Vila-Matas, Duras… « Écrire, c’est tenter de savoir ce qu’on écrirait si on écrivait »

Se lancer dans l’écriture « sans plan préalable, mais non sans savoir qu’en littérature on ne commence pas par avoir une chose à écrire sur laquelle on écrit ensuite, mais que c’est le processus de l’écriture proprement dit qui permet à l’auteur de découvrir ce qu’il veut dire ».

Dans le nouveau roman d’Enrique Vila-Matas, il est beaucoup question de la réécriture, sujet qui m’intéresse au plus haut point de mon interrogation sur l’écriture.

Le personnage de Vila-Matas, Mac, décide de réécrire l’ouvrage d’un auteur connu. Sujet de Mac et son contretemps, paru chez Christian Bourgois.

Cette idée,  elle l’a expliqué autrement, Marguerite Duras, dans son livre Écrire.

« Si on savait quelque chose de ce qu’on va écrire, avant de le faire, avant d’écrire, on n’écrirait jamais. Ce ne serait pas la peine. Écrire, c’est tenter de savoir ce qu’on écrirait si on écrivait — on ne le sait qu’après — avant, c’est la question la plus dangereuse que l’on puisse se poser. Mais c’est la plus courante aussi. » 

Vila-Matas, Duras… « Écrire, c’est tenter de savoir ce qu’on écrirait si on écrivait »

Une ode pour la coquille

La coquille, en typographie, est une erreur due à l’ajout ou à l’omission d’une lettre, ou à l’interversion de lettres, à l’intérieur d’un mot. L’usage généralisé des claviers permet, en simplifiant, de l’assimiler à une faute de frappe.

Hantise —mais aussi raison d’être— des correcteurs, réviseurs et secrétaires de rédaction, la coquille méritait bien qu’on lui consacrât une ode.

Grâce aux correcteurs du Monde (via les excellents blog Langue sauce piquante et compte Twitter @LeMonde_correct), j’ai découvert cette merveille dont voici le texte et l’interprétation.

Selon eux, cette ode (orthographe d’époque), qu’on dit d’un auteur anonyme, pourrait être de la main de Flavien Mouillan, correcteur et auteur du Correcteur typographe, paru en 1899 à Paris.

Ode à la coquille

Je vais chanter tous tes hauts faits,

Je veux dire tous tes forfaits,

Toi qu’à bon droit je qualifie

Fléau de la typographie.

S’agit-il d’un homme de bien

Tu m’en fais un homme de rien ;

Fait-il quelque action insigne

Ta malice la rend indigne

Et, par toi, sa capacité

Se transforme en rapacité.

Que sur un vaisseau quelque prince

Visite nos ports en province

D’un brave et fameux amiral

Tu fais un fameux animal,

Et son émotion visible

Devient émotion risible ;

Un savant maître fait des cours

Tu lui fais opérer des tours ;

Il parle du divin Homère

Ô sacrilège ! on lit Commère ;

L’amphithéâtre et ses gradins

Ne sont plus que d’affreux gredins.

Le professeur cite Hérodote

Tu dis : le professeur radote ;

Puis, s’il fallait s’évanouir,

Tu le ferais s’épanouir.

Léonidas aux Thermopyles

Montre-t-il un beau dévoûment

Horreur ! voilà que tu jubiles

En lui donnant le dévoiement.

Une ode pour la coquille

Herta Müller : « En coupaillant dans le tissu des mots »

Herta Müller est une romancière dont l’œuvre écrite se décline dans des livres et dans des collages. Fait-elle une différence entre les uns et les autres ? Aucune.

Dans les deux cas, il s’agit de créer du sens en coupaillant dans le tissu des mots. Découper, détourner, mettre du blanc autour… Mes livres, je les retravaille souvent plus d’une dizaine de fois. J’évide au maximum. Style ou ciseaux, c’est la même chose, j’arrive au même résultat. (in Le Monde)

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Herta Müller : « En coupaillant dans le tissu des mots »

François Hollande : « Le besoin de correcteurs, je crois qu’il est réel »

« Le besoin de correcteurs, je crois qu’il est réel, on ne va pas corriger simplement par des logiciels, il y a ce qui s’appelle tout simplement l’intervention humaine, parce que ce n’est pas simplement l’orthographe, c’est la qualité de la langue et la clarté de l’expression, c’est ça votre rôle. »

C’était il y a quatre ans, le 2 mars 2012. François Hollande, candidat à la présidence de la République, en visite dans une coopérative d’activités et d’emploi, répond à une correctrice qui l’interpelle sur ce métier.

proxyAujourd’hui, les correcteurs subissent une grande précarité dans l’édition et sont en voie de disparition dans la presse. Un collectif nommé Correcteurs précaires a lancé une pétition qu’il est toujours possible de signer.

Comme l’affirme le slogan du collectif, « l’édition mérite une bonne correction ». J’ajouterai que la presse aussi, même si les statuts y sont peut-être moins désavantageux (à voir…).

Olivier Quelier.

A voir aussi, cette illustration, pour sourire…

 

François Hollande : « Le besoin de correcteurs, je crois qu’il est réel »

Claire Blick, correctrice de fiction dans un roman de Jean-Paul Dubois

Des héros de fiction journalistes, on en voit quelquefois. Plus rares sont les romans dont les personnages principaux sont correcteurs. J’ai parlé il y a peu sur ce blog du très beau et très personnel ouvrage d’Erwann Desplanques, Si j’y suis, dont Jacques, le narrateur, est correcteur de presse.

Une sorte de filet

Dans Une Vie française, publié en 2005 aux éditions du Seuil, Jean-Paul Dubois donne à la mère de son héros, Paul Blick, le métier de correctrice.

Même s’il en est peu question dans le livre, un passage est consacré à la fonction de Claire Blick. « Un correcteur, disait-elle, est une sorte de filet chargé de retenir les impuretés de la langue ».

Voici l’extrait.d95f8eb1-ab95-4ff6-8cf6-ac97f9b96837

Claire Blick, correctrice de fiction dans un roman de Jean-Paul Dubois

Daniel Picouly : « Il faut écrire en amant et relire en mari »

Dans La faute d’orthographe est ma langue maternelle (pièce en un acte
à un personnage : l’auteur), Daniel Picouly évoque son rapport à la lecture
et à l’écriture. Il consacre un court passage à la réécriture, en une scène
fort imagée. Extrait.

 

images« Pourquoi, quand on relit ce qu’on a écrit le soir, on se trouve génial, et le lendemain matin… nul ?

[…]

Que s’est-il passé pendant la nuit ? Où est passé notre génie ?

Il a pris la tangente.

Le soir, quand on lit son texte, c’est de la passion amoureuse.

Ce qu’on a écrit et ce qu’on voulait écrire sont au lit ensemble.

Deux corps mêlés en sueur.

On ne fait plus de différence entre le désir du texte et le texte.

Le lendemain matin, on tend la main et… les draps sont froids.

Il ne reste que le texte nu.

Et maintenant on doit le rhabiller.

Il faut écrire en amant et relire en mari. »

(Le texte du spectacle a été publié aux éditions Albin Michel – extrait de la page 104).

La faute d’orthographe est ma langue maternelle, de Daniel Picouly. Éditions Albin Michel. 120p. 12, 50€.

 

Daniel Picouly : « Il faut écrire en amant et relire en mari »

Jean-Philippe Toussaint : « Seul le temps lave vraiment le regard »

L’ouvrage est court et passionnant, dense et riche d’autodérision. L’Urgence et la patience, de Jean-Philippe Toussaint, est un recueil d’une dizaine de textes, certains inédits, d’autres, plus nombreux, publiés dans des revues et diverses contributions. Tous ont été relus pour la présente édition.

Avec un humour singulier, Toussaint y parle de ses lectures, dévoile ses trucs d’écriture, ses manies, ses bonheurs. Il nous raconte sa passion pour Dostoïevski, son admiration pour Samuel Beckett, son amitié pour Jérôme Lindon.

Le livre tire son titre de « l’urgence, qui appelle l’impulsion, la fougue, la vitesse — et la patience, qui requiert la lenteur la constance et l’effort. Mais elles sont pourtant indispensables l’une et l’autre à l’écriture d’un livre (…). » Et à sa relecture, comme Jean-Philippe Toussaint l’explique, avec force images, dans le texte suivant (page 29/30).

O. Quelier

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En aval…

« En aval, dès qu’une page est terminée, on l’imprime et on la relit, on l’amende, on la rature, on trace des flèches à travers le texte, on corrige, on ajoute quelques phrases à la main, on vérifie un mot, on reformule une tournure. Puis on réimprime la page et on recommence, on recorrige, on vérifie encore, puis on réimprime et on relit et ainsi de suite, à l’infini, traquant les fautes et débusquant les scories, jusqu’à l’ultime échenillage des épreuves.

(…)

Il y a de multiples stratégies pour essayer de découvrir le travail d’un œil neuf, de le piéger, de le surprendre, à l’improviste, comme si on le découvrait pour la première fois pour le juger d’un regard impartial. Une sieste peut faire l’affaire, une longue nuit, encore mieux. J’ai même l’intuition qu’une partie de la relecture d’un livre peut se faire durant le sommeil. À l’état de veille, le livre s’est inscrit dans le cerveau avec la précision d’une position d’échec, et, la nuit, quand on dort, l’étude des variantes se poursuit (…). Mais inutile de s’acharner à raturer sans fin. Seul le temps lave vraiment le regard. »

L’Urgence et la patience, de Jean-Philippe Toussaint. Éditions de Minuit, collection Double, 112p., 6€.

À lire aussi : 

« La phrase mutine de Jean-Philippe Toussaint« .

Jean-Philippe Toussaint : « Seul le temps lave vraiment le regard »