François Le Lionnais : de la nécessité de la réécriture

« Qui n’a senti, en lisant un texte – et quelle qu’en soit la qualité – l’intérêt qu’il y aurait à l’améliorer par quelques retouches pertinentes ? Aucune œuvre n’échappe à cette nécessité. C’est la littérature mondiale dans son entier qui devrait faire l’objet de prothèses nombreuses et judicieusement conçues. »

François Le Lionnais in Oulipo, la littérature potentielle, Gallimard, Folio, 1973. (photo : oulipo.net)

François Le Lionnais : de la nécessité de la réécriture

Olivier Cadiot : un premier jet insatisfaisant, mais…

« Un premier jet, insatisfaisant sans doute, mais avec déjà de vraies phrases bien construites, des paragraphes, des chapitres, des dialogues. Il faut retravailler votre rédaction, mais tout y est, mais si, pas d’inquiétude, un petit effort de style, allez ».

De l’Histoire de la littérature récente, d’Olivier Cadiot, publié chez P.O.L, il faudrait tout citer, ou presque. J’ai choisi ce court passage car il évoque le premier jet, et la nécessité de la réécriture.

Mais l’ouvrage est bien plus riche que cela, bien sûr.

Olivier Cadiot y revient sur ce débat toujours incertain du déclin de la littérature et évoque longuement l’écriture et sa manière d’écrire. Les idées fusent, et les images, les métaphores proposées par l’auteur incrustent dans l’esprit du lecteur autant de ces petites questions dérangeantes mais indispensables pour avancer dans l’écriture.

Pour en savoir plus sur le livre, c’est ICI.

Olivier Cadiot : un premier jet insatisfaisant, mais…

La phrase longue (170 mots) de Marie-Hélène Lafon

Dans les romans de Marie-Hélène Lafon, les phrases se déplacent, longues, insensibles au temps, enracinées dans cet humble bon sens et ce réalisme rude de la campagne.

Phrases élégantes nées au terreau des dictionnaires, élégantes qui ne manquent pas de souplesse, se jouant de la syntaxe, matoises, pour mieux affirmer leurs propos.

Un exemple avec cette phrase de 170 mots tirée du début (p.27-28) de roman Les Pays, publié chez Buchet-Chastel.

Suzanne partie montée à Paris dans les Postes au traitement des chèques postaux à Montparnasse, montée à Paris à dix-neuf ans, et mariée d’amour dûment à Paris avec son Parisien, un vrai, bel homme aux hanches minces à la bouche rieuse, un de chez Renault un de l’équipe de nuit, Suzanne, quoique montée à Paris, et versée dans le traitement des chèques postaux, et nantie d’un mari parisien à fond à fond, Suzanne, par le jeté du corps, la voix, le pas, les mains, appartenait à ce bout de pays élimé, à cette vallée de la Saintoire derrière elle laissée loin au long des hivers gris de la vallée entassés les uns sur les autres depuis des années, treize années maintenant, treize années qu’elle vivait dans l’hiver des villes, à Paris d’abord, à Gentilly ensuite où ils avaient acheté l’appartement, Suzanne et Henri, depuis trois ans, presque quatre, au cinquième étage du bâtiment B d’une résidence neuve avec ascenseur, entrée, cuisine, salle de bain, salle à manger, et deux chambres.

À lire aussi : 

Écrire long : la phrase édito de 712 mots.

 

La phrase longue (170 mots) de Marie-Hélène Lafon

Patrick Rambaud : écrire, recopier, retravailler…

« Écrire, c’est recopier » disait Emmanuel Berl.

Dans un entretien publié dans LIRE: en mars dernier, Patrick Rambaud précise : « Et il avait  tout à fait raison. (…) Je tape [sur une machine à écrire Olivetti, Ndlr], et [avec mon éditeur] on retravaille dessus, longtemps, avec des crayons de couleur pour les différentes corrections.

L’entretien intégral est ICI.

Patrick Rambaud : écrire, recopier, retravailler…

Stéphanie Hochet : l’aurochs et la prisonnière

Mais vous croyiez quoi ? Qu’elle allait vous embarquer, la gentille Stéphanie, dans un de ces romans où l’auteure parle de ce qu’elle connaît le mieux, voire chérit au-delà de tout : elle-même ? Vous pensiez suivre le périple de cette romancière un peu reconnue mais pas encore assez pour vivre de sa plume sans apprécier les résidences d’auteur, ateliers d’écriture et autres conférences qui se présentent à elle ? Et pourquoi pas, tant qu’à faire, espériez découvrir la région de Cahors avec visite du camping, séjour à l’hôtel et découverte de la campagne environnante ?

C’est ce que vous croyiez ? Eh bien vous aviez, à peu près, raison. Enfin, jusqu’à la page 49. À cette ligne où la romancière, après une rencontre-débat dans un camping la veille au soir, se réveille. Mais pas dans son hôtel. Pas dans sa chambre. Alors où ? Attendez un peu…

D’ailleurs, si vous êtes honnête, reconnaissez que vous aviez déjà tiqué sur quelques remarques semées comme des cailloux dans les chaussures de votre certitude (oh bon sang, cette métaphore…). Cette bibliothèque dont le catalogue est contrôlé, modifié par la municipalité, ça ne vous évoque rien ? Ces livres retirés des librairies à cause de pressions ?

Allez, avouez, vous commenciez à pressentir une dimension inattendue dans ce roman d’apparence innocente. Et vous sentiez ce malaise vous envahir, page après page. Pas seulement gêné : troublé, oppressé par l’atmosphère imposée par Stéphanie Hochet.

Ce sentiment d’enfermement, de piège. Vous viennent à l’esprit les noms de Hitchcock, de Kafka. Vous découvrez celui de Vincent Charnot, le maire de Marnas. Étrange personnage. Inquiétant chasseur, dignitaire adulé, qui rêve d’un musée des Espèces de la région, avec une majuscule à Espèces. Rêve aussi de réintroduire dans la nature l’aurochs préhistorique. Et propose à la romancière d’en écrire la « biographie ».

Vous êtes un peu perdu ? Vous croyiez quoi, que j’allais vous raconter l’histoire, briser la tension, répondre à vos questions ? Eh non. La force de Stéphanie Hochet est de nous bousculer autant par ce qu’elle écrit que par ce qu’elle n’écrit pas : la dimension politique de son livre, le lecture mythologique de son récit, l’interrogation sur l’animalité et la part animale.

« Qui n’a pas son Minotaure ? » La phrase est de Marguerite Yourcenar, en exergue du livre. Stéphanie Hochet n’apporte pas de réponse à la question, mais l’affûte à nouveau au fusil de nos consciences. En ces temps troubles, l’urgence de l’écrivain est de nous troubler encore. De nous troubler toujours.

Olivier Quelier

L’animal et son biographe, de Stéphanie Hochet, éditions Rivages, 190p. 18€.

Mon chat, Caramel, est un fidèle lecteur de Stéphanie Hochet.

À lire aussi :

Stéphanie Hochet : Bourgeoisie anglaise à l’heure des drames.

Stéphanie Hochet : Éloge de sa majesté le chat.

 

 

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Régine Detambel : « Écrire ce n’est pas bien écrire… »

Cette phrase est extraite d’un long texte écrit par Régine Detambel, écrivain et animatrice d’ateliers d’écriture. Il s’intitule Le tremblement d’écrire et est passionnant. Si le sujet vous intéresse et que vous avez un peu de temps, lisez-le !

Régine Detambel : « Écrire ce n’est pas bien écrire… »

Les territoires de la poésie d’Andrée Chédid

D’Andrée Chédid, grande « femme de lettres » (selon la formule consacrée) du XXe siècle, je retiens surtout la voix poétique, qu’elle semble avoir incarnée des décennies durant, même si elle était aussi dramaturge, romancière et nouvelliste de talent.

L’essentiel de son œuvre poétique a été publié en un volume par Flammarion, en 2014. Les poèmes d’Andrée Chédid, dans la collection « Mille&unepages », reprennent, sur plus de 1 200 pages, une dizaine de recueils parmi lesquels Terre et poésie (1956) et Territoires du souffle (1999).

Ces deux-là retenus ici plus que les autres parce qu’Andrée Chédid y donne à lire sa conception de la poésie, en fragments, en « approches » pour reprendre son terme, qui sont autant poèmes que réflexions, davantage « poiétique » que théorie.

Dans Territoires du souffle, Andrée Chédid consacre un poème à sa « méthode » d’écriture. Il est reproduit ci-dessous.

Mais avant de le lire, comment de pas s’arrêter sur quelques-uns des propos de l’auteur sur la poésie. Choix difficile, parmi des dizaines d’approches aussi belles que passionnantes. En voici cinq, extraites de Terre et poésie :

  • Le poème apparaît souvent comme un éboulis de mots, dépourvus de sens pour l’œil non exercé. Au fond de cette lave, trouvera-t-on le feu qui survit ? Ce risque, il faut le prendre.
  • La poésie suggère. En cela, elle est plus proche qu’on ne pense de la vie, qui est toujours en deçà de l’instant qui frappe.
  • Le poète ne peut prêter son sourire aux contrefaçons ; il est plus proche de la cendre que de l’encens.
  • Le poète fait songer à ces feuilles qui, avant de se détacher du grand arbre, lui abandonnent ce qu’elles possèdent de plus vif. Leur chute, alors, se fait légère ; et la mort ne recueille que cette forme qui les limitait.
  • Pour être, la poésie n’attend que notre regard.

Andrée Chédid, pour conclure (Territoires du souffle) :

À la question : « Pourquoi écrivez-vous ? », Saint-John Perse répond : « Pour mieux vivre. » C’est ainsi que je le ressens. La poésie multiplie nos chemins ; nous donne à voir, à respirer, à espérer. Nous offre à la fois nudité, profondeur et largesse.

Olivier Quelier

Les territoires de la poésie d’Andrée Chédid