges que de lecteurs — à Moisi, donc, Wells/Werber oppose une défense du roman de genre, grand public, nourri à l’aventure, à l’imagination.

« La viande, c’est l’intrigue »

Moisi l’aigri nombriliste face à Wells/Werber. Ma religion est faite, j’ai toujours aimé les raconteurs d’histoires et le mépris dans lequel la presse littéraire les maintient encore m’incite à continuer à les lire. Qu’écrit-il, Werber, en illustration de ces propos ? D’un critique qui reproche son absence de style à Gabriel Wells, il dit : « La littérature qu’il aime est essentiellement cosmétique. C’est du maquillage qui sert à cacher les rides et les boutons. La forme est mise en valeur pour dissimuler la faiblesse du fond. Ou, pour utiliser une autre image, le style est la sauce d’un plat. On met beaucoup de sauce, bien grasse et bien salée, de la sauce au beurre ou de l’huile de friture, quand on veut saturer les papilles pour cacher le goût de la viande. Or, pour moi, la viande, c’est l’intrigue. Si elle est bonne, elle n’a pas besoin de sauce. »
Un peu plus loin : « L’autofiction, qui est en effet l’unique littérature à la mode actuellement en France (ou plutôt à Paris), n’est qu’une thérapie déguisée. L’auteur qui raconte par exemple son enfance n’a rien inventé : il se contente d’observer. Ce n’est pas lui qui crée ses parents, son cadre de vie, ceux qui participent à sa vie. Ces écrivains ne sont rien d’autres que des autobiographes, et ils devraient indiquer « Dieu » comme co-auteur puisque c’est lui qui a inventé les acteurs, le décor et même les situations qu’ils décrivent. »

Au-delà de ça

Depuis l’au-delà constitue un réel bonheur de lecture, riche de fantaisie et d’audace. Ça n’empêchera pas de relire Duras, ça n’empêchera pas de ne pas lire Musso ; ça n’empêchera rien du tout mais replacera simplement le livre, quel qu’il soit, à sa vraie place : dans les mains d’un lecteur, d’une lectrice qui pensera sans doute que « le suprême paradoxe est que la vérité est dans les romans, le mensonge dans les journaux ».

Olivier Quelier

Bernard Werber, Depuis l’au-delà, Albin Michel, 2017. 22€.

Le site officiel de Bernard Werber est ICI.

 

 

« Depuis l’au-delà », Bernard Werber fourbit ses âmes de romancier populaire

Lisa Balavoine : « … Et corrigeons ce qui peut être corrigé »

C’est un extrait du très réussi premier roman de Lisa Balavoine, Eparse. Un texte qui parle du passé, mais que j’aime à lire comme une évocation de l’écriture, de ses errances, de ses remords parfois. D’un peu de réécriture, donc.

 

Reprenons au commencement. Au début du commencement. Au début du tout début. Sans effacer. Sans réécrire. Sans oublier. Reprenons les prémices les esquisses les brouillons les ratés et corrigeons ce qui peut être corrigé. Reprenons le temps des silences le temps des absences le temps pour nous pour rebâtir pour recréer pour estomper les traits grossiers qui dénaturent nos pensées. Reprenons reprenons au début reprenons son but divaguons égarons nous nous pouvons bien nous perdre et nous réinventer. Mais d’abord reprenons. Reprenons-nous.

Lisa Balavoine : « … Et corrigeons ce qui peut être corrigé »