Le chanteur Pierre Lapointe récite l’alphabet « de nos fragiles existences »

Poétique chanteur québécois vedette chez lui mais encore peu connu en France, Pierre Lapointe a sorti récemment un album intitulé La science du cœur. Parmi les titres, cet étrange Alphabet peuplé notamment par Otto Dix, Jim Morrison et David Cronenberg.

A, toujours faire rimer amour avec toujours
B, les initiales BB
C, pour toi, oh blanche cocaïne
D, souvenir du Daba Zurich
E, l’ectoplasme qui sort de ta bouche
F, la femme qui se réveille en toi
G, La reine gastronomique des sens
H, les homos hurlent à la lune
I, l’intelligence de ne pas choisir
J, le jour qui repousse la nuit
K, les infinis multiples du kaléidoscope
L, les larmes qui mènent vers le déni
M, Morrison dans sa baignoire au 17 rue Beautreillis
N, toujours chérir la naïveté
O, la renaissance d’Otto Dix
P, les fashion pirates de Vivienne Westwood
Q, toujours des questions sans réponse
R, le rythme rapide de Steve Reich
S, Salvador et Amanda
T, la tristesse moteur de tes joies
U, l’uranium 235 de Tchernobyl
V, les voitures froissées de David Cronenberg
W, Walter Van Beirendonck est grand
X, la génération prémâchée
Y, deux amoureux sous le ciel de Yellow Knife
Z, l’humain habite dans un zoo

Chacune des lettres de l’alphabet
nous empêche de rester muet
Comme une mélodie divine,
elles évoquent en nous la doctrine
de nos fragiles existences
trop souvent vidées de leur sens

La chanson à écouter ICI.

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Le chanteur Pierre Lapointe récite l’alphabet « de nos fragiles existences »

Josette Hersent : l’intemporelle présence de sa poésie

Je connais bien Josette Hersent. J’aime sa présence discrète mais infaillible et j’apprécie sa poésie. Elle distille l’une et l’autre sur Twitter, offrant au site un inestimable petit supplément de subtile humanité. La rencontre peut se poursuivre sur son blog ou sur papier puisque l’auteur a déjà publié plusieurs recueils : Blaise ou la symphonie inachevée, Deux dates sur une pierre et le dernier en date, Intemporel. Tous trois aux éditions du Chameau.

La strophe de référence de Josette Hersent est le quatrain, l’alexandrin sa métrique favorite. Ne pas en tirer de conclusion hâtive : le classicisme n’est pas ici un carcan dont elle ne sait s’extirper pour proposer d’autres rythmes, d’autres formes. Et les thèmes abordés sont, justement nommés, hors du temps. L’amour, l’absence, l’enfance… Quoi d’autre, sinon la « rambleur » minérale des paysages, le souffle des souvenirs et l’essoufflement du temps.

En exergue de son ouvrage, Josette Hersent cite Camus et Villiers de L’Isle-Adam : « Je n’écris que pour les personnes atteintes d’âme ». Elle, sait aussi, avec simplicité, ouvrir et embellir la nôtre. C’est pourquoi ses mots nous sont précieux, ses recueils plus encore :

« Un livre est fait pour ca

Pénétrer ton chez toi

Passer par tes fenêtres

S’inviter dans ta tête

Puis finir dans tes bras »

Olivier Quelier

Josette Hersent : l’intemporelle présence de sa poésie

Il y a 40 ans, Deleuze et la « pensée-interview »

J’ai trouvé sur le passionnant site Œuvres Ouvertes ce propos du philosophe Gilles Deleuze, dont la modernité, quarante ans après sa publication, rend urgente la lecture. L’extrait est tiré d’un texte publié comme Supplément au n°24, mai 1977, de la revue Minuit.

C’est pourquoi, à la limite, un livre vaut moins que l’article de journal qu’on fait sur lui ou l’interview à laquelle il donne lieu. Les intellectuels et les écrivains, même les artistes, sont donc conviés à devenir journalistes s’ils veulent se conformer aux normes. C’est un nouveau type de pensée, la pensée-interview, la pensée-entretien, la pensée-minute. On imagine un livre qui porterait sur un article de journal, et non plus l’inverse.

(© Gilles Deleuze _ 10 novembre 2016)

 

 

Il y a 40 ans, Deleuze et la « pensée-interview »

Philippe Djian : « La littérature, la vraie, ne s’enseigne pas »

On ne peut pas faire de vous un écrivain au sens où moi je l’entends, mais on peut faire de vous un scénariste ou quelqu’un qui publie. La littérature, la vraie, en effet, ne s’enseigne pas. Mais tout le monde peut s’améliorer, à force de travail. En travaillant, on peut écrire, et très bien, à quoi ressemble le bleu du ciel. C’est une question de travail. Ça ne peut pas s’apprendre, mais ça peut s’enseigner. On peut aussi vous enseigner à structurer un récit. C’est ce que nous prouvent tous les jours ces gens qui viennent des Etats-Uni pour nous expliquer comment faire un scénario, comment écrire une série. Il y a des tas de gens qui prennent des cour de dessin, des cours de scénario, et ça fonctionne ! Mais ils n’écriront jamais de la littérature, c’est-à-dire Ulysse ou Guerre et paix. Donc oui, vous pouvez apprendre à travailler pour faire partie des 95 % des bouquins qui encombrent les librairies. Mais les 5 % qui restent, les vrais écrivains, ceux-là sont hors de portée et personne ne peut, en effet, s’engager à vous transformer en l’un d’eux.

Philippe Djian anime désormais des ateliers d’écriture, notamment pour Gallimard/NRF. Et, entre ce qu’il affirmait dans le texte ci-dessus, datant de 2010, et aujourd’hui, il semble avoir changé d’idée. Il déclare à propos de son atelier intitulé Marcher sur la queue du tigre (réveiller ce qui est endormi) : « Il nous a fallu du temps. Je ne sais combien de générations pour l’admettre. Malgré les évidences, les preuves accumulées. Nous en rions aujourd’hui, mais le chemin a été long, les résistances terribles. Je me souviens de la risée que cela provoquait parfois. Pour certains, pour beaucoup, ces ateliers d’écriture ne servaient à rien car écrire ne pouvait s’apprendre. En grande partie, ils avaient tort. »

Il parle de cette activité dans cet entretien.

Philippe Djian : « La littérature, la vraie, ne s’enseigne pas »

Ibn Khaldoun : « La poésie ce sont les vers dont on a redressé les premiers mots »

Un court art poétique tiré du Livre des exemples, d’Ibn Khaldoun (1332-1406). Ce texte est cité dans l’ouvrage de Gérard Macé, Pensées simples, publié chez Gallimard (2011).

« La poésie ce sont les vers dont on a redressé  les premiers mots,

et dont on a poli toutes les parties,

On en répare les fissures par les longueurs

on en soigne la cécité par la concision.

On y réunit le proche et le lointain,

on y joint les eaux dormantes aux eaux vives. »

 

Ibn Khaldoun : « La poésie ce sont les vers dont on a redressé les premiers mots »

Pourvu qu’on écrive avec Gauvain Sers

Je réfléchis depuis un moment à des ateliers d’écriture moins littéraire que musicale. Pas l’autre à la place de l’une, mais en plus, à côté, différemment… Les support(eur)s ne manquent pas : Vincent Delerm, Oldelaf, Juliette, Albin de la Simone… Et désormais Gauvain Sers, repéré grâce à son titre Pourvu. Son premier album recèle une mine de potentielles propositions d’écriture. Si ça vous chante.

D’abord. D’abord il y a Pourvu

Que j’ai écouté après l’avoir entendu

Me disait qu’ça s’rait pas mal

Pour un p’tit travail verbal

Sur l’anaphore

le name dropping

le song writing

que sais-je encor’

 

Et puis. Et puis j’ai écouté

Les aut’ chansons pas entendues

D’la nostalgie d’la légèreté

Plein de p’tits faits plein de choses vues

C’est bien, que j’me suis dit

Les p’tites choses vues

Pour l’atelier. On verra bien

J’reviendrai d’sus

 

Y a de belles plages de nostalgie

Dans la vieille bagnole de son père,

Et su’ le tracteur d’un autre père

Et d’ l’engagement vous en faites pas

y en a aussi : fils au djihad

Hénin-Beaumont

Et puis surtout

Entre République et Nation

 

Mais le meilleur pour le quatre heures

D’mon quotidien d’animateur

Ce sont ces scènes du quotidien

Avec dedans la vie de Gauvain

D’la mise en abyme

De l’autoportrait

Du dérisoire idéal

Pour l’écritoire

 

On fouille le fond de ses poches

On prend l’bus ou bien l’métro

On suit la ligne de Jacques Roubaud

D’la belle poésie sans anicroche

Y a plein d’mots

Y a plein d’idées

Prêts pour le grand saut

En atelier

Olivier Quelier

 

 

 

 

 

 

Pourvu qu’on écrive avec Gauvain Sers