Laurence Sterne, les écrivains, les règles…

 

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Laurence Sterne, les écrivains, les règles…

Hélène Viala-Daniel, « braconnière » des ornières

Hélène Viala-Daniel est une glaneuse de bribes, une voleuse de vies. Pas un bandit de grand chemin. Ce qu’elle aime, Hélène, sous « les néons de l’existence », c’est rencontrer des gens, réécrire des histoires. En naît un livre étonnant, attachant surtout, par la sincérité de son style et la force de son humanité.

Le livre d’Hélène Viala-Daniel, intitulé Quand les pylônes auront des feuilles, est à son image : tout en retenue, d’une humanité fragile parce que trop grande pour le monde présent. Quoique. Le monde est à l’image de celui ou celle qui le regarde. Et Hélène Viala-Daniel est de celles qui savent observer les petits riens : « Il y en a partout pour qui sait les voir ou les écouter. Sur les murs. Dans les bribes de conversation. Le long des fissures de trottoirs. Dans les interstices des portes cochères. Dans la lumière d’une saison. »

Avec une prudente élégance, Hélène évoque dans ces textes, mi-chroniques mi-nouvelles, les troquets, les petits faits d’hiver, les absents, les amours, les absences, les espoirs… Elle évoque les souvenirs d’été et de ce qui a été… Dans les courts chapitres, les modes de narration varient. Ici la mémoire du temps où « les bouchons des bouteilles de limonade étaient en porcelaine reliés à la bouteille par un fil de fer » ; là les « je me souviens » qui font surgir du passé les « aiguillées des paresseuses ».

Les mots plombés

Ce livre est empli de poésie et de lyrisme, ben sûr, mais grandis par cette petite fêlure qui fait barrage aux larmes trop sentimentales. Les larmes, elles sont pour les vrais drames, pour les mots maudits et plombés qui disent la maladie, la saloperie contre laquelle il faut se battre.

Les fenêtres allumées qu’elle voit dans la nuit, Hélène ne peut s’imaginer qu’on a oublié de les éteindre. Elles lui ressemblent : discrètes et rassurantes, elles veillent sur nous.

Quand les pylônes auront des feuilles est une magnifique ode au monde et à l’espoir. Au rire et à la bienveillance. Il faut beaucoup de talent et plus encore d’amour de son prochain pour offrir un tel texte. Être, comme l’est Hélène, une capteuse. « Quelqu’un qui vit le nez en l’air et toutes les écoutilles réglées sur ouverture maximum. Un pilleur de bribes. Un collectionneur. Un glaneur. Un braconnier. »

Olivier Quelier

Hélène Viala-Daniel, Quand les pylônes auront des feuilles, Monty-Petons Publications, 276 p., 16,50€.

Hélène Viala-Daniel, « braconnière » des ornières

François Weyergans : « J’aime l’inquiétude et l’anacoluthe »

« — J’aime l’inquiétude et l’anacoluthe. L’anacoluthe est à la littérature ce que la vitesse de la lumière est à la physique. (…) L’anacoluthe, te rappellerait le dictionnaire, est une tournure dans laquelle, commençant par une construction, on finit par un autre. C’est l’inattendu, la rapidité, l’étonnement. »

François Weyergans, Je suis écrivain (Gallimard)

L’anacoluthe est une figure de style qui rompt la cohésion syntaxique de la phrase. En brisant la construction de la phrase, elle crée un effet de surprise, volontaire ou non. Pour le dire plus simplement, à la manière de Dupriez dans son Dictionnaire des procédés littéraires : « On commence une phrase et on la finit autrement ».

Un exemple célèbre d’anacoluthe est extrait des Pensées de Pascal : « Le nez de Cléopâtre, s’il eût été plus court, la face du monde en eût été changée ». On constate ici un changement de sujet grammatical. Une construction correcte donnerait : « Le nez de Cléopâtre, s’il eût été plus court, eût changé la face du monde ».

 

François Weyergans : « J’aime l’inquiétude et l’anacoluthe »

Gilles, Legardinier des bons sentiments

La photo de la 4e de couverture.

Je ne sais pas ce qui m’a pris. Pas du tout.

Ça ne me ressemble pas.

Cette impulsivité, cette envie de filer droit vers l’inconnu, de tenter l’expérience insensée de lire un « feel good book » (ou feel good « literature », mais faut pas exagérer) et de choisir l’auteur qui cartonne et qui met des chats sur les couvertures de la version « poche » de ses romans et qui parle (beaucoup) à ses lecteurs et qui vend pas qu’un peu, des tonnes de bouquins, oui, tous les ans un nouveau volume — PAF ! — en octobre c’est comme le rhume on n’y échappe pas, bref, lui, souriant, sympa et sans aucun doute sincère : Gilles Legardinier.

La question n’est pas, la question n’est plus de savoir si littérature et sentiments font bon ménage, on ne parle pas ici de littérature, voilà c’est réglé, mais qu’y a-t-il dans ces bouquins, et dans le dernier en date, Une fois dans ma vie (Flammarion) qui retienne tant l’attention des unes et des autres ?

Moule sentimental

Eh bien… des sentiments, c’est écrit là : « Comme eux, elle est là pour éprouver des sentiments. Elle est là pour sentir son cœur battre. Pour voir la vie telle qu’on la rêve et non telle qu’on la vit. ».

Et puis ? Des sentiments, c’est écrit ici : « Les seules principes actifs efficaces ne se vendent pas en flacon : ce sont les sentiments »

Et puis ? Des senti… Ah non : des émotions, comme le souligne Legardinier dans ses remerciements : « Je souhaite dédier ce livre à ceux — musiciens, auteurs, réalisateurs, peintres, sculpteurs… qui vivent pour partager des émotions, et à ceux qui ont envie de les recevoir. »

Bien. Mais c’est un peu réducteur. Revenons-en au texte. Il y a de l’humour (enfin, c’est vendu avec, en quatrième de couverture, une intrigue (oui, sûrement, quelque part). Allons, j’exagère : rien de honteux dans un roman intitulé Une fois dans ma vie.

Rien de honteux, mais…

Mais l’écriture…

Suis-je à même d’encaisser des vérités aussi définitives que « les beaux quartiers résidentiels sont toujours plus calmes » ou, plus fort encore : « La nature humaine réserve d’incroyables surprises » ? J’en sors tout chamboulé, tournis toujours, et près de m’effondrer quand s’alignent poncifs et formules convenues.

Chez Legardinier, le bâtiment est forcément « majestueux », l’urgence « absolue » et le présage « funeste ». Et le même bâtiment majestueux s’appuie comme de bien entendu sur des piliers qui ne peuvent être que « vénérables ». Et puis bien sûr, comme je l’ai fait moi-même, on inspecte « consciencieusement »

Je ne fais pas de procès, ne tente pas la leçon d’écriture, le conseil de lecture moins encore. Cet auteur, ce livre, je ne me sens pas, je ne les sens pas, je ressens que je suis à cent pas de ces sentiments-là, je sens de ce pas que ce n’est pas mon sang qui bat dans l’écriture-là, que ce n’est pas mon sang qui n’a fait qu’un tour avant de quitter le circuit de lecture.

Lecteurs et lectrices de Legardinier plongent — souvent à cœur perdu — dans ses romans pour « voir la vie telle qu’on la rêve et non telle qu’on la vit » (bis repetita, c’est comme ça…).

C’est leur droit, je n’ai pas à nier leur plaisir, le bienfait que ces histoires leur apportent. Pour ma part, je continuerai de chercher d’autres jardiniers pour cultiver le champ de mes lectures.

Olivier Quelier.

Une fois dans ma vie, Gilles Legardinier, Flammarion, 2017.
Gilles, Legardinier des bons sentiments

Claude Roy : « Se tenir à l’œil en réécrivant »

Frédérique Deghelt anime un atelier d’écriture intitulé « Trouver sa voix » à la NRF/Gallimard.

Elle cite en présentation de son activité, qui consiste notamment à « comprendre que seule une technique incisive peut permettre d’aller véritablement vers les questions dangereuses que doit exprimer un texte ; concrètement, comment traquer la banalité du premier jet ? » — elle cite cette phrase attribuée à Claude Roy, très représentative de l’enjeu de la réécriture :

« Il faut s’aimer en écrivant, se haïr en se relisant et se tenir à l’œil en réécrivant. »

Claude Roy

 

Claude Roy : « Se tenir à l’œil en réécrivant »